CONCLUSION DE LA SECONDE PARTIE
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« Un peuple jaloux de sou existence indépendante doit tenir à posséder une pensée et à la revêtir d’une forme qui lui soit propre ; en un mot, la gloire littéraire est le couronnement de tout édifice national. » Ces paroles, prononcées au Sénat, le 11 mars 1855, par le duc de Brabant, marquent le premier caractère de toute littérature, et le futur roi des Belges en indiquait un des résultats les plus enviés, en ajoutant qu’un peuple a besoin d’encouragements « pour briller dans la grande famille européenne » .
Notre littérature a-t-elle commencé à revêtir une pensée qui lui appartienne d’une forme qui lui soit propre et qui lui permette de briller en Europe? C’est le Eoi lui-même qui trace le programme de notre dernière recherche.
A suivre l’ordre chronologique, à côté de chaudes réclamations, d’aspirations vives, de sérieux efforts en faveur de notre originalité nationale, on aperçoit dans tous les genres littéraires des séries d’imitations qui se succèdent, suivant les réactions, les transformations de la forme et de l’idée, en Europe et surtout en France. Les griefs s’énumèrent, les plaintes se répètent en s’aigrissant, et trop souvent ces discussions absorbent nos écrivains. Mais, dans les œuvres, à peine quelques-uns s’affranchissent-ils d’une école qui pâlit au dehors et notre originalité peut-elle se dégager, qu’une mode nouvelle attire les yeux et que de jeunes hommes de lettres, novateurs par imitation, se rejettent dans l’orbite de l’étranger, sauf à gémir encore sur l’indifférence de notre T. IV. 27
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marché littéraire. C’est une loi pour l’esprit qui va aux nouveautés, pour l’art qui vise au mieux. Et il faut voir chaque fois comme un petit clan applaudit à ces efforts qui semblent des succès; il y a des moments où l’on va jusqu’à renier tout le reste, tout ce qui a voulu être soi-même.
Depuis la grande époque classique, cependant, aucune école n’a réuni assez de qualités durables pour être acceptée autrement que sous bénéfice d’inventaire, et, rapidement, de nos jours, en littérature comme en peinture, le romantisme a marché de réaction en réaction vers un art meilleur. Les pays qui ne suivent pas ces mouvements sont retardataires et nous ne voulons pas l’être : devenir nous-mêmes à ce prix ne nous siérait point. Mais, au fond de ces évolutions de l’idée et de la forme, on peut voir quelquefois percer notre caractère, avec les nuances qui lui sont particulières, et quel intérêt n’y at-il pas à chercher les divers symptômes de notre originalité qui se fait jour, tantôt admise par quelques-uns, plus souvent méconnue par la presse, mais n’abdiquant jamais tout à fait, dût-elle s’abriter dans le patois d’une petite ville? Etude difficile, qu’il ne m’a jamais été permis de perdre de vue, qui doit ressortir de tout cet ouvrage, mais que je ne pourrais marquer plus nettement sans entrer en des comparaisons, bien délicates, de nos écrivains avec les maîtres étrangers, ou de nos écrivains entre eux, ce qui serait plus délicat encore.
Le but étant pareil, le problème se présentait différemment pour nos deux littératures. Nos écrivains flamands avaient à relever leur langue elle-même, mais pour un public tout prêt, leur seul public possible: la petite bourgeoisie. Les écrivains français, avec une langue toute faite, qu’ils avaient à dompter pour lui faire prendre le ton de notre esprit, ne pouvaient s’adresser qu’au public lettré, acquis à une concurrence séculaire. Les premiers ont compris, accepté, « subi » — ce mot est de M. Conscience — toutes les conditions d’un genre petit bourgeois; les seconds, forcés de rivaliser avec leurs concurrents, ont essayé de nationaliser l’idée, le ton, le dialecte même. Grandgagnage a moins réussi dans ce grand rêve, où il eut fallu le génie de la prose ou des vers, que Conscience,
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dans un genre à la portée des écrivains comme des lecteurs. Mais il ne faut pas oublier que Grandgagnage était né en 1797.
Les fêtes qui viennent de célébrer le centième petit volume de Conscience ont montré quel public flamand peut se recruter, se passionner pour une cause littéraire. En dehors de toute question artistique ou politique, on a pu y voir l’esprit renaissant des Flandres. Ces affirmations, en déployant l’appareil de nos chambres' de rhétorique, s’imposent à la partie lettrée de la Flandre et préparent le premier progrès nécessaire à cette littérature. Mais ce sont des œuvres qu’il faudra pour élever le public naïf au goût du beau, à la faculté de juger ce qu’il lit, autant que pour rallier la classe mondaine, gâtée par des lectures plus raffinées. Ni poètes, ni romanciers n’ont manqué à cette tâche. Ce qu’ils fêtaient dans l’auteur du Conscrit, c’est le précurseur qui leur a ouvert la voie où ils ont fourni, dans l’idée libérale et dans la forme littéraire, les premières étapes d’un très lent progrès;
A l’occasion des fêtes de 1880, deux poètes flamands, MM. Coopman et De la Montagne, ont publié un recueil de nos poètes flamands : Onze Dicliters. Le volume était superbe, il a nécessité aussitôt une édition populaire. La liste des poètes y est nombreuse : plus de cent. C’est presque un monument à ajouter à la Dicliter halle.
Les écrivains français en Belgique avaient à rivaliser avec la littérature française, en s’en distinguant. Aucun autre public ne leur était accessible que cette classe lettrée, inféodée au goût français, ne comprenant que le genre en vogue à Paris. Leur consécration suprême ne pouvait venir que de la France et ils avaient à lutter contre elle. Nous avons suivi leurs eiforts, leurs résistances, leurs essais de création. Le théâtre est le plus sûr retranchement de la concurrence et du préjugé, ils n’y ont pas vaincu l’indifférence des abonnés du répertoire parisien ; mais, pendant que les Flamands acquéraient dans la petite bourgeoisie un nombreux public pour un répertoire en prose, nos essais de poésie dramatique en langue française ont permis au professeur de littérature française, recteur de l’Université de Gand, M. Fuerison, traitant, lors de l’ouverture solennelle des cours, le 15 octo-
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bre 1872, du Théâtre contemporain, de dire: « Dans les exceptions à l’espèce de monopole de la France, la Belgique peut revendiquer la plus grande part. »
Dans le roman, nous avons abouti à un artiste. De Coster, n’a pas triomphé comme Conscience; on le laisse, au contraire, malgré les efforts de quelques amis, sans tombe et, qui pis est, sans édition de son œuvre. Mais il a des successeurs et l’avenir ne sera pas à eux sans être à lui.
Pour la poésie, six ans avant MM. Coopman et De la Montagne, un professeur de rhétorique, M. V^an Hollebeke, s’avisa de réunir et de classer des Morceaux choisis de poètes belges. Genre épique, genre dramatique, genre allégorique, genre lyrique, élégies, ballades, satires, épîtres, contes, tableaux et portraits, poésies fugitives, etc., il osa prendre tous ces titres et ne resta pas à court pour les justifier. Il y a là tout un volume de près de 600 pages. Une autre Aiithologie belge était publiée, la même année, par M. Kurth; elle est moins étendue, moins bien conçue ; mais les pièces, qui sont autres, y sont aussi bonnes. Les éditeurs, français et flamands, auraient pu faire plusieurs volumes sur le même plan. Ils auraient pu prendre une autre division, les sujets, par exemple: nature, philosophie, industrie, famille, beaux-arts; le recueil eut été aussi nombreux. La famille! c’est au sein des mœurs de la liberté que nos poètes sont arrivés à la chanter. L’industrie ! ils furent les premiers à célébrer le remorqueur, la houille, les hauts fourneaux. Les arts! il n’en est pas un, depuis l’épître de Mathieu à David jusqu’à l’ode de Buschmann sur l’art flamand et les épîtres de Van Hasselt à Wiertz, depuis la cantate couronnée de M*”® Van Ackere sur les beaux-arts en Belgique, jusqu’aux sonnets artistiques de M. De Laet et à la Cantate Rubens de M. De Geyter, qui n’ait consacré à nos productions artistiques des œuvres littéraires dignes d’elles. L’histoire ! ils en ont chanté les grandeurs, chez tous les peuples. La patrie! sans compter les poètes couronnés depuis 1810 jusqu’en 1880, si, changeant encore de plan, l’on se bornait au pays et réunissait toutes les bonnes pièces inspirées à ses poètes des deux langues, par la Belgique : ses paysages, ses monuments, son histoire, ses industries, son
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agriculture, ses mæurs populaires, ses beaux-arts, ses aspirations humanitaires, on en ferait un vaste poème : l’épopée de cinquante ans de vie intellectuelle. C’est ce livre, plutôt qu’un poème couronné, qui aurait dû servir aux fêtes de 1880. Je l’ai dit et redit, sans pouvoir arriver à le faire entreprendre.
Nous avons vu comment, après des réactions nécessaires qui leur ont quelquefois permis d’être eux-mêmes, nos écrivains commençaient à fraterniser avec la littérature française. Une fraternisation préalable nous était naturelle. Buscbmann, dans sa préface des Rameaux, avait touché la question flamande comme il convient. Il réclamait, pour un pays où Ton parle deux langues, le droit à deux littératures et notait le but à atteindre : « Ce qui en résultera pourra même devenir une littérature unitaire dans son esprit et ses tendances, quoique s’exprimant en deux idiomes différents. La supériorité sera en faveur des auteurs qui écriront le mieux, qui auront le plus d’élévation dans la pensée et surtout qui se montreront les plus nationaux dans la véritable acception du mot. » L’entente des deux langues avait été essayée avant 1830. Raoul avait mis en vers des de littérature liol-
landaise traduites en français . Lebrocquy avait traduit V Histoire littéraire des Pays-Bas de Siegenbeck. Clavareau et Smits avaient mis en vers de nombreuses poésies hollandaises, parmi lesquelles figure un poème en six chants d’Helmers : la Nation hollandaise, traduit par Clavareau. Van Hasselt s’était exercé dans les deux langues en traduisant plusieurs poésies d’Helmers, de Bilderdyk, de Bellamy, en vers français, et une ode française de Chênedollé en vers hollandais. Après 1830, l’échange est repris entre Wallons et Flamands. Dès 1839, des romans de Bogaerts, Moke, Saint- Génois sont traduits en flamand et Stroobant a mis en vers flamands une poésie de Mathieu, tandis que Clavareau traduit en français des poésies de Van Duyse; Lebrocquy, V Amhiorix de M. Nolet, etc.
Des deux premiers volumes publiés, en 1848, par la Société des gens de lettres belges, pour bien marquer cette fraternité, l’un est en vers français, de M'"*" de Félix, l’autre en vers flamands, de Van Duyse.
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Les sujets prêtaient à cette communauté d’esprit. Nous avons vu, dans les deux langues, nos écrivains les demander à l’histoire du pays, et les Wallons célébrer la Flandre autant que les Flamands mettaient en roman ou en scène l’histoire du Brabant, du Hainaut, de Liège. Mais, trente ans après 1830, le même homme politique qui, à Anvers, avait voulu enrayer le mouvement flamand, allait encore, à propos d’un mot historique du xiv® siècle, reproduit dans un drame : « Je suis Flamand et veux mourir Flamand », jusqu’à s’écrier : « Dites donc Belge ! » sans se soucier d’un anachronisme, nécessaire à la nationalité !
Les obstacles ne manquaient donc point. L’esprit de parti en suscitait de nombreux. A mesure que les Flamands cessaient d’être suspects pour cause ^ orangisme^ ils le devenaient bien davantage, en se rapprochant du parti catholique. Nothomb n’avait pas prévu cet argument lorsqu’il avait conseillé d’adopter la langue française. Alors, Al parut plus que jamais dans le vrai et le préjugé alla jusqu’à la persécution.
Les conditions politiques sont évidemment les questions préalables de l’existence d’un peuple. Mais cette étroitesse de nationalisme n’était pas de bonne politique; elle eût été mortelle. Les Flamands ne furent pas seuls à y résister. Ici encore le peuple et son parti eurent l’instinct juste de leur intérêt comme de leurs droits. De nos deux littératures, l’une allait au catholicisme, l’autre était presque entièrement libérale. N’importe ! Déjà rapprochées par l’histoire de nos démocraties du passé, elles ne se séparèrent pas longtemps pour cause politique, car les Flamands s’adressaient au peuple. De 1835 à 1853, Saint-Génois suit, dans le Messager des sciences de Gand, la littérature flamande, que M. De Decker, dans la Reme de Bruxelles, disait « devenue de païenne, chrétienne, et d’insignifiante, nationale » ; mais ni le Messager, ni la Remie de Bruxelles n’en traduisent rien. Après la Reme de Belgique, qui traduit les premières pages de Conscience, 1846, c’est la Belgique démocratique, qui met en vers français les premières poésies de Van Eyswyck, 1850; c’est la Nation, qui traduit pour la première fois en français le Conscrit, puis Lambert Hensmans, 1850, et M. Stecher,
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qui venait d’être déplacé pour vice de démocratie, abondait dans le même sens en traduisant : Guerre des 'paysans^ 1853.
La Revue trimestrielle suivit bientôt ces traditions : L. Van den Kerkliove, Driesen, Lang’lois, L. Jottrand, et MM. Steclier, Stallaert, Van Camp, Dodd y plaidaient les idées, étudiaient les œuvres, traduisaient des pages, suivaient les congrès, poussaient à la transformation politique, et c’est la nouvelle Revue de Belgique qui a publié toutes les traductions de Tony Bergmann.
Devenir libéral, en restant démocratique, c’était pour le mouvement flamand se rapprocher plus intimement des Wallons, dont la littérature appartient presque entièrement à la démocratie. Le Willems -fonds ^ en ouvrant un concours, avait dit : « Jamais l’union des Belges ne sera plus sincère que lorsqu’on aura reconnu aux deux éléments l’égalité des droits dans la commune patrie ». M. Heremans, en publiant à Gand la première revue libérale flamande : Nederlandsch Muséum, 1874, parlait de même. Dautzenberg, De Cort, MM. Delcroix, Dodd, Hiel, Arthur Cornette, etc., n’ont pas d’autres tendances. Le manifeste des Vlamingen vooruit finissait par ce cri : Vive l’union universelle des Wallons et des Flamands! En 1867, le bourgmestre de Gand disait : « L’amour de la liberté et de la vie communale réunit les Flamands et les Wallons, » et au grand banquet de la Commission des griefs, des orateurs exprimèrent les mêmes idées dans les deux langues.
Notre littérature française, étant moins populaire, avait moins besoin de traductions pour la partie lettrée des Flamands qui savent le français, tandis que traduire les œuvres flamandes c’était appuyer, renforcer, nationaliser cette littérature pour les lecteurs qui ignorent le flamand ou qui dédaignent leur langue maternelle. L’échange continue. Sleeckx, Van Driessche, M'"® Courtmans, M“'’’ Loveling,Tony Bergmann, Geiregat ont plusieurs romans traduits en français; Caroline Gravière, Émile Leclercq, Victor Lefèvre en flamand. J’ai noté quelques œuvres dramatiques traduites ' dans les deux littératures, et si quelques poésies françaises ont aussi été mises en vers flamands. Van Duyse, MM. Nolet
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et Van Beers en ont davantag-e mises en français. J’ai présenté à l’Académie deux notices sur ces traductions. Van Ackere a tout un volume consacré à sa biographie, mêlée de fragments. Mon.Jr^ flamand en contient un petit choix, 1868, et, en 1871, M. Aug. Clans avait commencé à Anvers la publication de Nos 'poètes flamands^ tradnctions en vers français, qui auraient eu deux volumes. C’eût été un complément digne des futurs Morceaux choisis de M. Van Hollebeke et des Onze dicliters. Des circonstances regrettables ont empêché l’œuvre de s’achever. 11 serait facile de la reprendre. La Bibliothèque Gilon et le Willems -fonds continuent, par des traductions, la fraternisation que demandaient Willems et Buschmann. Le biographe-traducteur de Van^ûckere parlait en 1867 comme Buschmann en 1839 : « 11 ne dépend que de nous. Wallons et Flamands, de fonder et d’avoir, au moyen des deux langues, une seule littérature, une littérature vraiment originale. »
Le mouvement flamand, en dopnant des livres à lire au peuple, préparait une autre tâche. Bien avant que nos hommes d’État pussent y penser, il nous rapprochait de la Hollande. Le président du comité organisateur du dernier Congrès de linguistique, 1879, a rencontré l’adhésion générale lorsqu’il ouvrit les assises de Malines par ces paroles qui résument plus de quarante années d’efforts : « 11 y a cinquante ans, nous nous traitions en ennemis; aujourd’hui nous sommes frères. Cet apaisement unanime donne au congrès la signification que nous y attachons, de préférence à toute autre. 11 sera, en quelque sorte, la préparation des fêtes qui, en 1880, se célébreront à Bruxelles, fêtes qui, je l’espère, porteront le nom àQ fêtes de la réconciliation... »
Après les fêtes, un vote solennel des Chambres a consacré cette réconciliation en décidant que désormais la Belgique ne célébrerait plus l’anniversaire d’une révolution qui rappelle des jours d’hostilité avec nos frères du Nord. Ainsi Gênes a rendu à Florence ses anciens trophées de victoire. Si les Hollandais et les Belges sont réconciliés, le premier effort, le premier honneur en revient aux écrivains flamands.
De la Hollande, les yeux devaient se porter vers l’Aile-
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magne. La résurrection des dialectes, que l’on retrouve partout, en Bohême pour les Tchèques, en Angleterre pour les Gallois, en Illyrie chez les Croates, en Finlande pour le Finois, en France dans le Provençal, etc., c’est le mouvement flamand qui en donna le signal dans le nord de la France pour le Flamand, en Allemagne pour le 'plattcleiUscli . En 1848, L. Jottrand semble l’annoncer dans ses Excursions sur notre frontière nord-oiiest. Bientôt un comité flamand est institué à Dunkerque, il y étend le mouvement flamand au nord de la France par des recherches historiques et un ensei' gnement populaire, et il fournit l’occasion d’excellents travaux à MM. De Coussemaker, De Baecker et Carnel.
Dès 1844, Delecourt montrait aux Flamands un plus large horizon : les trois dialectes, le bas-saxon, le hollandais et le flamand, peuvent ne former qu’une seule langue ; ce sont trois branches du bas-allemand : tel était le thème, et l’on peut penser s’il dut sourire à des écrivains qu’il délivrait, pour ainsi dire, de la tour de la faim, et au peuple allemand si désireux de se rattacher toutes les populations germaniques. Le mouvement flamand eut un rapide succès en Allemagne, il y provoqua un mouvement identique, la renaissance du dialecte bas-saxon répondit à la sienne. Delecourt avait touché juste. Le mouvement flamand avait étendu sa fraternisation de la Hollande à l’Allemagne et il y trouvait une consécration de plus, dont un Montois lui avait tracé le programme.
L’influence ne fut pas seulement littéraire, elle fut politique. Lorsque Adolphe Dechamps, luttant contre le sacrifice d’une partie du territoire, cherchait les causes qui avaient amené l’Europe à nous l’imposer, il en accusa notre politique «exclusivement française». «C’est là que notre gouvernement a commis la plus grande faute, » disait-il. Le sacrifice accompli, pour que « ce droit public païen qui consacre les marchés d’hommes » ne fût plus exercé contre nous ; pour que notre neutralité cessât d’être « une fiction », on comprit, avec l’orateur, que nous devions tenir la balance égale entre les puissances, et Delecourt assignait ce but à l’extension de la langue : « Ainsi nous resterons dans un juste équilibre entre
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l’infl-uence française et germanique » et tous nos écrivains, depuis Nothomb, ne parlaient pas autrement. Le mouvement flamand a aidé à ce rapprochement plus longtemps qu’ Arendt ne le put par ses brochures; bien avant nos hommes d’bîtat et autant qu’eux, il a rétabli l’équilibre de notre neutralité. Nos écrivains français, en fraternisant avec la France, mais en réagissant contre l’invasion de ses romans, de son théâtre, de ses mœurs, agissaient de même, et l’unité de notre littérature est encore confirmée ici.
Notre époque, cependant, ne favorise pas ce réveil des races, jadis absorbées par l’oppression, ou des langues, réduites au patois, en vue d’un étroit particularisme. La restauration du passé n’est jamais mieux placée que dans un milieu cosmopolite, et si l’on renaît, c’est pour vivre de son époque et dans l’humanité. On pourrait penser que nos écrivains français n’ont connu que la langue dont ils devaient tenir à posséder le génie et que la résistance des flamingants aux envahissements de la langue française a du leur faire négliger les lettres françaises : il n’en est rien. On ferait toute une bibliothèque et une volumineuse histoire des littératures, si l’on réunissait les analyses, les critiques, les conférences en français et en flamand. Vital Descamps a fait, pour la Ligne de V enseignement, le relevé des conférences, de 1840 à 1865 : le nombre des orateurs et des sujets est considérable. Les uns ne s’occupent que de la France, les autres rétablissent la balance en faveur de l’antiquité, de l’x\llemagne, de l’i^ngleterre, de l’Italie, de l’Espagne. En 1828, on fêtait, à Bruxelles, le 50® anniversaire de la mort de Voltaire et, en 1859, dans plusieurs de nos villes, le centenaire de la naissance de Schiller. « Cette réunion, composée d’hommes de toutes les nations, semblait ne faire qu’une famille se pressant autour de Voltaire, son chef vénéré, » disait le CoiirrieT des Pays-Bas. « Nous sentons grandir notre force en nous associant à la fête de Schiller, » disait Moke, à Gand, et M. Stecber parlait dans le même sens à Liège. La contrefaçon et la traduction ont aidé à ce cosmopolitisme. Villemain, après La Harpe, a été publié plus d’une fois en Belgique, mais Y Histoire de la littérature
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du midi de V Europe, de Sismondi, les études de M'"" de Staël, de de Barante et de Saint-Marc-Girardiii sur l’Allemagne ont aussi des éditions belges, comme la traduction de V Histoire de la littérature ancienne et moderne, où Fred. Sclilegel glorifie Shakespeare. Baron nous a donné deux éditions de Noël et Laplace et une édition annotée de Girault-Duvivier, mais il voulut écrire lui-même V Histoire de la littérature française, — Moke et Van Bemmel feront aussi la leur, — puis un Traité de rhétorique; enfin il traduit Tyrtée et publie une collection de classiques latins. Avant cela, Gobert-Alvin avait publié à Gand des Études de littérature comparée sur les anciens et les modernes. Après la forte étude de de Gerlache sur SaLluste; après Raoul, qui traduit en vers les satiriques latins; Bergeron : Térence; Froment, Mathieu et De Linge : Horace, — il faut mentionner les travaux de MM. Nève, De Harlez, Lamy et Abbeloos sur l’Orient; de M. Wagener sur la Grèce et Rome; de M. Gantrelle sur Tacite; le livre de M. Demarteau : V Éloquence républicaine à Rome. D’autres, trop nombreux à citer, traduisent et étudient les Niebelungen ou VEdda, le Don Juan de Tirso de Molina ou les poésies d’Esproncida, de Petoefi, de Manzoni; Walter Scott et les sonnets de Shakespeare ; des œuvres de Byron, de Schiller, de Gœthe, de Wielant. Ün écrivain a dit : « Sauf Van Hasselt, combien de poètes belges ont pris au sérieux la mission d’intermédiaire que leur assigne leur position ethnographique et géographique? » C’est une grave erreur. Van Hasselt se distingue en ce seul point qu’il cite rarement les auteurs qu’il imite. Presque tous nos poètes se sont exercés à la traduction : depuis Lesbroussart, traduisant des pages d’Ossian,de Byron, de Thompson, de Shakespeare, de Spencer, un roman anglais et une comédie espagnole, et Smits qui traduit du latin, du hollandais, de l’allemand, du russe, de l’italien, jusqu’à M. Alvin : Sardanapale, et M. Duchastel : Egmont; depuis M. de la Rousselière et Clavareau : ^Don Carlos., Clavareau seul : la Fiancée T Aby dos., jusqu’à M. De Linge : Hermann et Dorothée ; Stapfer, Wacken et Lagye : Faust; Ruth : Musarion. Wacken en a tout un volume et MM. Alf. Michiels et J. Abrassart en pourraient faire un pareil.
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11 n’est peut-être pas un poète allemand, de Goethe à Von Kleisheim, qui n’ait une pièce traduite en Belgique. Ceux qui ne connaissent pas les langues du Nord traduisent du latin : Horace, Properce, Térence, Tyrtée ; ou de l’italien : Eug. Dubois et Clavareau mettent chacun en vers Françoise de Rimini, de Pellico ; Clavareau traduit de même le Carmagnola^ de Manzoni. Je m’arrête, car voici les romans d’Andersen, d’Auerbach, de Disraeli, de Storm, d’Emilie Carlen, de Frédérica Bremer, de Von Holtei; puis, de Sacher- Masoch, de Welmer, de Jensen, de de Dincklague ou de Dickens, P. Heyze, Van Lennep, Hacklaender, Hildebrand. Marvel, Curtis, Yates, Lorenz Stark, Grattam, Drouguinine, Guerazzi, Miraglia, mis en français, souvent pour la première fois.
Du cô'é des Flamands, le premier annuaire Rens, si petit qu’il fut, contenait des traductions et des citations d’écrivains français, et lorsque, quarante ans après, parut la Légende des siècles . Hugo, le Nederdxdtscli Tijdsclirift en traduisit un poème : la Rose de V Infante. Nos écrivains flamands ont suivi la littérature française pour l’étudier, la traduire, l’imiter, autant que nos écrivains français, et peutêtre l’ont -ils moins souvent combattue : elle menaçait moins leur originalité. Ne parlons pas de cette invasion de romans religieux à laquelle nos éditeurs catholiques tiennent les portes de la Flandre constamment ouvertes par des traductions, en général anonymes, et qui pour une œuvre de Fénelon, de Géramb, de Champagnac, de Ségur, de De Maistre, de Wieseman, d’Ozanam, inonde le pays des plus mesquines productions, y compris le Père Loriquet. Cette invasion prend ses petits livres partout. Nos écrivains flamands devaient s’intéresser davantage aux littératures germaniques, sœurs de la leur, et nos écrivains français font là aussi cause commune avec eux, pour que la double population du pays participe dans les deux langues à la civilisation du Nord comme à celle du Midi.
Willems pratiquait un large cosmopolitisme; son biographe nous apprend qu’il n’est guère un savant « des pays germaniques ou latins » avec lequel il n’ait entretenu une corres-
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pondance érudite. Énumérer les traductions serait difficile. Le premier annuaire Rens mêlait déjà à des pensées de V. Hugo, à des extraits de Ballanclie, à la Vendetta de Balzac, des citations de Swift et de Bolingbroke. Rien ne sied mieux à la variété des revues qu’un choix de perles étrangères : Wacken a donné, dans sa Revue de Belgique, et réuni en nn volume ses Fleurs d' Allemagne ; les Petites feuilles cueillies chez nos frères de race, les Allemands, de M. Hiel, parurent de même sous un titre plus long. Le poète flamand et le poète liégeois traduisent Heine, Uliland, Burns, Lenau, Bodenstedt, etc., avec le sentiment des beautés de l’original, le respect du ton de l’auteur et une sûreté de main, plus vigoureuse chez M. Hiel, plus moelleuse chez Wacken. Vingt autres avaient donné ou ont suivi l’exemple : Fr. Vvhllems en flamand, comme Ed. De Linge en français, met en vers Hermann et Dorothée; Rens publie ses Ballades du Nord et M'"'' Van Ackere ses Harpes étrangères, comme Van Hasselt ses Paraholes; M. Woutersmet en vers flamands le Plulus et les Nuées d’Aristophane, M. Vleeschouwer, le Faust de Goethe; Jean Michiels traduit le discours de la couronne de Démosthènes QiV Othello de Shakespeare; Jan Ferguut (M. Vandroogenbroeck) traduit en vers un choix de poésies orientales; Van Duyse met en flamand Vert-Vert et Paul et Virginie; De Cort rend en vers élégants les poésies de Robert Burns; Jean Delaet traduit les contes de Perrault (1847) et les Schild hiirger de Tieck ; Dautzenberg traduit la Ciguë d’Emile Augier et le Mouvement flamand de Friedr. Oetker ; Brouwenaar traduit, de Chênodollé, Louis XIV en Hollande et Michel-Ange; de Schiller, la Cloche; de Byron, Manfred. Le futur notaire Stroobant met en vers des Ballades, de V. Hugo (1 vol. , 1845), des poésies de Gilbert, de V. Hugo, de Lamartine, de Turquety [Mes premières Ailes, 1842), et il imite des pages de Langendijk et de S. Pellico. Van Geert traduit les Enfants d'Edouard de Casimir Delavigne et deux drames de Schiller : Don Carlos, Intrigue et Amour. Destanberg* traduit en vers Tartufe et Macbeth. Fliel traduit de l’allemand Hedwig de Muller, Fornarina de Keigler, sans négliger Dora du poète de la reine d’Angleterre. Delecourt fait connaître aux Flamands
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un drame du poète danois Œlenschlaeger. Le Zondagshlad donne à ses lecteurs une traduction du Champi de G. Sand et du Bon Cmiir de HaufF. Paul Féval est mis à contribution comme Dickens, comme Zschokke, comme Buwler, comme Hacklander, comme Cantu, comme Andersen, Miss Becker- Stowe et Frédérica Bremer, Auerback et Storm. L’énumération complète est impossible; l’œuvre est largement cosmopolite.
Il serait difficile aussi de découvrir ce qui a été traduit en Europe de nos romans, de nos poésies, mêm.e de nos pièces dramatiques. J’en ai commencé-devant l’Académie un exposé sommaire, et la surprise a d’abord été grande.
La classe des lettres ayant souri à l’idée de former de ces traductions une collection, qui serait unique, l’entreprise, au premier essai d’exécution, a paru presque impossible. La place qu’}^ prendraient nos littératures y serait au moins égale à celle de nos sciences morales, politiques et philosophiques, (^uand Grandgagnage disait, en 18,58 : « Si l’on excepte les violonistes, les violoncellistes, les contrebassiers et les clarinettistes, en général les hautes célébrités de la Belgique ne s’étendent que médiocrement au dehors, » il ne pouvait ignorer qu’outre un roman de Moke, traduit en anglais. Philippine de Flandre; deux de Bogaerts : El Maestro et Lord Stafford^ mis en anglais et en allemand ou en italien, il avait paru des collections de ceux de Conscience, à Londres, à Florence et à Paris, sans compter des romans traduits en danois, en allemand, en polonais. Il ne savait pas qu’à côté des De Potter, Quetelet, Nothomb, Laveleye, Tiberghien, Laurent, nos romanciers et nos poètes allaient être signalés au dehors suffisamment, sinon grandement : Ne vouloir que du grand, c’est être petit.
Ici nos écrivains se sont rendu plus d’une fois le service d’intermédiaires, les uns aux autres. Ce fut un prince archevêque, le célèbre Diepenbrock, qui fît connaître d’abord en Allemagne quelques nouvelles de Conscience; il était naturel qu’un écrivain catholique fût le premier à être présenté à la partie catholique de l’Allemagne. Ce sont des écrivains belges libéraux qui lui ont ouvert les portes de la France. Les pre-
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mières traductions en français sont de M. De Linge [Remie de Belgique^ 1846). Lorsque i\lexandre Dumas père vint eii Belgique, il s’enquit des romanciers du terroir et me fit demander le Conscrit^ qu’un ami avait traduit pour notre journal et que j’avais publié à part. Je lui offris un de mes derniers exemplaires, et bientôt le petit volume paraissait à Paris, entouré de deux autres du conteur français, sous le titre de Conscience V innocent. L’auteur flamand eut le bon esprit d’en sourire et de s’en montrer honoré, et aussitôt Tb'. Olivier triomphe : « La simple traduction d’un récit flamand est devenue le sujet d’une imitation libre de la part d’un écrivain du premier ordre ! » Rentré à Paris, Dumas indemnisa le romancier en publiant, dans son journal, le Conscrit.^ sous son vrai titre et sous le nom de son véritable auteur. Dès ce moment. Conscience eut un éditeur à Paris; tous ses romans y ont paru, traduits par des Belges.
Il n’a pas dépendu de nos revues ou de nos écrivains français que MM. Sleeckx, Geiregat, Tony Bergmann et autres, traduits pour le public belge, ne fussent connus du public français.
Le même service était plus difficile à rendre à nos écrivains français par des traductions flamandes; celles de la Servante^ de Caroline Gravière, par le poète De Cort, et autres, ont-elles suscité leurs versions allemandes, anglaises, etc. Le fait est que plusieurs œuvres de nos romanciers : Eugène Gens, De CoS' ter, Caroline Gravière, Greyson, Lemonnier, — je les ai citées ailleurs, — ont été vulgarisés en diverses langues étrangères. Félix Batel, de M. Bahut, a aussi été traduit en allemand. Van de Weyer eut plusieurs brochures traduites en italien, en flamand, en anglais. Ses deux volumes posthumes sont dédiés à la reine Victoria, « par permission spéciale. » Les fables du baron de Stassart ont été traduites en anglais, en hollandais, en allemand, en suédois, en provençal.
Notre poète flamand le plus traduit est M. Van Beers. 11 a attiré les poètes allemands comme nos poètes français. Sa Liverda est devenue, sous la plume de M'"'’ de Rheinsberg, « un chef-d’œuvre en allemand, » dit Stallaert ; Begga, la Querre et le Fils du Manœuvre ont été traduits de même par Flemmisch
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(L. Percival), qui annonce tout un volume du poète anversois. M'"® Lina Scheider, en Allemagne, et une dame anonyme, en Angleterre, se sont éprises de cette poésie, dont Clavareau, Abrassart, Claus, Lagye, Potvin ont mis des fragments en vers français pour le public belge. Dautzenberg, Ledeganck, Mme Van Ackere, MM. Nolet, Dodd, Hiel, De Geyter, Sabbe, Coopman ont aussi des pièces traduites dans la langue de Schiller. A côté de quelques poésies françaises transportées en France et de quelques écrivains naturalisés sur la scène parisienne, on peut citer plusieurs dramaturges flamands connus en Hollande et quelques-uns, comme M. Delcroix, traduits, joués en Angleterre. Je dois renvoyer à mes notices académiques, que je tâcherai de compléter.
Plus d’une fois, l’Institut a couronné un de nos écrivains et combien les revues de France ont publié de notre prose et de nos vers, ont étudié de nos œuvres, se sont assuré la collaboration de nos critiques d’art ou de nos romanciers ! Nos œuvres en français peuvent efitrer directement en France sans traduction ; elles y ont quelquefois été publiées, reproduites, même contrefaites. U Artiste^ d’Ars. Houssaye, la Remie britannique, la Revue germanique^ la Revue des Deux Mondes, la Revue des cours publics, les revues catholiques, protestantes et philosophiques, les revues d’art, etc., ont ouvert leurs colonnes à nos critiques, à nos poètes. La Revue britannique a donné plusieurs chroniques de notre littérature, et la Revue de France, outre des comptes rendus, a accueilli toute une étude sur notre histoire des lettres depuis les premiers siècles jusqu’à 1830. La Revue des Deux Mondes a dans sa rédaction un romancier belge, M. Vautier, et le Figaro, après un critique d’art, M. Rousseau, un conteur, Paul Heuzy. Il serait aisé d’allonger la liste en rappelant des débuts de poètes, des succès de concours, en y ajoutant des dramaturges comme Vaëz, Hennequin, etc., des feuilletonistes, comme MM. Stapleaux et Adrien Paul, qui y ont passé un jour pour « les seuls littérateurs belges » . La Revue Britannique a eu comme chroniqueurs littéraires belges, MM. Félix Stappaerts et Potvin ; X Illustration , M. L. Hymans, tandis que X Atlienaeum, de Londres, et des revues
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allemandes nous consacrent des études annuelles, dues à MM. Em. de Laveleye et P. Fredericq, à M. Alpli. Le Roy, etc. Il n’est pas un de nos écrivains, ayant quelque mérite, qui ne puisse réunir des volumes de comptes rendus de ses œuvres, publiés aux quatre coins de l’Europe : en Italie comme à Londres, à Prague comme à Pétersbourg, à Berlin comme à Paris. Partout où une tribune nous est ouverte, nous allons y montrer notre figure, notre grimace littéraire, si l’on veut. Pourquoi pas notre bure? Si l’on réunissait tous les écrivains, dont on a dit, chez nos voisins du Midi ou du Nord : « Voilà toute la littérature belge ! » on en ferait une légion.
Les clirestomatbies aussi commencent à nous compter. Quand parut à Halle, en 1878, \ Anthologie lyrique de la France, avec traductions en vers allemands, la Belgique y était comprise, même dans le titre, avec la Suisse romande. On a reproché à l’auteur, M. W. Scbônemarck, d’avoir borné son choix à. quelques vers de Van Hasselt, de Van Soust et de M. Alvin. Ce reproche s’appliquerait moins à un recueil publié et admis en France pour l’enseignement: La littérature française depuis la formation de la langue jusqu'à nos jours (6 volumœs in-8"). Un Suédois, M.le lieutenant-colonel StaafP, y a consacré des notices à une trentaine d’auteurs belges, dont dix-huit prosateurs et douze poètes. Pour cinq de ces derniers, il a donné quelques vers dans leur notice, et à deux, Mathieu et Potvin, une place dans le corps de l’ouvrage. Les lacunes ne manquent donc pas dans cette partie du livre; on n’y trouve mentionnés ni Wacken, ni Weustenraad, ni Lesbroussart, ni Dubois ; aucun de nos humoristes n’est cité, ni Vande Weyer, ni Veydt, et nos meilleurs romanciers sont oubliés, malgré la position qu’ils ont acquise, même à l’étranger. Enfin, les notices sont souvent incomplètes. Mais, en Allemagne comme en France, le principe est admis, l’idée a reçu un commencement d’exécution et ces recueils peuvent être améliorés. Les livres de MM. Busken-Huet, en Hollande, et Rodenberg, en Allemagne, sans être plus complets, y aideront; le premier a donné un choix nombreux de citations de nos poètes et d’analyses de nos romans.
La France et l’Allemagne peuvent se passer du contingent T. IV 28
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de nos écrivains. La Belg’ique, wallonne et flamande, ne peut se passer de penser par elle-même et d’écrire pour elle. Si elle s’appauvrissait de tous ses auteurs de mérite au profit des publicités étrangères, que lui resterait-il de vitalité intellectuelle? L’enrichir d’écrivains admis au dehors, mais devenus eux-mêmes en écrivant d’abord pour elle, voilà le problème. Il est largement résolu sur tous les terrains d’essence cosmopolite : les sciences physiques et naturelles-, sociales et politiques. En littérature, après une longue opposition de nationalisme étroit et de catholicisme ombrageux, il est devenu possible pour la littérature flamande, admise beaucoup en Hollande, un peu en Allemagne. Nos écrivains français ont dù opposer une plus longue résistance aux invasions des modes passagères de la France, pour s’assurer la première, l’indispensable condition de virilité ; car, pour prendre ‘rang au dehors, il faut au moins d’abord être quelqu’un. Les générations qui ont lutté ainsi sont comme l’avant-garde d’une armée : elles ont dû se sacrifieî*. Heureuses les générations futures ! Grâce à la renaissance des dialectes partout et de la liiXéYdiimQ plattdeiUscli en Allemagne, grâce au grand courant d’études provinciales en France, qui rend à la langue française le droit de redevenir ce qu’elle était au xvi® siècle : « une riche palette, rendant bien en langage la pensée de l’artiste, » comme disait De Coster, on peut prévoir le moment où les écrivains belges posséderont une pensée, lui donneront la forme qui nous convient et- seront admis dans ces deux grandes littératures. Alors, plus ils seront eux-mêmes, plus ils intéresseront les autres, et ils brilleront d’autant plus dans le monde qu’ils seront mieux dans l’esprit et les mœurs de leur nation. •
Notre originalité résulterait naturellement de notre culture des lettres, si elle pouvait être laissée au libre développement de l’instinct naturel. Mais nous sommes en civilisation : à côté des influences étrangères, qu’un passé plein de gloire et un présent plein de vie rendent si puissantes, d’autres obstacles nous viennent du public et de la politique. « Ce n’est pas à dire que le tableau n’ait quelques ombres, » disait M. Thonissen en achevant l’exposé des travaux de la classe des
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lettres pendant un premier siècle. Ces ombres sont nombreuses. Ce que le rapporteur disait à l’Académie : « L’espace réservé à la littérature proprement dite devrait être beaucoup plus étendu, » pourrait s’adresser à nos journaux, à nos bibliothèques privées, à nos conservatoires, à l’attention publique tout entière.
Le plus grand obstacle au développement littéraire du pays est le contraste profond qui existe entre l’instruction, le goût, le langage des classes moyennes, et la littérature étrangère, si avancée, si raffinée. A en croire bien des gens, il faudrait se mettre à la portée de ce milieu où l’ignorance de l’histoire, l’oubli de toutes les conditions artistiques, même grammaticales, permettent à des œuvres d’une vulgarité parfois désespérante, de réussir, et l’on a entendu ceux qui se font lire ainsi traiter les autres d’impuissants! La remarque de M. G. Frédérix est plus applicable ici qu’ailleurs : « Il y a une certaine prudence, qui ne choisit que ceux dont les facultés sont un peu lourdes et l’intelligence un peu banale; une nature fine et déliée inquiète ces prudences-là, une nature bien fournie de lieux communs la rassure. » Cette prudence va jusqu’au mépris du public chez des libraires, la plupart venus d’Amiens pour être suisses, et qui font du mot de M. Perot un article de leur code de commerce : Pas de style ! Je n’oublierai jamais une lettre qui disait à peu près ceci : Tel éditeur publierait volontiers votre-ouvrage s’il était conçu dans un esprit « pas trop élevé pour ses lecteurs » . De là à mépriser tout ce qui aspire au ton élevé, à traiter tout un groupe d’écrivains de « célèbres inconnus », à incriminer des hardiesses permises, qu’on ignore, ou à en admirer d’impossibles, sans plus de science, il n’y a qu’un pas, et l’esprit de parti ou de camaraderie le franchit chaque jour.
Le besoin de se créer une profession sert d’entremetteur à ces entreprises, que l’État quelquefois encourage et qui réussissent assez pour faire aux esprits sérieux, aux œuvres de valeur une concurrence qui a écarté de la carrière plus d’un jeune talent. Le marché littéraire étant trop restreint pour nourrir nos écrivains, à moins de se mettre à la portée du vulgaire ou au service de la presse, on doit prendre
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un emploi étranger aux lettres, ou, si Ton a le moindre patrimoine, se résigner à la médiocrité de la fortune pour échapper à la médiocrité du métier. Les débouchés de l’extérieur sont d’un prix souvent plus dur encore. Cependant, sauf pour les branches qu’on peut enseigner dans une profession en les traitant dans les lettres, la culture de l’art souffre autant du manque de loisirs que du gaspillage de talent. On peut se figurer difficilement ce qu’il a fallu aux uns de privations, aux autres de travail, pour rester dans les régions de l’art. Plusieurs sont morts à la peine.
La prudence dont parle M. Frédérix est aussi politique que commerciale. Que des écrivains étrangers osent, cela porte moins à conséquence. Mais ce qu’on accepte, ce qu’on admire venant du dehors, d’un Belge devient suspect. On a pu représenter à Bruxelles l’excommunication à' Agnès de Méranie, de Ponsard; quand Smits avait placé une scène semblable dans notre histoire, il y avait eu presque une émeute au parterre de Gand, puis suspension des représentations, enfin impossibilité pour l’œuvre de reparaître au théâtre. Je pourrais citer cent exemples pareils. Et puis, si ou allait faire la réputation, a.ssurer l’influence d’un écrivain qui pourrait se prononcer contre notre politique! Nul n’aura de succès que les gens qui nous servent. Entre servir un parti et rester inaperçu, il n’y a souvent pas de milieu dans un pays qui ne peut offrir un public à chaque nuance d’opinion, et l’indépendance n’est guère possible sans des résignations plus cruelles encore. Aussi, que d’orateurs avortés, d’écrivains rebutés, de talents diminués! Être réduit à ne pouvoir produire ni tout ce qu’on pourrait, ni le mieux qu’on pourrait produire, quelle misère!
Rien ne prête- plus que cet esprit de parti à la camaraderie des uns, au dénigrement des autres. Le préjugé du public et de la presse en faveur de la littérature française s’y ajoute, s’imposant même à ceux auxquels il nuit le plus. Je ne discute pas, je résume des faits. Un succès à Paris, tel est le rêve, rêve de gloire et d’or, qui s’achève trop fréquemment dans le deuil ou, ce qui est pis, dans les emplois de la médiocrité. Cette consécration réelle, durable, le plus souvent po.sthume, qui fait accepter au dehors une gloire acquise chez soi, paraît
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ici un moyen de débutant pour se faire connaître, apprécier dans son pays. On a été jusqu’à reprocher, comme une infériorité, à ceux, qui restaient chez eux de n’être pas connus c< à l’étrang’er ». Et combien ont sacrifié leur indépendance d’opinion et quelquefois tout sentiment de patriotisme, pour demander à l’esprit politique de la France ou de l’Allemagne, ou à des écoles littéraires suspectes, des faveurs intéressées! Ne leur montrez pas qu’à chaque occasion il en a été de même, depuis le roman historique, la renaissance catholique ou le romantisme, jusqu’aux satires contre Napoléon III, aux louanges à l’impératrice, ou aux odes sur la victoire des Allemands en France :
Aux vainqueurs les vins du pays!
Ils ne veulent rien voir et passent comme le Limousin de Rabelais, allant « à l’aime et inclyte académie que l’on vocite Lutèce»... ou Berlin, pour en rapporter des éloges ou une décoration. Et aussitôt le cri naïf de Th. Olivier est entendu : la littérature belge existe! On la niait assez volontiers soi-même hier. Le doute aujourd’hui serait blasphème. Tout un ensemble de travaux utiles, de créations sérieuses, de renommées littéraires, ne comptait guère; désormais, ni les écrivains, ni les livres, ni les succès ne comptent plus. Ils servaient dans le pays la pensée, les mœurs, la civilisation du pays: Art de clocher! « Ne pas lire de cocher », dit Mathieu. La littérature et la gloire sont à l’étranger; elles seules, lui seul nous fera un art national! — L’engouement passe encore... Ce qui en reste, l’histoire littéraire doit le chercher péniblement, sympathiquement, avec le devoir de ne pas étouffer les succès oubliés sous des triomphes qui n’ont pas eu le temps de passer, — heureuse si elle peut trouver partout quelque progrès artistique, quelque trait de notre esprit ou de nos mœurs!
Rien ne remédie à ces effets d’un préjugé tenace, pas même les mystifications. Que de fois n’a-t-on pas dit d’une de nos œuvres anonymes : N’est-ce pas de G. Sand, de Nodier, de V. Hugo? ou bien : On ne fait pas des vers comme cela en Belgique. L’auteur se nommait-il, l’œuvre disparaissait. C’est l’éternelle histoire de la statue de Michel-Ange.
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Mais tous les vaudevilles qu’on a faits sur Lehain à Draguignan n’ont corrigé personne. Vital Descamps s’amusait à des mystifications pareilles. J’en pourrais citer dix exemples. Dénigrait-on l’un des nôtres, il cherchait de lui quelque page, oubliée ou inédite, et l’envoyait, anonyme ou pseudonyme, au journal agresseur. Si la prose ou les vers paraissaient, il triomphait... in petto ^ sans crier gare, pour pouvoir recommencer : il avait vengé un écrivain. Que de fois n’ai-je pas fait une autre expérience : abordant un critique qui venait de douter de nous, — c’est d’assez bon ton, — j’amenais la conversation sur tel ou tel livre : Connais pas ! Je citais une poésie belge : Qu’est -ce que ça? Je parlais de l’auteur attaqué : on ne connaissait pas un titre sur dix de ses œuvres ! Je me gardais aussi de conclure; à quoi bon? j’étais renseigné. Un jour, M. Deschanel lut des vers, dans une conférence, et le public d’applaudir, les croyant d’un poète français; quand il annonça qu’ik étaient de Van Hasselt, on rit du subterfuge, mais on ne se corrigea point du préjugé. Dans un pays où le recul manque, et avec lui tout prestige, entre la mise en scène des camaraderies et un nivellement général, il n’y a pas d’autre milieu que la dignité qui fit que Mathieu recommanda à son fils l’abstention après sa mort. Nul ne dira jamais de combien de richesses intellectuelles l’intolérance des partis, l’indifférence du public, les dédains ou les camaraderies de la presse ont privé la Belgique !
Les Flamands ont mieux compris l’intérêt du pays. Ce ne sont pas eux qui renieraient les hommes d’hier pour ne s’affirmer chaque fois que par les débutants d’aujourd’hui, et on pourrait dire d’eux aux Wallons ce que Ch. de Saint-Marthe disait à la France du xvi® siècle pour lui expliquer la supériorité de ses voisins :
C’est que des leurs ils tiennent un grand compte.
N’importe cependant, malgré tout, néanmoins, nous avons eu des écrivains, dans tous les genres, dans tous les tons, en dehors des camaraderies, au-dessus des partis. Les lettres ne leur offraient pas de pain, pas un nom; ils y ont cherché la nourriture de l’esprit et du cœur; elles ne pou-
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V aient enrichir leur famille, ils leur ont demandé les richesses morales, et il en est qui leur ont dû des consolations puissantes, avec les plus nobles satisfactions de la vie. Plusieurs ont connu « Pépouvantable valeur de l’argent », l’humiliation des rivalités indignes , l’amertune des attaques injustes, et combien en avons-nous vus s’annihiler en de stupides fonctions ou mourir jeunes, de suicide, de folie, de misère ou de cette phtisie que donne la lutte contre l’impossible, — les uns laissant le programme d’une science nouvelle ou d’une utopie qui se réalise, les autres une œuvre d’art puissante ou des fragments de poète, d’autres ne laissant qu’un éclair de talent, éclair accusateur, déchirant les nuages de l’indifPérence publique. Ils ont tout supporté plutôt que de cesser d’être artistes et de ravaler Part aux facilités du métier, aux succès de parti, aux complicités de presse. Le milieu indifférent empêchait leurs œuvres de vivre; ils y ont mis leur vie et leur âme. Elles existent au moins pour ceux qui savent ce que c’est qu’une œuvre, pour l’avenir qui l’apprendra, et ils ont pu se montrer confiants dans l’intelligence des hommes. C’est pour eux-mêmes qu’ils ont cultivé Part, pour satisfaire cet amour, plus ardent que tous les autres, et plus pur, divin rut de l’esprit : la passion du beau ! C’est pour mieux encore : pour leur élévation personnelle, existence supérieure dont on peut dire que, si la paix fait la sainteté intérieure des États, la culture artistique fait la noblesse intime de Pâme. Mais, s’il faut parler dignement du pays, ils sont là pour dire le mot d’une grande situation, comme le vénérable M. Leclercq dans la réunion solennelle des Chambres de 1880; iis avaient été là toujours, à chaque danger, à chaque menace, à chaque insulte, à toute heure, pour servir nos droits, nos mœurs, nos progrès, combattre les préjugés et les travers; partout, avec Nothomb, affirmant « le génie belge»; avec VandeWeyer, parlant hautement à lord Aberdeen ; avec Grandgagnage :
Ils ne l’auront jamais, notre Meuse chérie!
avec Ledeganck, ayant la vision de notre avenir, avec Weustenraad, pour s’attaquer aux « barbares de la civilisation » ,
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avec M. Faider criant courag’e à P. Noyer; avec Mathieu, chantant nos poètes morts; avec l’entrain des Van Ryswyck, la bonhomie de Conscience, l’âpreté de Van Kerckhoven; avec la poésie de Van Beers, Ja richesse rythmique de Hiel, la grâce de Wacken, la verve de Veydt, la superbe artistique de De Coster; tous témoignant pour la patrie.
La question a quelque chose de plus intime cependant et de plus délicat. M. le Ministre de l’intérieur, en ouvrant le Congrès littéraire de 1880, l’a posée finement : « Elle revient à savoir si, entre les littérateurs belges de l’époque actuelle, il existe une certaine communauté de types qui, sans nuire à l’indépendance et à l’originalité de chacun, permette de les classer un jour dans l’histoire littéraire de notre temps comme faisant partie d’une même famille, et de considérer les termes « littérature belge » autrement que comme une expression géographique. Il y aurait, je pense, dans l’examen de cette question, matière à une étude piquante et fructueuse. Peutêtre arriverait-on à constater en fait que. Flamands et Wallons, la réunion déjà plusieurs fois séculaire de la plus grande partie de la Belgique actuelle sous un mêm.e régime politique, tantôt de sujétion, tantôt d’indépendance, nous a mis dans le sang un certain fond d’idées, de traditions, de sentiments communs. Peut-être pourrait-on, en appliquant cette donnée à l’étude de nos principaux écrivains, retrouver dans leurs œuvres, avec toutes les différences que la nature établit entre les membres d’une même famille, cet assemblage caractéristique de traits, bons et mauvais, de qualités, et aussi — disons-le entre nous — de défauts, qui constituent ce qu’on appelle une physionomie nationale. »
M. Rolin-Jaequemyns ajoutait aussitôt : « Comment en serait-il autrement? » s’en référait à la théorie des milieux et, voyant ce pays si peuplé, si riche, si actif dans la politique et dans l’industrie, si personnel dans les arts, si occupé des plus grands problèmes modernes, après avoir affirmé que nous avons une industrie nationale et un art national, se demandait : « Cet ensemble de circonstances n’imprimerat-il pas inévitablement une certaine unité à la vie littéraire?»
Nous tenons déjà bien des traits de cette unité. Pour tous
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nos écrivains qui se sentent de leur pays, nos deux littératures, unies en principe par ce que Notliomb trouve dans notre histoire et appelle « le besoin de nationalité », s’unifient par un esprit de famille moderne et de démocratie, par le sentiment de l’bistoire politique et morale de nos provinces, par une même résistance aux influences étrangères, par un rapprochement unanime avec la Hollande, par un cosmopolitisme éclairé, qui nous fait participer aux génies des races du Nord et du Midi, nous met en communication avec elles et commence à nous y acquérir, comme autrefois à nos gildes et à nos hanses, droit de bourgeoisie et pignon sur rue.
Les lettres, de nature plus intellectuelle que l’industrie, que les arts eux-mêmes, pouvant être plus révolutionnaires ou plus progressistes que la politique, doivent prendre mieux le relief d’une nation, s’imprégner plus fortement de sa ressemblance. Si l’on pénètre au fond des œuvres, pour chercher l’idée qui en ressort et la forme artistique qui s’y esquisse, on voit percer deux caractères détachant notre physionomie des traits généraux de la vie européenne. Ils correspondent à notre passé politique et intellectuel ; nous les avons trouvés chez nos anciens écrivains comme dans notre école de peinture; ils semblent résulter de l’union de nos races et n’ont jamais brillé autant que dans nos œuvres françai.ses, sous la plume d’un écrivain imbu des mœurs flamandes. Les étrangers peuvent mieux juger que nous notre caractère national : en 1838, Arendt le traçait d’une main ferme ; il vivait parmi nous; un écrivain français, M. Waille, dans un parti opposé, en faisait un portrait à peu près semblable, qu’un écrivain catholique, M. Qoidbach, dans son mémoire couronné, reproduisait encore en 1878 : « L’art belge au moyen âge est à la fois chrétien, positif et réaliste. » Nous avons vu que le mot chrétien n’exclut pas le mot laïque. En Allemagne, M"’® de Rheinsberg appliquait des idées pareilles au mouvement flamand. M. Taine ne connaissait de nos écrivains modernes que Conscience, et parmi nos écrivains anciens, il oubliait Froissart et Comines, pour nous juger d’après ceux qui n’ont guère eu que nos défauts ; mais il trouvait déjà dans ceux-là « une éloquence surchargée, brutale et crue » — je
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crois bien: dans Chastellain — qui « rappelle, sans l’égaler, la grosse couleur et la lourdeur énergique de la peinture nationale » . Ce qu’il dit de notre caractère pratique, libre, persévérant, aimant le vrai, et de notre art, préférant le mouvement pittoresque et dramatique à la simplicité classique, avec un instinct musical et coloriste inné, chrétien de fond, païen de forme — peut s’appliquer tellement à notre littérature, qu’il suffirait de remplacer le nom de Itubens par celui de Froissart, lorsqu’il dit : « Il n’y a qu’un Rubens en Flandre, comme il n’y a qu’un Shakespeare en Angleterre, » et qu’on pourrait dire de nos meilleurs écrivains modernes ce qu’il pense de l’art flamand : « Pour en traduire en paroles les idées, il faudrait des mots de Rabelais. »
Un autre caractère a été signalé. Olivier avait dit à nos écrivains des deux langues : « Le beau sera ce qui élève le foyer domestique. » Quand M. Busken-Huet jeta un regard dans nos deux littératures", il ne crut pouvoir mieux en déterminer la tendance générale, dans sa Terre de Rubens, 1878, qu’en disant que tous, Flamands et Wallons, réagissent c( contre l’abâtardissement des mœurs nationales par les influences extérieures » et contre les préjugés et les vices de la classe régnante, « la bourgeoisie mâle ou femelle », dont ils combattent « l’étroitesse d’idée et de sentiment, en plaçant dans le peuple la force et la beauté du corps et les instincts nobles » . Comme puissance de rapprochement, il s’en réfère à l’auteur de la Descente de croix : « Le génie de Rubens est là qui veille ! » dit-il, et il ajoute : « Quand on connaît ce que, depuis 1830, la Belgique a produit dans les lettres, tant du côté français que du côté flamand, on est rassuré. Il n’y a pas d’incompatibilité entre les nouvelles de Rosalie et Virginie Loveling et celles de Caroline Gravière, entre les poésies de Van Hasselt et celles d’Em. Hiel; et les écrits de Ch. Potvin, vers et prose, doivent être sympathiques à tout le pays autant que ceux de Ledeganck, de Conscience et de J. Van Beers. » M. Busken-Huet aurait pu citer presque tous nos écrivains; il oubliait que De Coster s’était montré digne de la grande école de Rubens : « Bien rugi. Flamand ! » et il aurait pu rappeler ce mot de l’auteur
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à' Ulenspiegel : «La bourgeoisie est la même partout : va pour le peuple ! » ou ces vers de M. Muny aux Ennemis des helles-lettres :
Le rigide Allemand vous appelle philistres,
Et le français poli vous traite d’épiciers.
L’avenir appartient à la démocratie; nos littératures y arrivent, comme nos partis politiques et avant eux. Pour résumer l’histoire contemporaine de la littérature anglaise en un fait et tous ses éloges en quelques lignes, M. Odysse Barot disait : « L’Angleterre si positive et si calme, si pratique et si sage, l’Angleterre qui depuis 1789 s’est montrée le boulevard le plus solide des choses du passé, le pays conservateur par excellence, l’Angleterre a produit la littérature la plus révolutionnaire du monde. » On pourrait dire de même de la Belgique, pays de cens restreint et de bourgeoisie industrielle, qu’elle a produit une littérature, démocratique d’abord par ses sujets, ensuite par un respect, de plus en plus croissant, du peuple et de l’art qui lui convient.
Le triomphe est d’arriver du vrai au pittoresque et des couleurs au coloris. Souvent l’expression est vulgaire, le rire brutal, la satire rude, la grâce lourde; les duretés de la conscience ou des brillants de ton tout d’extérieur se rencontrent, plus que l’observation psychologique et la finesse de l’éclat; les mises en scène matérielles, semblables à nos déploiements diommegangs^ si chers aux populations, remplacent la profondeur de pensée et la délicatesse de sentiment, comme les empâtements de couleur suppléent aux délicatesses de pinceau. Et l’on applaudit déjà, car cela correspond assez à notre nature : « Wallon jusqu’aux os! » dit GGGG;
« Mauvais, mais moi, » dit E. Dubois; « Ma chanson, c’est ma vie, >• dit Th. Van Ryswyck. Dom Placide! s’appelle Van Bemmel. Et c’est là déjà un assemblage de traits marquant notre physionomie. Est-ce par ses Adonis qu’on se représente un type de race? Est-ce par quelques beaux jours ou par ses cataclysmes qu’on juge un climat, non plus qu’une nation par ses cirques ou ses guerres? La littérature comme les paysages a ses brumes et ses grisailles en Belgique; le
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dm lui manque comme à nos conscrits et l’esprit de conquête comme à notre neutralité. Qu’y faire si nous sommes ainsi faits? Lui refusera-t-on tout caractère national parce qu’elle ne prend pas les allures de ses voisins et ne ressemble qu’à nos défauts et aussi — osons de dire entre nous — à nos qualités? Si tous nos peintres étaient des Rubens ou des Van Dyck, des Wiertz ou des Stevens, — comme tous nos rois des Cbarles-Quint ou des Bauduin de Constantinople, — cela serait d’abord monotone ou dangereux ; puis, l’art flamand ne serait pas une complète représentation de nous-mêmes. 11 y faut des Teniers, des Jean Steen, et des Van Ostade; et, à côté de Leys et de Gallait, des Madou, des Dillens, des Braeckeleer, des Dubois et des Verhas. Nous ne sommes que Belges et Belges voulons rester. — • Mais, voyez en politique : que sur ces groupes de bourgeois calmes ou goguenards, qui s’amusent à leur manière, passe une insulte au droit ou un cri de liberté, les chambres de rhétorique deviennent l’armée d’une révolution, d’autant plus obstinée et redoutable qu’elle entre moins dans leur tempérament pacifique. Ces masses épaisses deviennent le peuple de J. Van Artevelde, de Henri de Dinant, de Coutherel, de Marnix ou de Vonck! Voyez les beaux-arts : que, sur ce fond pâteux, sérieux, peu puritain, libre, bourgeois, un artiste mette en relief les scènes de la vie de chaque jour ou déchaîne des groupes humains, des allégories gigantesques, en y faisant palpiter des gammes de couleurs vigoureuses, des harmonies retentissantes ou les douces intensités d’un coloris presque idéal où vibre lame des choses peintes, quel applaudissement! quelle vérité! quelle vie ! Aussitôt toute une nation se reconnaît, se complaît, s’admire dans ces révélations d’elle-même; elle s’y voit arrivée à la personnalisation suprême; elle garde ses habitudes de tous les jours et l’amble de sa vie, mais elle se sent vivre, dans son art, de tout ce qu’il lui est permis de posséder de plus fort et de plus large en l’humanité !
Passons aux belles-lettres : quand le phénomène, si éclatant dans la peinture, s’y produit ; dans le passé, il donne de grands écrivains à la langue latine, flamande et française. Le bon sens, pratique, laïque, progressiste et cosmopolite —
RÉSULTATS LITTÉRAIRES
nous l’avons vu — la faculté d’assimilation et de critique, le sentiment du vrai, qui sont le fond de notre caractère, s’élèvent alors jusqu’au pittoresque dramatique, et notre instinct de coloriste jusqu’à la grandeur. Bien avant les Van Eyck, les Eubens et les Teniers, on voit poindre dans Ratlier, dans le Reinart^ éclater dans Froissart, dans Comines, les qualités de l’école flamande. De nos jours, un trait commun réunit aussi tous nos peintres ; de l’allégorie à la modernité, du genre moyen âge au réalisme, ils sont coloristes. Deux caractères font la physionomie de notre littérature : elle est démocratique et pittoresque. Qu’on prenne l’œuvre d’art moderne que l’on voudra, il n’en est pas une à laquelle on ne puisse donner un pendant littéraire, une rivale poétique, et les œmvres de la plume peuvent lutter aussi pour la quantité. Elles sont moins connues, voilà l’unique différence. Et encore! Chaque groupe d’artistes ne nie-t-il pas aux autres le coloris? Chacun ne tient-il pas celui du maître pour le véritable et l’unique? Enfin, nos peintres et nos sculpteurs, si sûrs de leur terrain et de la renommée extérieure, ne commencent-ils pas à suivre les errements du marché français, et il se trouve des écrivains belges pour les en féliciter ! Comment nos auteurs auraient-ils réussi près du vulgaire et près de ces critiques, en y résistant? Mais lorsque la plupart en arrivent à montrer les mêmes tendances, ne fût-ce que dans leurs défauts, lorsque les plus hardis' ou les plus inspirés demandent à la langue soit les colorations du pinceau, pour des tableaux d’histoire ou de mœurs, où pal- -pite leur âme, notre âme, soit des vérités observées, des réalités fortes ou fines, avec des rudesses et des prodigalités d& style et « des glacis de mélancolie », en sont-ils moins écrivains, en sont-ils moins de l’école flamande, leurs œuvres en constituent-elles moins une littérature, en sont-elles moins l’expression naturelle du pays, si le public ne s’y reconnaît pas encore et n’admet, à côté des œ.uvres étrangères et de nos arts mieux compris, que de mesquines photographies de luimême, de préférence à des représentations artistiques? L’ignorance seule peut trancher la question contre nous. On nous condamne sans nous connaître.
LA LITTÉRATURE
La fin du xvrii® siècle avait trouvé une partie de l’Europe saisie de réformes par les souverains eux-mêmes, et la dissolution de l’Empire, en 1815, laissa au continent quelques peuples à qui il était permis de recueillir, sous bénéfice d’inventaire, le legs de la révolution française. Ces petits États formaient pour les idées nouvelles comme des lieux d’asile et des champs d’exploration. On allait voir si la liberté, mise chez eux en quarantaine, était réellement « une peste »; si, au contraire, elle n’était pas la santé des nations, le plus sûr principe de leur développement naturel et de la paix du monde. Par leur situation géographique et la diversité de leur sol, de leurs langues, de leurs cultes, les provinces des Pays-Bas, dont le Taciturne avait rêvé de faire une grande république, offraient peut-être les conditions les plus complètes à cette expérience. Il est à regretter qu’elle n’ait pas duré. Mais la chute de la dynastie des Nassau fut bien plus une réaction contre la politique contraire qu’un échec du principe. Le problème restait entier, et les deux peuples séparés semblèrent se piquer d’honneur de le résoudre, chacun chez soi. Rien ne pourrait mieux éclairer notre histoire depuis 1830 que démontrer comment la Hollande y a réussi. Pour nous, la .séparation simplifiait quelques points et en aggravait un grand nombre. Il fallait — et le problème intéressait tous les peuples — donner de nouveaux gages de sécurité à l’Europe, habituer les puissances à tolérer à leurs flancs, dans leurs réactions, une nation libre, dans leurs conflits, un peuple neutre; traverser les révolutions, les guerres, les crises des deux mondes ; dominer les exigences d’une religion qui triomphait et qui, cessant d’avoir un contre-poids dans le protestantisme, ne devait pas manquer d’avoir des prétentions politiques; relier le droit aux traditions de l’histoire ; se tenir au niveau des sciences et des industries; élever l’enseignement; faire l’essai de la liberté économique en même temps que de la liberté politique ; prouver que le régime du droit peut être la paix sociale, peut préparer, en évitant les dangers et les travers de l’autocratie bourgeoise, le passage du règne du tiers-état à la démocratie pacifique. L’expérience a duré cinquante années. Qu’elle ait été complète, qu’on n’y puisse rien reprendre et qu’il n’y manque