LES JONGLEURS
LA POÉSIE BOURGEOISE : Ccux qui ne les avaient pas quittés s'efforçaient,
LE « GAI SAVOIR » g^x aussi, de s'accommoder tant bien que mal aux exigences et aux goûts du temps. Pour désarmer les soupçons de l'Inquisition, le Toulousain Montanhagol, sans au reste changer grand'chose aux formules consacrées, invente la théorie du pur amour, « d'où procède chasteté » ; sans pousser
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aussi loin le paradoxe, Sordel, vieux pécheur repenti, et quelques autres protestent que leur premier souci est de (( sauvegarder l'honneur » de la dame qu'ils adorent : aussi les adorations de ce genre se rapprochent-elles de plus en plus d'un banal hommage. D'autres enfin cherchent à recruter de nouveaux protecteurs dans le monde des bourgeois et des marchands enrichis en flattant leurs goûts, sérieux ou frondeurs, et se livrent de préférence à la poésie morale, religieuse ou satirique ; mais il eût fallu, pour vaincre l'indifférence du public, un talent qu'en général ils ne possédaient pas : leur morale est vulgaire, leur satire trop générale, et leurs œuvres didactiques gâtées par une verbeuse platitude.
Aussi vers la fin du treizième siècle la classe des jongleurs ou troubadours professionnels disparaît-elle, ou peu s'en faut ; en revanche le goût de la poésie, ou du moins de la composition en vers, se répand assez largement parmi les petits seigneurs, les bourgeois, les gens de loi, les étudiants, les clercs même : au début du quatorzième siècle, un Bertran Carbonel, marchand de Marseille, enferme en des* couplets passables la grossière philosophie d'un commis voyageur ; un Raimon de Cornet, d'abord prêtre séculier, puis moine, un Peire de Ladils, avocat de Bazas, essaient, non sans quelque talent et avec de singuliers raffinements de forme, de ressusciter la chanson, la tenson et le sirventés. C'est dans ce monde de culture très moyenne que se forma, à Toulouse, la compagnie du Gai Savoir, qui institua, en 1323, à l'imitation des pays du Nord, ces concours fameux où furent couronnées, jusqu'au début du seizième siècle, des pièces en langue d'oc. Il nous en reste une soixantaine : les meilleures ne dépassent pas le médiocre, et beaucoup sont franchement détestables; jamais les encouragements académiques n'ont sauvé une littérature condamnée par les circonstances (i).
LA CHANSON DE GESTE ; LE ROMAN A côté de Cette cxubérancc des genres
D'AVENTURE; LA NOUVELLE lyriques, la poésie narrative fait, nous allons le voir, assez piètre figure. Il ne faudrait pas en conclure que les récits de guerre et d'amour fussent moins goûtés au Midi qu'au Nord : nous savons en effet, par les ensenhamens de Guiraut de Cabrera et de Guiraut de Calanson, que les
(i) Voy. A. Jeanroy, les Joies du Gai Savoir, Toulouse, 1914 (Bibliothèque méridionale, première série, tome XVI), et J. Anglade, Los Leys d'AmorSy Toulouse, 1919-20 (même collection, t. XVII-XX).
chansons de geste et les romans d'aventure tenaient une grande place dans le répertoire des jongleurs, et, de plusieurs de ceux-ci, il nous est dit qu'ils excellaient dans l'art de conter et même de lire. Mais les œuvres françaises furent de bonne heure comprises dans les cercles aristocratiques, et, pour les rendre accessibles à tous, il suffisait de leur faire subir quelques retouches superficielles ; ainsi se forma une langue hybride, où se mêlent des formes françaises, des formes provençales et d'autres mixtes, qui n'existent en réalité dans aucun dialecte. C'est dans cette langue artificielle que sont rédigés non seulement des remaniements d'œuvres françaises comme Girart de Roussillon et Fterabras, mais des œuvres originales comme Daurel et Béton, Aigar et Mauririy et la première partie de la Chanson de la Croisade albigeoise. — Girart de Roussillon est xme très belle chanson de geste, d'un style vigoureux et sobre, riche en épisodes pathétiques, et qui n'est guère inférieure à Raoul de Cambrai et à la Chanson des Lorrains, dont elle se rapproche par l'intrigue et plusieurs épisodes ; Fierabras aussi suffirait à nous rendre la saveur de l'original français, si celui-ci, comme le Girart primitif, s'était perdu.
Ce sont les deux seuls spécimens du genre épique que nous offre la France méridionale. Daurel et Béton, Aigar et Maurin, de même que Jaufré, Blandin de Cornouailles et Guillaume de la Barre sont de purs romans d'aventure, procédant, les uns de la chanson de geste, les autres des récits arthuriens. Le dernier, écrit en 1318, par Arnaut Vidal de Castelnaudary, l'un des premiers lauréats du consistoire toulousain, pour un petit seigneur du Languedoc, nous prouve que la vogue de ce genre survécut même à celle de la chanson courtoise.
Dans Flamenca, au contraire (écrit en 1234, dans le Bas-Languedoc, par un clerc instruit et spirituel), la fiction est réduite au scénario, très simple : l'histoire d'un mari jaloux, copieusement puni, en dépit de ses précautions, et miraculeusement converti, sans s'être un instant douté de son infortune ; ce qui fait le fond de l'ouvrage, ce sont des descriptions de la vie seigneuriale, dont la précision touche au réalisme, et des analyses de caractères, curieuses et subtiles, relevées d'une pointe de très fine ironie. De toutes les œuvres du treizième siècle, c'est une de celles qui conservent, pour un lecteur moderne, le plus de charme.
Par les dimensions. Flamenca est un roman ; mais par le caractère, c'est une « nouvelle ». Ce genre, bref récit, en vers ou en prose, d'une aventure, réelle ou vraisemblable, dont le cadre est emprunté à la vie contemporaine, est une création des Provençaux. Il fut, au treizième siècle, assez fécond, mais devait être tenu en médiocre estime, car beaucoup de spécimens s'en sont perdus. Ceux que le temps a épargnés sont de valeur fort inégale : les trois récits en vers de Raimon Vidal de Besalu,
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écrits entre 1200 et 1230, sont plus que médiocres; l'auteur, plus grammairien que poète (on a de lui un traité de poétique, pédantesque et vide), raconte lourdement, décrit maladroitement, et s'empêtre dans des digressions sans intérêt. Il y a au contraire des scènes charmantes de naturel et d'une naïveté souvent malicieuse dans les Biographies des Troubadours, écrites dans la seconde moitié du treizième siècle par Uc de Saint-Cire et d'autres auteurs inconnus ; ce petit ouvrage, tissu d'anecdotes où la vérité historique n'a rien à voir, a servi de modèle aux premiers recueils italiens comme le Novellino et les Conti di antichi Cavalieri; il nous permet donc de revendiquer comme nôtre un genre qui devait bientôt atteindre à la perfection entre les mains de Boccace et de Chaucer, et nous revenir, deux siècles plus tard, sous un costume étranger.
L'HISTOIRE L'historiographie en vers serait à peine digne d'être men-
tionnée si elle ne fournissait im curieux fragment, d'origine fort ancienne, et un véritable chef-d'œuvre. La Chanson d'Antioche, dont nous n'avons qu'une faible partie (707 vers), paraît avoir été le remaniement, exécuté à la fin du douzième siècle, d'un récit de la première croisade, écrit avant 11 26, par un chevalier Hmousin, Grégoire Béchada, qui avait pris part à l'expédition et s'y était distingué. La Chanson de la Croisade albigeoise se compose de deux parties, profondément différentes par le style et l'esprit qui les animent : la première est l'œuvre d'un Navarrais, Guilhem de Tudela, à la fois clerc et jongleur, aux gages de Baudouin de Toulouse, et par conséquent partisan des croisés, qui raconte, sans flamme et sans parti pris, les faits survenus de 1210 à 1213. La seconde est d'un anonyme, probablement Toulousain, ennemi acharné de Montfort et des Français, qui nous retrace, dans un style négligé, mais nerveux et vibrant, quelques-uns des événements qui se déroulèrent de 1213 à 121 9, ceux, probablement, auxquels il avait assisté ; c'est moins une narration suivie qu'une série de tableaux, peuplés de personnages qu'anime une vie intense ; les récits du concile de Latran (1213) et du siège de Toulouse (12 16- 17) sont des fresques vraiment puissantes d'où se dégage une saisissante impression de réalité (i).
(i) Voy. l'éd. de P. Meyer, dans les publications de la Société d'Histoire de France, Paris, 1875.
-^ riEs DE SAINTS ; La littérature hagiographique et didactique
V ENCYCLOPÉDIES VERSIFIÉES ggt plus liche, mais de qualité inférieure. J'ai déjà cité plus haut le fragment sur Boèce (258 vers) et la Vie de sainte Foi y morceaux intéressants surtout par leur antiquité; quant à V Evangile de VEnfance^ aux Vies de sainte Enimie, de sainte Marguerite^ de saint Georges, de saint Trophime et bien d'autres, ce sont des compositions très frustes, destinées à des lecteurs, ou plutôt à des auditeurs ignorants et naifs. Les cercles aristocratiques, pour
lesquels travaillaient les poètes expérimentés, n'encourageaient évidemment pas ce genre de littérature. A en juger d'après son contenu, le Breviari d*Amor, écrit de 1288 à 1292 par le moine biterrois Matfré Ermengau, devait être surtout destiné à la bourgeoisie instruite et curieuse :
c'est une encyclopédie, conçue sur un plan assez original, qui expose, en plus de 34 000 vers, la