BONIFACE DE MONTFERRAT
Savoie, fut donc très florissante dans la Péninsule. Elle y soutint, jusqu'à Textrême fin du treizième siècle, la concurrence avec les productions de l'école sicilienne, qui n'étaient qu'un pâle reflet des siennes, et ne s'éclipsa que devant les premiers rayons du dolce stil nuovo.
Il y avait longtemps que les troubadours connaissaient aussi le chemin de l'Espagne. Dès le milieu et surtout à la fin du douzième siècle, les comtes de Barcelone, bientôt rois d'Aragon, en avaient entraîné dans leurs États un grand nombre, et des plus illustres ; ils pullulèrent autour d'Alfonse II, qui ne dédaignait pas de rivaliser avec eux, dans leur langue même, de Pierre, le chevaleresque et léger vaincu de
Muret, de Jacques I", qui semble pourtant leur avoir témoigné beaucoup moins de bienveillance. Un grand nombre aussi furent attirés en Castille par le renom de science et de munificence d'Alfonse « le savant »; d'autres enfin durent pousser jusqu'en Portugal, puisque c'est dans la langue de ce pays que poétisèrent leurs premiers imitateurs espagnols. Mais leur nombre était excessif (il « pleuvait » des jongleurs, dit Tim d'eux), excessives aussi leurs espérances, et leurs prétentions disproportionnées aux services qu'ils pouvaient rendre, au plaisir qu'ils pouvaient procurer. C'est en vain qu'ils essayèrent d'élargir leur domaine, de s'élever, comme Guiraut Riquier et At de Mons, jusqu'aux plus hautes questions philosophiques et religieuses, qu'ils s'affublèrent du titre de « docteur » et allèrent jusqu'à dormer aux rois des leçons de politique et de morale ; ils finirent par les lasser, ces princes où ils s'obstinaient à ne voir que des « fontaines de dons » perpétuellement jaillissantes ; et beaucoup sans doute, comme Guiraut Riquier lui-même, durent, après une longue odyssée de quémandeurs éconduits, regagner tristement leurs pénates.