BERNART DE VENTADOUR
essaya d'enrichir ce maigre fonds par le développement de quelques vérités morales, notamment par des considérations sur la vraie noblesse qui lui valurent d'être admiré et imité par Dante. Mais il est plus solennel que profond, et l'emploi de ces artifices de versification, qui gâtent ses premières œuvres et auxquels il ne sut jamais renoncer complètement, enlève à son style toute vivacité et toute grâce. Peire Vidal, au contraire, est la grâce et la vivacité mêmes ; ses insolentes espiègleries, ses énormes rodomontades, dont il est le premier à sourire, font un amusant contraste avec les nobles formes dont il les revêt ; mais il y souffle toujours comme un vent de parodie, et cette ironie cont nue finit par agacer. Ces ardentes déclarations ou ces subtiles
TROUBADOUR
(xiii« siècle )
dissertations sur l'amour ne sont en somme que prétextes à compliments, requêtes et remerciements, au reste tournés avec esprit et présentés avec une dextérité sans
égale : il y a déjà dans ce gavroche de Toulouse tout le savant « badinage « de Marot.
De tous ces poètes d'amour, ou qui se donnent comme tels, le seul qui nous touche vraiment, parce qu'il semble avoir vraiment aimé et souffert, est Bernart de Ventadour, le fils de l'homme qui chauffait le four du château de ce nom, instruit, tout enfant, dans l'art de la poésie par son seigneur même. Non point qu'il ait échappé à la tyrannie du lieu commun, de la formule, de la virtuosité ; mais, tout en portant ce lourd bagage, il reste naturel, tour à tour véhément et attendri, toujours pathétique au plus haut point. Il a la caressante suavité de Pétrarque, sans les concetti qui nous gâtent le chantre de Laure, la pénétrante mélancolie de Lamartine, avec plus de fermeté et de sobriété dans le style. Si nous avions eu plus tôt, de ses quarante-cinq chansons, une bonne édition, et si le provençal était chez nous une langue moins ignorée, il y a longtemps que la France s'enorgueillirait de ce grand poète.
Bernart de Ventadour nous donne l'impression de l'absolue sincérité, sans y tâcher, semble -t- il.
D'autres s'y efforcent, et par des moyens violents.
Raimon de Miraval et Uc de Saint-Cire nous content par le menu l'histoire de leur passion, orageuse à souhait : leur dame, d'abord bienveillante et douce, les dédaigne, les berne, leur préfère des rivaux indignes. Reproches amers, humbles palinodies, dramatiques adieux, accompagnés de malédictions et de sarcasmes, voilà ce qui