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ÉBAT DE L'AME ET DU CORPS

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIÈCLE

Vision de saint Paul, où se trouve la plus ancienne énumération des tourments infernaux. Nous n'en avons pas moins de cinq rédactions en vers ; Time des plus dramatiques, la plus ancienne, fut écrite en Angleterre au milieu du douzième siècle : rame, au moment de comparaître devant Dieu, y adresse les plus amers reproches au corps, qui l'a entraînée au mal ; le corps répond que c'était à elle, douée de raison, à contraindre et à dominer ses instincts pervers. Maintenant il faut expier. « Combien de temps, interroge le corps, durera le châtiment ? — Quand tes larmes, versées goutte à goutte, à raison d'une seule par jour, auront égalé la mer, répond l'esprit, nous ne serons encore qu'au début de notre supplice. » Ces solennels avertissements donnés sous une forme sèche, en vers rudement martelés, devaient produire ime profonde impression.

XjrÉLiNAND ET LE Nous Ics retrouvous SOUS ime forme plus savautc,

XX RECLUS DE MOLLiENS g^ ^-j-Qp savantc déjà, dans les Vers de la Mort d'Hélinand, écrits vers 12 lo, le premier de nos textes poétiques qui ait revu la limiière après un sommeil de quatre siècles (i). L'auteur, s'adressant à la mort, qu'il personnifie — le mot Mort commence presque toutes les strophes et parfois tous les vers d'une même strophe — l'envoie, pour les pénétrer d'une salutaire angoisse, à ses amis les plus chers, aux princes, aux cardinaux, aux évêques; puis, après une vigoureuse sortie contre les incrédules (car il y en avait déjà à cette époque), il s'adresse aux riches et aux grands du monde : la mort, qu'ils ne l'oubhent pas, est la grande justicière, la grande niveleuse :

Morz est la roiz qui tôt atrape, Morz est la main qui tôt agrape ; Tôt li remaint quanqu'ele aert.

Morz fait a toz d'isembrim chape Et de la pure terre nape, Morz a toz ornement sert, Morz toz secrez met en apert, Morz fait franc homme de cuivert, Morz acuivertist roi et pape, Morz rent chascun ce qu'il désert, Morz rent al povre ce qu'il pert, Morz tout al riche quanqu'il hape (2).

(i) Il fut publié en 1594 par Loisel avec une dédicace au président Fauchet. Les strophes sont de douze vers sur deux rimes. Pour l'ordre des rimes, voy. l'exemple cité ci-dessous.

(2) « Mort est le filet qui attrape tout ; Mort est la main qui ravit tout ; tout ce qu'elle touche est à elle ; Mort fait à tous chape noire ; et de pure terre, couverture ; Mort sert tous également ; Mort

Pour lui son parti est pris :

Fui, lecherie ! Fui, luxure !

De si chier morsel n'ai je cure, Mieuz aim mes pois et ma poree.

Le style est puissant et bizarre, étincelant de métaphores, haletant d'apostrophes, émouvant, au total, en dépit d'artifices trop visibles.

Ce petit poème (il ne compte que cinquante douzains) fit un grand effet : pendant une centaine d'années nous en retrouverons l'écho dans une foule d'œuvres morales ou satiriques, toutes écrites dans cette forme compliquée et difficile. Le plus adroit émule d'Hélinand est im certain Barthélémy, qui, s'étant retiré dans une recluserie à Molliens-Vidame (Aisne), y composa, vers 1225, deux longs poèmes, le Roman de Chanté et le Miserere^ où la satire se mêle constamment à la prédication ; le reclus

a de la verve et sait à fond son métier ; il manie avec une surprenante habileté l'antithèse, l'allitération et les jeux de mots ; mais il n'a ni l'âpre éloquence ni le don d'émotion de son prédécesseur (i).

E BESANT II y a beaucoup plus de simplicité dans le Besant de Dieu, écrit

DE DIEU » ^en vers octosyllabiques à rimes plates) à la même époque (1227) par im Normand nonmié Guillaume, clerc marié, qui faisait vivre sa famille du produit de sa plume et se repentit un beau jour d'avoir gaspillé le « talent » que Dieu lui avait départi (le besant dont il devra rendre compte), en composant des

découvre tous les secrets ; Mort affranchit le misérable et fait misérables les rois et les papes ; Mort rend à chacun ce qu'il mérite ; Mort rend au pauvre ce qu'il perd ; Mort enlève au riche tout ce qu'il a volé.

(i) On trouvera une vivante analyse des principaux ouvrages de ce genre dans le livre de Ch.-V. Langlois, la Vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps, Paris, 1908.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII SIECLE

« dits et fabliaux « sur de « folles et vaines matières ». Il s'est largement inspiré du traité d'Innocent III « sur la misère de la condition humaine » et l'on retrouve parfois, dans ses petits vers aisés et concis, la force et l'éclat de cette belle prose latine ; mais il faut surtout le louer d'avoir fait preuve, dans les digressions que lui inspire le spectacle du présent, d'une rectitude, d'une indépendance de jugement fort méritoires alors. Il condamne les guerres de conquête, qu'il distingue nettement des guerres de défense, plaint également les paysans, dont les biens sont ravagés, la famille emmenée en esclavage, et les combattants, arrachés à leur foyer, que si peu reverront, par des princes qui ne se soucient ni de leur mort ni de leur salut étemel :

Jà li rei ne prendront regart Combien en chiet en la bataille ; Jà n'en feront conte ne taille.

Ne chaut à l'un qu'il ait perdu.

Mes que il ait l'autre vaincu.

Qui respondra de ceste perte?

El n'ert nient à Deu coverte.

Là ou dis mile home morront Qui ja confession n'avront; Je cuit que cil qui là les meine N'eschapera mie sans peine.

Il n'hésite pas à blâmer les légats qui arment des chrétiens contre des chrétiens : « Vous qui traitez les Albigeois d'hérétiques, valez-vous mieux qu'eux ? Et ne devezvous pas, avant de prendre sur eux si dure vengeance, leur laisser le temps de s'amender? » Que les grands méditent sur la destinée de ce roi Louis (Louis VIII), que la mort, interrompant ses conquêtes, vient, en pleine ardeur, en pleine jeunesse, de « jeter mort ». (( Il était sorti de son pays pour conquérir la terre d'autrui, celle des Provençaux et des Toulousains; il croyait tout gagner, tout avoir; et, de ces grandes terres qu'il posséda, il lui reste sept pieds seulement. Et ceux-là même, les tient-il ? Non, car c'est la terre qui le tient et emprisonne son corps, qui déjà n'est plus que charogne. »

Y E LIVRE DES Dans la plu-

Jk^ MANIÈRES part de ces œuvres la satire alterne, comme on le voit, avec l'homélie; elle l'emporte déci-

dément dans un curieux ouvrage, qui paraît bien n'être que la traduction d'une satire latine perdue d'Etienne de Fougères, un de ces clercs humanistes dont Henri II aimait à s'entourer, et qui, avant de devenir évêque de Rennes (en 1168) avait composé, « pour s'attirer l'applaudissement des hommes, beaucoup de choses gaies, en vers rythmiques et en prose )> (donc en latin). Le style lourd et sans grâce du Livre des Manières n'est aucunement digne de ce lettré ; mais l'expression est énergique jusqu'à la brutalité, et les mœurs y sont décrites avec une précision qui ne recule devant aucun détail. Si l'on veut connaître dans leur réalité les mœurs courtoises du douzième siècle, il faut tempérer de ce correctif les séduisants tableaux tracés par les romanciers à la mode. Dans la peinture de la vie du paysan perce un sentiment de pitié alors bien rare :

Le vilain cultive la terre, nourrit les bestiaux ; sur lui est toute la bataille. C'est de son labeur que vivent clercs et chevaliers ; il sème le seigle et l'avoine, fauche les prés, enclôt les terres, endigue les étangs ; et pourtant il a l'ivraie, et nous, le bon grain. A-t-il une oie grasse ou un gâteau de blanche farine? Il les porte à son seigneur ou à la femme de celui-ci quand elle est en couches. Lui ne tâte que du pain noir, et vit de lait et de beurre.

Malheureusement, ajoute l'évêque, il a ime mauvaise habitude, celle de tricher sur la dîme.

GuioT DE Guiot de Provins eût vraiment été, pour faire le moraliste, bien

PROVINS mal qualifié : étudiant, puis jongleur, et, en cette qualité, fort bien accueilli des plus grands personnages — c'est du moins lui qui le dit — il avait fini par échouer dans un cloître ; mais il était resté, sous le froc, gourmand, paresseux et poltron comme devant : il l'avoue, ou plutôt il s'en vante, avec une insistance comique, car il était jongleur dans l'âme et il vise, dans sa Bible (écrite entre 1203 et i2io),non pas à améliorer le siècle, quoiqu'il le trouve « puant et horrible », mais à le <( poindre et aiguillonner ». Tout le siècle, en eflfet, y passe, et nul, du pape au simple clerc, ne trouve grâce devant cet impitoyable censeur ; il est particulièrement dur pour les moines, parce qu'il les connaît le mieux et qu'il a vécu douze ans en leur compagnie ; les moines noirs (Chartreux ou Bénédictins de Cluny) sont jaloux, querelleurs, ingouvernables ; les blancs (Bénédictins de Cîteaux) sont mieux élevés, mais ce ne sont que des marchands. Cette diatribe est amusante et pleine de verve, mais n'a pas grande portée.

HUGUES DE Hugues de Berzé (Berzé-le-Châtel, Saône-et-Loire) a pris

BERZÉ à Guiot, avec son titre, son sujet, qu'il a traité plus sérieusment. C'était un grand seigneur qui avait couru le monde (il était parmi les croisés

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de 1204)5 connaissait la vie et les hommes. Il avait fait en sa jeunesse « mainte folie, mainte oiseuse », dont il avait bien de la peine à se repentir ; cette vie, en vérité, aurait bien du bon si elle devait toujours durer. Mais l'âge est venu, qui l'invite à de moroses réflexions : voici la mort <( en aguet », pareille à l'archer tapi derrière un créneau. Il reconnaît donc ses fautes et, tout en les regrettant, en caresse le souvenir. « D'un péché qu'on appelle amour me prend souvent grand'peur, car c'est encore un péché que de se souvenir de ses œuvres. Quand on s'est pour toujours séparé de sa belle amie, on songe à son gentil corps, alors qu'il faudrait n'y plus penser. » Ce poème (écrit vers 1220 et dédié à un ami, qui, plus courageux que l'auteur, avait quitté le siècle) n'est pas seulement une satire, mais aussi, comme on le voit — et c'est ce qui nous plaît en lui — une méditation et un examen de conscience, d'un tour vraiment ému et personnel.

AxiMEs ET L'enseignement

PROVERBES d'une morale purement laïque n'est représentée, à l'époque

qui nous occupe, que par des traductions d'œuvres latines, par exemple des fameux Distiques de Denis Caton, que le moyen âge identifiait naïvement à Caton le Censeur, de la Consolaîio philosophice de Boèce, et par des recueils de proverbes. Ceux-ci ont du moins le mérite de nous avoir conservé en grand nombre ces aphorismes qui enferment en des métaphores si variées et si originales les fruits de l'expérience et les leçons d'une sagesse toute pratique ; quant aux commentaires versifiés dont les proverbes sont parfois accompagnés, comme dans les Proverbes au vilain^ ils sont trop grossiers ou trop plats pour qu'il y ait lieu de nous y arrêter.

^^RiGiNES RELIGIEUSES Le théâtre ne fut d'abord, lui aussi, qu'ime des

V-r DU THEATRE formcs de l'enseignement religieux : comme dans la

Grèce antique, il sortit du culte, dont il ne se dégagea que lentement. Dès le haut moyen âge on avait coutume, en maintes églises, d'allonger les offices, trop courts pour l'ardente piété d'alors, par l'insertion de « tropes » ou cantiques versifiés, et

LITTÉRATCRE, T. I.

d'autre part de figurer aux yeux, par une sorte de pantomime, le mystère que la fête commémorait. C'est de Timion de ces deux éléments que naquit le drame. A

Vlntroït de la messe de Pâques, — les choses se passaient ainsi, au temps de Charlemagne, au monastère de Saint-Gall et ensuite en bien d'autres lieux, — un clerc figurant im ange, trois autres figurant les trois Maries se rencontraient devant l'autel, symbole du tombeau, et le dialogue suivant s'échangeait entre eux :

Quem quaeritis in sepulchro, Christicolae ? Jesum Nazarenum crucifixum, o Cœlicolae.

Non est hic : surrexit ; sicut praedixerat, Ite, nuntiate quia surrexit de sepulchro.

LE DRAME Le jour de Noël, après matines ou tierce, un cortège

LITURGIQUE f^Q prophètcs, de rois, de sages, pourvus d'insignes appropriés à leur condition, venaient prédire l'avènement du Sauveur. Il avait suffi de découper en scènes im sermon attribué à saint Augustin pour obtenir cet embryon de drame, qui se scinda et se développa à l'infini : les rôles de Daniel, de Nabuchodonosor par exemple, aboutirent dès le douzième siècle à des drames distincts, pleins de variété et de mouvement; celui qui sortit du rôle de Balaam est resté célèbre sous le nom d'office de l'âne. Dans les solennités qui se succédaient du 25 décembre au 6 janvier, on voyait les bergers annoncer la Nativité et apporter leurs présents à l'Enfant Jésus, les rois mages leur faire cortège auprès de la crèche ; on assistait au massacre des Innocents. Le Vendredi saint, la Vierge, Marie-Madeleine et saint Jean exhalaient leur douleur au pied de la croix, et il y avait, dans ces plaintes alternées, plus qu'un commencement de drame.

Ces drames latins, qu'on a justement dénommés liturgiques, restèrent en pleine vie jusqu'à la fin du moyen âge ; des traces en ont persisté même, en certaines églises, presque jusqu'à nos jours. Mais la qualité des acteurs, le lieu de la scène, l'étroite dépendance du texte vis-à-vis des récits évangéliques, constituent de lourdes entraves ; les plus longs, les plus compliqués ne dépassent pas quelques centaines

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de vers et ne comptent qu'un petit nombre de personnages. Le théâtre, pour se développer librement, devait sortir de l'Église (i).

LE DRAME II devait aussi, pour émouvoir le peuple, lui parler sa

DE L'ÉPOUX langue : il y arriva vers la fin du douzième siècle. De cette décisive évolution, nous pouvons, malgré la rareté des textes conservés, suivre toutes les phases. Le drame des Vierges sages et des Vierges folles, — ou plus exactement de VEpoux, conrnie l'intitule le manuscrit, — écrit entre Limoges et Angoulême vers 1150, se compose de quatre-vingt-quinze vers, dont la moitié environ sont en langue vulgaire, sans que rien permette de discerner le principe qui règle l'emploi des deux idiomes : l'ange Gabriel en effet s'exprime en limousin, et de même les marchands, tandis que le Christ, ainsi que les Vierges, sages et folles, font alterner le limousin et le latin (2). Ce court morceau, rigoureusement calqué sur le texte de l'Évangile (Mathieu, XXV, 1-13), uniquement composé de strophes terminées par des refrains et accompagnées de musique, est encore presque tout lyrique; mais l'intérêt y est habilement ménagé et il y a dans les plaintes des Vierges folles, exclues du banquet des noces, im accent de poignante douleur.

LE JEU Ce drame était certainement joué dans l'église même, le jour de

D'ADAM Noël, et par les officiants. Le Jeu d'Adam, au contraire, l'était hors de l'église, sur des tréteaux adossés au porche. Le latin n'y apparaît plus que dans les indications scéniques, destinées aux acteurs, qui étaient évidemment encore les clercs ; mais le drame proprement dit est tout entier en français. Il compte treize cents vers, et ftit écrit en Normandie vers la fin du douzième siècle.

Destiné d'abord, lui aussi, à rehausser l'éclat des fêtes de Noël, il n'est qu'un très Ubre développement de la Procession des prophètes. Il comprend trois parties, rattachées entre elles par un lien tout mystique, le thème de la Rédemption. La première met en scène le péché d'Adam, la seconde le meurtre d'Abel : Adam et Abel étaient en effet considérés comme les plus anciens prophètes du Christ, les premières (( figures » du Messie. Vient ensuite le

(i) Sur le théâtre religieux, voy. L. Petit de Julleville, lesMystèreSy Paris, 1880, et E. Lintilhac, le Théâtre sérieux au moyen âge, Paris, 1904.

(2) L'emploi de la langue vulgaire dans le drame devait être dès lors une tradition enracinée, car on trouve quelques vers français (ordinairement des refrains) dans des « jeux » purement scolaires, écrits pour un public de clercs, notamment dans la Suscitatio Lazari et le Liidus super iconia sancti Nicolai d'Hilaire, disciple d'Abélard.

défilé des prophètes, Abraham, Moïse, Aaron, David et autres; l'avant-dernier, Isaïe, est contredit par « un de la Synagogue », qu'il réduit au silence

et couvre de sarcasmes. Au drame proprement dit fait suite xm long sermon (trois cent soixante vers) où le prédicateur prend à partie les incrédules, puis énumère les quinze signes du Jugement. De temps en temps la récitation était interrompue par le chant de versets de TÉcriture, dont le texte n'est que la paraphrase.

En dépit de ces entraves, l'auteur a fait preuve de remarquables qualités dans l'agencement des scènes, la conduite du dialogue, et l'esquisse des caractères. « Le démon, la femme surtout, sont des personnages déjà réels, vrais et vivants. Ce séducteur sait le langage de la séduction. Cette femme faible, crédule et curieuse, est, sinon le type, du moins l'ébauche d'un caractère. La scène qui les met aux prises n'est pas im dialogue entre deux abstractions (i). » On en a souvent

LE JEU D'ADAM. Cité IC débUt I

Eva, ça sui venuz a toi. — 1 Jo vois querant tun pru (a), t'onur. — ,

Di moi, Sathan, e tu pur quoi ? — | Ço dunge deu ! (è) — N'aïez poiir ;

(i) L. Petit de Julleville, les Mystères, t. I, p. 189. (a) Profit. — (b) Dieu le veuille (me le domie).

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII SIÈCLE

Miilt a grant tens que j'ai apris Toz les conseils de parais (a) ; Une partie t'en dirai...

Cèleras m'en ? — Oil, par foi. — Or me métrai en ta créance, Ne voil de toi altre fiance. — (b) Bien te pues creire a ma parole.

Tu as esté en bone escole ; Je vi Adam, mais trop est fols...

Cure nen voelt prendre de soi;

Car la prenge sevals (c) de toi.

Tu es fieblette e tendre chose, E es plus fresche que n'est rose.

Tu es plus blanche que cristal.

Que neif (d) que chiet sor glace en val ; Mal cuple em fist li criator :

Tu es trop tendre e il trop dur ; Mais neporquant tu es plus sage, En grant sen (e) as mis tun corage.

Por ço fait bon soi traire à toi... —

Les didascalies ne sont pas moins intéressantes que le texte même : elles nous prouvent que la mise en scène était déjà fort soignée, et même compliquée : le paradis terrestre était représenté par un bosquet de plantes odoriférantes et d'arbres verdoyants, d'où pendaient des fruits; de l'enfer, dont l'entrée seule était figurée, sortait une grande fumée ; les diables y menaient grand tapage, hurlant et frappant sur des chaudières ; de temps en temps ils en sortaient pour se hvrer, sur la scène, " à des gambades destinées, moitié à effrayer, moitié à égayer le public; un serpent habilement fabriqué (artiftciose compositus) s'enroulait autour du tronc de l'arbre du bien et du mal. Les acteurs étaient invités à parler d'une voix forte et nette, en réglant leurs gestes sur leurs propos, à ne « retrancher ou ajouter aucune syllabe à la mesure des vers ». Dans ce drame si profondément hturgique, le souci d'art est donc déjà très sensible.

Dans un Jeu de la Résurrection, h peu près contemporain, dont nous n'avons qu'un fragment (de trois cent soixante-six vers), la mise en scène était plus riche encore et déjà comparable à ce qu'elle sera dans les grands mystères du quinzième siècle : elle ne comprenait pas moins de six estais entre lesquels étaient répartis les personnages, au nombre de treize ; les versets latins destinés à maintenir le texte dans la rigidité du cadre liturgique sont ici remplacés par de courts morceaux narratifs où est résumée, comme en un prologue, la scène qui va suivre. A en juger d'après la dimension du début, seul conservé, la pièce devait compter quelques milliers de vers.

Y E JEU DE Les miracles de saints offraient aux dramaturges une

J.^ SAINT NICOLAS matière bien plus variée et bien moins tyraimique que les narrations des Évangiles. Cette matière avait été de bonne heure exploitée dans les « jeux » où se divertissait, aux jours de fête, dans les cloîtres et écoles, la jeunesse studieuse; le seul manuscrit de Saint-Benoît-sur-Loire nous a conservé quatre

(a) Tous les secrets du paradis. — (b) Je n'exige pas d'autre garantie. — (c) Du moins. — (d) Neige. — (e) Sagesse.

miracles de saint Nicolas, le patron des écoliers, et Hilaire, disciple d'Abélard, avait repris, en vers plus élégants, le sujet de l'un d'eux. A Jean Bodel, trouvère artésien du commencement du treizième siècle, revient, semble-t-il, l'honneur d'avoir sécularisé le genre. Il composa, lui aussi, entre 1200 et 1210, sans doute pour une confrérie placée sous le patronage de l'évêque de Myrrhe, un Jeu de saint Nicolas, qui est certainement l'ime des œuvres les plus originales du moyen âge. Ici tout lien avec le drame liturgique et les textes sacrés est rompu ; la légende n'est plus

qu'un canevas où l'auteur brode, avec une surprenante hardiesse, les tableaux les plus variés. Le sujet est l'histoire, cent fois contée, d'un roi païen auquel saint Nicolas aurait fait restituer un trésor volé et que ce miracle aurait converti. Il s'agit ici d'un roi sarrasin, dont les terres confinent à celles des chrétiens, qui les ont envahies ; le poète nous le montre faisant des préparatifs de guerre, convoquant ses émirs, qui font assaut de comiques vantardises. Puis, brusquement, nous sommes transportés dans le camp des chrétiens, et nous assistons à une veillée des armes d'une émouvante gravité : jeunes

LUTRIN (xiv« siècle). ^ . i i i» ' ^ >■

et vieux, les chevaliers se préparent a mourir pour leur foi et il n'en est aucun qu'une telle fin ne comble de joie : il y a là quelques vers d'une épique grandeur, vraiment dignes de la Chanson de Roland :

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