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LUTRIN

PATRIE II n'en est pas moins certain que c'est

ET STYLE à la classe moyenne que le genre s'adressait et plaisait particulièrement : il est remarquable que le fabliau apparaît à l'époque où la bourgeoisie se constitue conmie classe distincte, où les commîmes s'affranchissent, et qu'il fleurit là où les communes et la bourgeoisie sont le plus puissantes : alors que les genres courtois n'appartiennent en propre

à aucune région, il ne sort guère de nos provinces du Nord et du Nord-est, Normandie, Ile-de-France et surtout Artois et Picardie ; ce sont les grosses villes marchandes de ces régions prospères qui sont le plus souvent nommées dans les textes, et des quinze

ou vingt auteurs dont la patrie nous est connue, la plupart sont originaires de ces régions-là. On se les représente volontiers comme récités sur la place où grouille la populace les jours de foire, ou dans ces repas que se donnaient le jour de leurs fêtes les corps de métiers et où l'on entendait plus volontiers des contes gras que des récits de miracles.

Le style des fabliaux est parfaitement approprié au sujet et parfois même il ne l'est que trop : il est souvent plat, trivial, et même ordurier, mais il est au moins exempt de cette prolixité qui est la plaie de notre ancienne littérature. Jamais le poète ne décrit pour le plaisir de décrire : tout au plus, çà et là, une silhouette vivement

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIÈCLE

croquée; voici le freluquet qui tortille, avant de les enfiler, de beaux gants blancs tout neufs ; le vilain, emmitouflé de sa chape de bure, solidement chaussé, qui, l'aiguillon en main, part pour la foire ; les jeunes clercs, portant gaiement la sacoche aux livres, « mignots et gras, chantants et envoisiés ». C'est par leurs actes et leurs discours que les personnages se peignent; les dialogues surtout sont d'une vivacité, d'un naturel inimitables, la versification est aisée, agile, sans recherche, la langue expressive, savoureuse et drue, avec tout le laisser-aller de la conversation, et de plaisantes trouvailles : c'est déjà, au moins dans les meilleurs morceaux, la façon de Marot, de La Fontaine et de Voltaire

LE ROMAN Le Roman de Renan (et non du renard, puisque le mot est

DE RENART jq nom propre) n'est pas une œuvre suivie et homogène : c'est un recueil de contes en vers formant les actes d'un drame dont l'intrigue et les principaux personnages — notamment le renard et le loup — sont censés connus d'avance du lecteur. Ce sont des <( branches » qui ne se rattachent à aucun tronc et ne sortent pas l'une de l'autre (i). Les manuscrits qui leur donnent ce nom nous en ont conservé vingt-six ; mais ce chiffre est arbitraire, car presque toutes pourraient être subdivisées. La composition de ces contes est à peu près contemporaine de celle des fabliaux : les plus anciens en effet sont des environs de 1175, les plus récents de la fin du treizième siècle. Il y a entre les deux genres des affinités évidentes, qui n'excluent pas des différences très sensibles. Si les contes de Renart ne sont pas exempts d'une intention parodique, inhérente à tout travestissement de l'humanité, pas plus que les fabliaux, ils n'ont, au moins à l'origine, la satire pour objet ; ils sont écrits, comme eux, dans un style facile et simple, plein de verve et de gaieté, mais souvent trivial et qui ne recule pas devant l'obscénité. Mais leurs origines sont diverses, de même que devait l'être leur destinée. Alors que les fabliaux sont empruntés à des contes populaires, puisés dans la tradition orale, les

(i) Le travail de raccord et d'unification, qui n'a tenté aucun de nos poètes, a été fait deux fois : d'abord, et avec un véritable talent (vers 11 80), par l'Alsacien Henri Le Glichezâre (l'arrangeur), dont le Reinhardt Fuchs a été rajeuni par Goethe en 1794, puis par un Flamand nommé Willem, qui écrivait, aux environs de 1250, entre Gand et Anvers. Voy. A. Rothe, les Romans du Renard examinés, analysés et composés, Paris, 1845, p. 1-106.

contes de Renaît remontent, sauf de rares exceptions, à des sources littéraires, et leurs auteurs sont des clercs ou des jongleurs, ayant avec le monde clérical d'étroites attaches. Alors que les fabliaux restèrent jusqu'à la fin ce qu'ils étaient au début, des « bourdes » sans conséquence, nos contes évoluèrent, à la fin du treizième

siècle seulement, vers la satire politique ou sociale. C'est donc bien à tort qu'on a vu, dans le Roman de Renart, considéré comme un bloc, « l'œuvre satirique par excellence » du moyen âge (i), celle « où se développe sous toutes ses formes le génie d'opposition », où se manifestent de la façon la plus âpre les rancunes des petits contre les grands, les revendications des opprimés contre les oppresseurs. Tout cela n'est vrai que de quelques remaniements tardifs où l'antique fiction, complètement épuisée, n'est plus qu'un prétexte à des diatribes qui n'ont même pas toute la portée qu'on a voulu leur attribuer (2).

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LES PERSONNAGES Cc qui caractérise toutes les parties de ce

LES PRINCIPAUX ÉPISODES yastc cyclc, c'cst que les animaux y sont désignés par des noms propres : ce sont tantôt des noms d'homme arbitrairement choisis, tantôt des épithètes substantivées qui leur sont attribuées, d'après leur aspect ou leur caractère : à la première catégorie, qui est la plus ancienne, appartiennent ceux du goupil (Renart) (3) et du loup (Isengrin), de la goupille (Erme ou Richeut), de la louve (Hersent), de l'âne (Baudouin ou Bemart), du chat (Tibert), du cerf (Brichemer), du blaireau (Grimbert ou Poucet) ; dans la seconde se rangent ceux du Hon (Noble), de la Honne (Fière ou Orgueilleuse), de l'ours (Brun), du coq (Chantecler), du lièvre (Couard), du taureau (Bruyant), du rat (Pelé), etc. Cette idée originale a pour effet de substituer à la notion abstraite de l'espèce celle de l'individu, de donner à chaque acteur ime personnaHté nettement définie, de

(i) Lenient, la Satire en France, p. 129.

(2) Voyez plus loin ce qui est dit de Renart le Nouvel^ Renart le Contrefait, etc.

(3) Le fait que ce nom propre est devenu nom commun, comme Tartuffe, Don Quichotte, Rodomont, est une des preuves les plus éclatantes de la popularité du roman.

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déterminer et de fixer son rôle. Des deux protagonistes, l'un symbolise la souplesse, l'ingéniosité de l'esprit, unies à une audace sans limite, à une perversité poussée jusqu'au dilettantisme ; l'autre la force brutale, la gloutonnerie, la balourdise; l'exagération même de ces défauts empêche de voir dans ces deux types la représentation satirique d'une classe ou d'im individu. Les autres animaux sont des comparses, dont les traits sont à la fois moins chargés et moins fixes; aussi peut-on trouver çà et là dans le rôle qui leur est attribué une intention malicieuse : ce n'est évidemment pas sans dessein qu'à Brichemer et Baudouin, imbéciles solennels, sont dévolues des fonctions convenant aux gens de loi et d'éghse. Renart, qui essaye invariablement de duper tous les animaux, est parfois berné par de plus faibles que lui, comme le coq, la mésange, le grillon; mais dans sa lutte sournoise avec Isengrin, il a toujours le dessus, et ses tours sont d'autant plus pendables qu'il est donné comme son « compain » ou son neveu, et qu'il vit avec lui, jusqu'à la brouille finale, dans un amical compagnonnage. Ainsi il l'attire dans un puits où lui-même s'était laissé choir, et d'où il s'échappe en le raillant (c'est la fable ésopique « du Renard et du Bouc » à peine modifiée) ; sous prétexte de le tonsurer pour lui donner accès dans un couvent où l'on fait grande chère, il lui échaude la tête d'eau bouillante; il lui persuade, pour attraper des anguilles, de se laisser attacher un seau à la queue et de la plonger dans l'eau, qui se congèle et l'emprisonne ; il pénètre enfin dans sa tanière, séduit ou viole sa femme, et souille d'ordures ses petits. N'y tenant plus, Isengrin le cite devant le tribimal de Noble ; non sans avoir mis à mal plusieurs messagers, le rusé compère

finit par comparaître, et après xme foule de dramatiques incidents, accepte de prendre la croix pour aller expier ses crimes en Terre Sainte ; puis, brusquement, il jette aux orties ses insignes de pèlerin et se glisse dans son château de Maupertuis, où il nargue ses ennemis et médite de nouveaux méfaits. Cette dernière branche (Je Plait), composée entre II 80 et 1190, est une des plus vivantes et des plus originales ; les physionomies les plus diverses y sont tracées d'un trait sûr et net, les arguties de la procédure, les lenteurs et l'impuissance finale de la justice humaine raillées avec une finesse dénuée d'amertume. Cent fois imitée en France et à l'étranger, elle a exercé sur le développement du

cycle une influence immense, mais, à tout prendre, fâcheuse ; c'est à partir d'alors en effet que les animaux perdent leur caractère propre et se transforment en « barons » ou en <( soudoyers » ; au siège de Maupertuis, épisode qui forme la suite du Plait, nous les voyons revêtir le haubert, s'armer de la lance, monter à cheval, sonner du cor, s'élancer à l'assaut de murs crénelés : sous ces grossières invraisemblances disparaît tout le charme de la fiction primitive.

SOURCES Bien qu'elle ait englobé quelques épisodes empruntés directe-

LATiNEs ment à des contes populaires (i), cette originale création a toutes ses racines dans la littérature latine du moyen âge, et, par delà, dans la littérature classique (2). Les recueils des fabulistes anciens, au reste amplifiés par des emprunts à la tradition orale, servirent de bonne heure à l'enseignement, et ils étaient, dès l'époque carolingienne, très répandus dans les écoles, où l'on s'ingéniait à en imiter des morceaux, surtout ceux qui prêtaient à de malveillantes allusions. Certaines fables, traitées avec une verve et un sens dramatique remarquables, s'étaient de bonne heure amplifiées en de petits tableaux épiques : celle de Renan médecin (imitée de la fable ésopique du Lion malade^ où le renard fait écorcher le loup pour fournir une chaude pelisse au lion) est développée, dès la fin du huitième siècle, par Paul Diacre, et, avec beaucoup plus de détails encore, dans un poème allégorique écrit au dixième par un moine des environs de Toul, V Evasion du Captif (Ecbasis Captivî) ; les animaux n'y portent pas encore de noms propres, mais y forment une société régulière, calquée sur celle des hommes ; l'ours y remplit, à la cour du lion, les fonctions de sénéchal (camerarius) et le renard y est déjà son compère ; la même fable enfin se retrouve dans un poème latin qui a fourni de nombreux épisodes à nos contes, VIsengrimus, écrit à Gand en 11 52 par maître Nivard, œuvre bizarre et vigoureuse d'un clerc aigri et sceptique, satire amère de toutes les institutions d'alors, et surtout de la hiérarchie ecclésiastique. C'est là pour la première fois que les animaux sont désignés par des noms d'homme; autour du loup Isengrimus,

(i) Voy. L. SuDRE, les Sources du roman de Renart, Paris, 1893, et la critique de ce livre par G. Fasjs, Journal des savants, 1894-95, et Mélanges de littérature française du moyen âge,^. 337 et suiv. (2) Voy. pour le développement de cette thèse, L. Foulet, le Roman de RenartiFaxiSj 1914.

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vivant portrait du moine violent, rapace et borné, se groupent les autres personnages de nos contes, et quelques-uns y portent déjà les mêmes noms ; le goupil y est appelé Reinardus, l'âne Balduinus, l'ours Bruno, le bélier Belinus : l'influence de ce poème sur nos contes est donc indéniable.

LA PRÉTENDUE Du fait que ces noms sont tous d'origine germa-

« ÉPOPÉE ANIMALE » nique, Jacob Grimm avait cru pouvoir conclure (i) que les contes de Renart étaient la dernière transformation d'une « épopée animale », création propre de l'esprit allemand, vivant de toute antiquité dans les forêts de la Germanie. Mais il suffit pour l'expliquer que le noyau de nos contes se soit formé dans une région limitrophe de l'Allemagne, où les noms germaniques étaient très répandus. C'est en effet à l'ancienne Lotharingie, au pays baigné par la Moselle, la Meuse et l'Escaut, qu'appartiennent les modèles latins qui viennent d'être cités, et d'autres du même genre; c'est dans cette région aussi et dans les provinces voisines (Picardie, Artois, Champagne) qu'ont été composées nos plus anciennes branches, ainsi que les imitations étrangères mentionnées plus haut.

A ce travail d'adaptation et d'amplification les clercs n'ont pas cessé de prendre la plus grande part : les trois auteurs français qui nous sont connus, Richart de Lison, un prêtre anonyme de La Croix-en-Brie et Pierre de Saint-Cloud, avaient passé par rétat ecclésiastique, s'il est vrai toutefois que le dernier est identique à un « Petrus de Sancto Clodovaldo, sacerdos », qui fut condamné en 1209 pour hérésie. Il y paraît à la place prépondérante, et parfois encombrante, que tient dans toutes les branches la parodie, plus ou moins inoffensive, des habitudes et des travers des gens d'église, au caractère savant et même pédantesque de certaines plaisanteries (jeux de mots, charabia demi-latin) qui sentent plutôt l'école que la rue.

Y ITTÉRATURE Sans obtenir la même voguc quc la littérature récréative, Ics

J.^ DIDACTIQUE Hvrcs d'cuseignemcnt (religieux, moral ou scientifique) trouvaient aussi im public, notamment dans les cours, grandes ou petites, des provinces du Nord et du Nord-est. J'ai déjà dit combien était développé, chez les Planta-

(i) Dans l'introduction à son édition du Reinhart Fuchs, parue à Berlin en 1834. — Voy. la réfutation de ce système dans les articles de G. Paris cités plus haut.

genêts, le goût de l'instruction ; il ne l'était pas moins chez les seigneurs de l'Artois, de la Flandre, du Hainaut, vers la fin du douzième siècle. Baudouin de Flandre, le futur empereur de Constantinople, avait fait compiler un manuel d'histoire remontant à la création; Renaut de Boulogne et un comte de Saint-Pol s'étaient contentés d'une traduction de la Chronique de Turpin. Baudouin de Guines (mort en 1206) était possédé d'une véritable frénésie de savoir : toujours entouré de clercs, il se plaisait, nous dit son contemporain Lambert d'Ardres, à les interroger, à discuter avec eux, à les émerveiller par sa science ; il avait fait traduire, à grands frais, ime partie de la Bible, des Vies de saints, im traité de (( physique »

(c'est-à-dire de médecine), le livre de Solin sur l'histoire naturelle, et formé ime abondante bibliothèque, dont il avait confié la garde à im savant homme qui, quoique laïque, était capable d'en déchif&er tous les livres.

BAXn)OUIN DE GUINES.

Y ES LAPIDAIRES Le moycu âge se figurait que les anciens avaient pos-

J-# ET LES BESTIAIRES gédé la scieuce infuse et qu'il ne pouvait rien connaître du monde que par eux. Nos plus anciens ouvrages scientifiques ne sont donc que des traductions et nous devrions les négliger, si leur étude ne nous fournissait sur les conditions intellectuelles d'alors les renseignements les plus précis, qui sont vraiment attristants (i). Longtemps la société laïque n'eut aucun accès aux ouvrages où la nature avait été étudiée directement et pour elle-même, comme ceux d'Aristote et de Pline, qui ne sortaient pas de l'ombre des écoles ; elle dut se contenter, au moins jusqu'au milieu du treizième siècle, de misérables abrégés où une science étriquée était enfouie sous un amas de fables ridicules, comme le traité des Minéraux de Damigeron et le Physioîogus.

Le Uvre de Damigeron, écrit en grec au premier siècle, traduit en prose latine

(i) Voy. Ch.-V. Langlois, la Connaissance de la nature et de rhomme au moyen âge, d'après quelques écrits français à V usage des laïcs, Paris, 191 1.

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au cinquième et accru alors d'extraits de Pline, fut mis en vers latins au onzième

par Marbode, évêque de Rennes, et obtint sous cette forme im grand succès ; c'est

de lui que dérivent nos <( Lapidaires », dont le plus ancien fut composé en Normandie

vers II 30 par Philippe de Thaon, qui se borne à énumérer, très sèchement, les

« manières » et les <( vertus » des pierres ; dans les traductions plus récentes, cet énoncé

est suivi d'une moralisation, c'est-à-dire d'une interprétation allégorique d'où ressort

un enseignement. En effet il n'y a chose au monde qui, si on cherche bien, ne puisse

fournir un exemple utile : « Ma matière, dit Guillaume le Clerc, est fort étrange et

diverse, mais une en ceci que

Les essemples qu'ele aune (a) Sont totes por l'amendement D'ome qui eire (b) folement. «

C'est le principe même du Physiologus. Cet humble manuel scolaire de l'époque alexandrine se propagea avec le christianisme, qu'il prétendait servir, et, sans cesse accru, devint, en Orient comme en Occident, le plus répandu des livres après la Bible. L'auteur, après avoir énuméré les propriétés d'un certain nombre d'objets, réels ou imaginaires (animaux ou plantes), essaie de démontrer qu'ils symbolisent Jésus- Christ, le démon, l'ÉgUse ou l'homme, et peuvent par conséquent nous fournir un enseignement utile. Le lion a le visage fier, le cou épais, la poitrine large, les flancs grêles, la queue longue, les pieds agiles, les ongles acérés ; quand il est affamé, il maltraite toutes les bêtes, qu'il déchire comme l'âne. Et voici la signifiance : le lion, c'est Jésus-Christ qui, au jour du jugement, fixera sur les Juifs des regards terribles; il est gros par devant, aminci par derrière : image de la divinité et de l'humanité réunies; la queue longue est celle d'une justice à longue portée, les pieds, les ongles, celles de son souverain pouvoir sur l'humanité ; l'âne, déchiré par le Uon, c'est le Juif, comme lui sot et obstiné. Le « monosceros » ou unicorne, qui ressemble à un bouc, n'a qu'une corne au milieu du front; les chasseurs, qui autrement ne pourraient s'en emparer, placent une pucelle sur son passage : l'animal, subitement apprivoisé, vient placer sa tête sur le sein de la pucelle et s'y endort : l'unicome, c'est Jésus- Christ, et la pucelle, l'Église.

(a) Rassemble. — (b) Se conduit.

Voilà les notions d'histoire naturelle qu'Aélis de Louvain, reine d'Angleterre,

puisait dans le beau livre, illustré d'images, que lui avait offert, vers 1125, le savant

clerc Philippe de Thaon, auquel nous devons aussi un Comput (ou calendrier versifié).

Cette première (et partielle) traduction du Physiologus est en vers de six syllabes,

d'un style plat et décharné, d'ime monotonie insupportable, mais d'une grande fidélité. Nous avons du même ouvrage trois autres traductions, plus élégantes et moins littérales, deux en vers, par Gervaise (fin du douzième siècle) et Guillaume le Clerc (1211), l'autre en prose. Vers le milieu du treizième siècle, im clerc picard, Richard de Foumival, eut l'audace de détourner ce symbolisme vers des fins très profanes : les propriétés des animaux lui servent à peindre l'état où il a été réduit par l'amour et lui fournissent contre l'insensibiHté de sa dame des arguments que celle-ci, alléguant les mêmes propriétés, rétorque aussitôt. « L'âne sauvage, quand il est affamé, se met à braire lamentablement : ainsi de moi, qui ai de votre amour grand'faim. — Et moi aussi, j'ai grande disette de raisons à vous opposer : je dois donc braire à mon tour, c'est-à-dire vous faire entendre des choses qui ne vous plairont guère... »

Saluons, sans enthousiasme, cette première et maladroite application à un sujet grave de la préciosité : c'est dans le même esprit et de la même plume, un peu plus affinée, que Benserade mettra en rondeaux les Métamorphoses et que Demoustier écrira les Lettres à Emilie sur la mythologie ^ délices de nos arrière-grand'mères.

L'enseignement scientifique tenait alors ime très himible place à côté de l'enseignement reUgieux dont, au reste, il ne se séparait guère; celui-ci consistait en traductions de la Bible, en Vies de saints, en contes dévots, en homélies versifiées.

TRADUCTIONS Nous avous, du douzième siècle, des traductions ou para-

DE LA BIBLE phrascs de la Genèse^ des Juges, des Rois, du livre des Machabées (qui fut transformé en une véritable chanson de geste), du Uvre des

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Proverbes, avec une traduction de la Glose de Raban Maur, par l' Anglo-Normand Samson de Nanteuil. J'ai déjà mentionné plus haut le poème sur la Passion, qui remonte au dixième siècle. Les livres apocryphes surtout, à cause de leur caractère romanesque, avaient un grand succès : nombreuses sont les rédactions des Évangiles de VEnfance et de Nicodème, des légendes de Pilate, du Bois de la Croix, de la Vengeance du Sauveur. Le zèle qui poussait les laïques à étudier directement la Bible, sans le concours et le contrôle des prêtres, n'était pas sans inquiéter la papauté : en II 99 Innocent III réprimanda durement des communautés messines où se manifestait un dangereux esprit d'indépendance : « Dans des assemblées secrètes, dit-il, des hommes et des femmes se permettent de prendre ces livres (des traductions des Psaumes, des Evangiles, des Epîtres de saint Paul) pour sujets de leurs entretiens ; ils se font à eux-mêmes des prédications, dédaignent le commerce de ceux qui ne prennent pas part à ces réunions et les traitent en étrangers. Quelques curés de paroisse ayant voulu les reprendre à ce sujet, ils leur ont résisté en face, et ont . cherché à leur prouver par l'Écriture qu'on ne pouvait les empêcher d'agir de la sorte. Quelques-uns vont jusqu'à mépriser la simplicité de leurs prêtres, et quand ceux-ci leur font entendre les paroles du salut, ils murmurent entre eux qu'ils ont mieux dans leurs livres et qu'ils sauraient mieux s'exprimer. »

VIES Plus merveilleuses encore que les Évangiles apocryphes,

DE SAINTS les Vies de saints fournissaient à la piété des fidèles un aliment inépuisable. Le clergé en favorisait la composition ou s'y livrait lui-même, en donnait lecture dans les églises et se montrait indulgent aux jongleurs qui les récitaient sur les places pubUques. La plupart, étant de simples traductions, n'ont qu'un faible mérite; il faut toutefois faire une exception en faveur de celles de saint Alexis, dont il a été parlé plus haut, de sainte Thaïs, des saints Barlaam et Joasaf, qui développe avec force, mais trop de prolixité, d'émouvantes paraboles bouddhiques sur le néant de la vie humaine (i).

CONTES Les contes dévots sont traduits aussi, pour la plupart, d'origi-

DÉvoTS naux latins. Un grand nombre racontent les miracles dus à l'intercession de la Vierge, avec une naïveté et une absence de vrai sentiment religieux qui scandaUsait le jansénisme de Louis Racine. La dévotion à Marie y devient un fétichisme, la pratique de cette dévotion une assurance infaiUible, même au profit

(i) Voy. plus haut, p. 247 et 305.

des pires criminels, contre la justice divine. Le plus intéressant des recueils de miracles est celui de Gautier de Coinci, qui mourut prieur de Vie-sur- Aisne en 1236 ; aux dévotes homélies, toutes confites en un mysticisme de convention, on y voit s'accrocher de longues « queues » satiriques où se déploie, à l'adresse des prélats fastueux, des clercs amasseurs de prébendes, des « papelards » et « papelardes », des chevaliers « abat-quatre », des marchands usuriers, des médecins ignares et cupides, de tous les (c états du monde », en somme, une verve amusante de moine caustique et batailleur, servie par une langue hardie et pittoresque.

SERMONS L'enseignement reUgieux est donné directement dans des ser-

EN VERS mons en vers, faits pour être récités, ou plus probablement chantés en public : les uns en effet sont en laisses monorimes, comme les chansons de geste,

les autres en couplets lyriques de formes très simples (notamment en sixains de vers courts). Ils sont pour la plupart l'œuvre de clercs ou de moines, dont quelques-uns avaient longuement vécu dans le siècle et savouré toutes ses joies. L'un des plus anciens, que nous ne possédons que sous, une forme rajeimie, est d'im chevalier, Guichart de Beaujeu (ou de Beaulieu), qui mourut dans un cloître en 11 37 et à qui son talent poétique avait valu le surnom d'Homère des laïques; un autre, dont il va être question plus loin, est d'Hélinand, d'abord favori de Philippe- Auguste, poète choyé des grands, qui entra dans l'abbaye cistercienne de Froidmont et devint un des prédicateurs les plus véhéments les plus écoutés de son époque.

Ces « sermons », écrits pour la « simple gent » ne développent que des idées accessibles à tous, la fragilité de la vie, le néant des biens terrestres, la rigueur de la justice divine, et se terminent d'habitude par une description du jugement dernier, des joies du paradis et des peines de l'enfer. Il y a dans quelques-uns, notamment dans le plus ancien {Grant mal fist Adam), écrit en Angleterre avant II 60 et dans les Vers du Jugement, d'im poète wallon un peu postérieur, une véritable hauteur de pensée, une concision énergique, de vives et frappantes images.

Ces idées revêtent une forme vraiment saisissante dans le Débat de Vâme et du corps, imitation d'un poème latin du onzième siècle (Visio Philiberti), qui s'inspire lui-même d'un épisode de la célèbre

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