CONCLUSION
rien d’essentiel, nul n’oserait l’espérer : « Nous ne sommes qu’au XTX® siècle, » disait Reiffenberg. Le fait est que la Belgique subsiste, a supporté les tempêtes extérieures, évité les réactions intérieures, et, libre, entourée des sympathies de l’Europe, vient de fêter le jubilé du droit et de la paix. Après cinquante ans, l’Europe peut se demander, les Belges doivent désirer savoir où en est l’expérience, et, s’il est vrai, comme dit Salluste, qu’un État se maintient plus facilement par les principes auxquels il doit la vie, remonter à nos origines, suivre le développement de notre esprit et de nos moeurs, c’est bien moins consacrer le passé qu’assurer l’avenir.
Si l’on embrasse d’un regard la marche des institutions et des idées : ici, un ensemble de réformes économiques qui honorent notre premier homme d’État, décuplent les richesses publiques et en préparent au moins une répartition meilleure; des institutions de crédit mutuel, d’enseignement libre, de solidarité ouvrière, dues aux initiatives privées; le droit électoral porté aux dernières limites de la Constitution et malheureusement arrêté là, empêché de suivre des progrès dont nous avions donné l’exemple; les codes modifiés d’après les principes de notre droit constitutionnel; l’esprit de tolérance entrant dans les mœurs et passant dans les lois, et l’enseignement doté d’un ministère nouveau. Là, les sciences, leurs instituts, leurs découvertes, leurs méthodes se développant régulièrement, lentement, et nous ayant donné, avec quelques célébrités partout reconnues, des parias dont les utopies se réalisent. D’un autre côté, la musique remplissant le monde de nos exécutants et lui donnant des historiens de premier ordre et quelques compositeurs ; la peinture, après une renaissance, enthousiaste, parfois gigantesque, des fougues et des splendeurs du XVII® siècle, demandant aux naïvetés primitives et aux vibrantes variations de nos ciels des intimités de coloris plus profondes, plus vraies ou plus fines; nous valant de grands succès, une influence réelle; remplissant l’Europe de nos tableaux et pouvant, devant préparer un grand art plus vrai, plus large, plus humain. Enfin, la littérature sociale et politique redressant les faits et l’esprit de l’histoire, suivant dans toute la carrière philosophique et économique les progrès
LA LITTÉRATURE
des méthodes d’observation et d’expérience, avec des savants de haute portée, des écrivains de réputation universelle et de vigoureux pionniers de l’avenir; et les lettres proprement dites renaissant m.algré les obstacles, luttant pour notre originalité, s’attaquant aux préjugés, renouvelant la langue flamande, recourant à la grande langue française du xvi®siècle, et, par elles, les moeurs nationales restaurées au sein du peuple flamand, dans leurs anciens usages et avec un premier affranchissement; les mœurs bourgeoises wallonnes, qui ne pouvaient être ramenées au passé, poussées en avant vers la pratique des libertés, les émancipations religieuses et les initiatives démocratiques, et le pays ayant des écrivains qui peuvent marcher de pair avec nos savants et nos historiens, des œuvres qui, par le nombre et la valeur, peuvent soutenir la comparaison avec celles de nos artistes. Que pouvait-on espérer de plus en cinquante ans de reconstruction laborieuse? Ledeganck n’en a pas rêvé davantage dans son enthousiaste vision de l’avenir, ni De Coster quand il terminait son poème en prose par une affirmation de vie : c< Est-ce qu’on enterre l’esprit et le cœur de la mère Flandre ? » Ah ! Je le sais, — car chaque fois qu’on y touche, ce problème semble devoir être remis en question, et je ne l’abandonne pas facilement : — il est de bon ton encore d’emplojœr la forme dubitative quand on parle de notre littérature, et c’est déjà nous faire une sorte de faveur que de ne pas nous la nier en face. J’aurais pu doubler les pages de ce livre, ajouter à chaque groupe dix noms, citer à chaque nom vingt œuvres, analyser des centaines de livres, raconter la vie de nombreux écrivains : la conclusion eût toujours été la même. Impossible pour nos beaux-arts, le doute ne peut plus être toléré pour nos belles-lettres. Le seul but auquel je tende est d’aider les amis des lettres et nos jeunes auteurs à en faire justice : il faut que le pays finisse par trouver autant de satisfaction à apprendre que de honte à ignorer nos annales littéraires, aussi bien que nos fastes politiques et nos gloires artistiques !