UNS CRESTIENS, NOUVIAUS CHEVALIERS
Seigneur, si je suis jones, ne m'aies en despit (/) ; On a veii souvent grant cuer en cors petit. Je ferrai cel forcheur (g), je l'ai piecha eslit ; Sachiés je l'ochirai, s'il anchois (h) ne m'ochist.
(a) Votre jugement, votre dernière heure. — (b) Au service du Seigneur. — (c) Protégera. — (d) A eux. — (e) Dans le corps à corps. — (/) Mépris. — (g) Plus fort, plus grand. — (h) Auparavant.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII» SIÈCLE
A ces futurs martyrs, un ange apparaît et vient prédire le bonheur étemel
Seigneur, soies tout asseiir (a), N'aies doutanche ne peur.
Messagiers sui Nostre Segneur, Qui vous metra fors de doleur.
Aies vos cuers fers (b) et creans En Dieu. Ja pour ches mescreans.
Qui chi vous vienent à bandon (c).
N'aies les cuers se seiirs non...
Aies, bien avés comenchié ; Pour Dieu serés tout detrenchié ; Mais le haute couronne ares.
Je m'en vois ; à Dieu demourés.
A ces scènes héroïques succèdent sans transition des scènes de cabaret, d'un réalisme cru, qui occupent au reste la plus grande partie de la pièce. Trois malandrins. Cliquet, Pincedé et Rasoir, boivent, jouent, se querellent, s'injurient en argot ; c'est le plus ancien spécimen de langue verte que Ton ait conservé. Ce sont eux qui, pour payer im hôte intraitable, vont voler le trésor imprudemment laissé par le roi à la garde de saint Nicolas, et finalement, sur l'injonction du saint, se décident à le lui rendre, en méditant d'autres vols. Une conversion générale des « païens »• met fin à la pièce, que clôt un Te Deum. Mélange du tragique et du comique, du sacré et du profane, confusion de toutes les classes et mélange de tous les styles, mépris absolu de toutes les unités : nous trouvons ici tous les caractères du drame romantique. Si Victor Hugo en 1827 eût pu lire le Jeu de saint Nicolas (qui ne fut publié que sept ans après), quelle joie c'eût été pour lui de montrer que les novateurs, ces prétendus contempteurs de la tradition nationale, ne faisaient que remonter à cette tradition, recueiUie par Calderon et Shakespeare !
y ES DÉBUTS DE Lcs grands seigneurs du Nord, je l'ai déjà dit plus haut,
X^ L'HISTOIRE s'étaient de bonne heure intéressés à l'histoire des pays qu'ils possédaient par droit de naissance ou de conquête. Sous les Plantagenets, toute une Hgnée de clercs, pensionnés de la cour, s'appliquèrent à raconter, d'après des chroniques latines ou anglo-saxonnes, celle des Bretons et des Normands, en remontant jusqu'au héros éponyme des premiers, Brutus, arrière-petit-fils d'Énée et premier roi de Bretagne. Le plus ancien qui nous soit connu est GeofFroi Gaimar qui écrivit (entre 1147 et 1 151, en six mille vers de huit syllabes) une Histoire des Anglais,
(à) Assurés. — (b) Fermes. — (c) Qui se précipitent sur vous.
qu'il faisait commencer à rexpédition des Argonautes, prélude de la guerre de Troie, mais dont le début est perdu. Wace dans le Brut ou Geste des Bretons (1155), dans le Rou ou Geste des Normands (il 60), Benoît dans sa Chronique des ducs de Normandie (commencée en 1175) reprennent le même sujet qui, sous leur plume trop facile, va sans cesse s 'amplifiant. Mais ce sont de simples traducteurs, plus ou moins fidèles, plus ou moins intelligents, et les ornements qu'ils ajoutent à leurs originaux ne sont que des lieux communs descriptifs où le passé est travesti avec la même hardiesse
que dans les romans antiques. Par une fatalité singulière, aucun d'eux n'a poursuivi son récit jusqu'à l'époque où il vivait : Gaimar s'arrête à 1087, Wace dans le Rou à 1106 (l'histoire propre de la Bretagne finissant au huitième siècle), Benoît à 11 35.
Nulle part donc ils ne nous fournissent de renseignements de première main, nulle part ils ne peuvent nous donner l'impression de la réalité directement et sincèrement observée.
LA « CHRONIQUE La séchcrcssc prolixe des chroniques latines, encore
DE TURPiN » aggravée par ces traducteurs, ne rebutait pas la robuste curiosité des seigneurs anglais et normands de la fin du douzième siècle. Mais on avait, en d'autres pays, des goûts moins austères. Nous ne voyons pas qu'on ait traduit alors pour les rois de France et les seigneurs de leurs domaines les œuvres de Grégoire de Tours, de Frédégaire, d'Eginhard, de Raoul le Glabre, qui pourtant valaient bien celles de Dudon de Saint-Quentin, de Guillaume de Jumièges, de Geoffroi de Monmouth. Le livre qui obtint dans la France proprement dite, et bien au delà, le plus de succès, est le petit roman où un audacieux anonyme du milieu du douzième siècle, usurpant im nom illustré par les romanciers, avait raconté avec une verve martiale qui n'excluait ni l'onction ni la gravité inhérentes à sa prétendue dignité, les merveilleuses chevauchées de Charlemagne en Espagne, ses innombrables fondations pieuses, les exploits de son incomparable neveu et les prodiges que Dieu avait multipliés sous les pas de ces deux insignes champions
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII' SIÈCLE
de la foi chrétienne (i). La Chronique de Turpin ne fut pas traduite, à l'époque qui nous occupe, moins de quatre fois et elle le fut dans des régions même fort éloignées du domaine royal : l'une de ces traductions a été exécutée en Hainaut, l'autre en Saintonge.
Nos ancêtres avaient, dès cette époque, le sentiment très vif qu'ils occupaient dans le monde la place qu'y avaient autrefois tenue les Grecs et les Romains. Cette idée, née dans le monde des clercs, s'était vite répandue dans la haute société courtoise; elle est exprimée dans im prologue des Chroniques de saint Denis; elle l'avait été auparavant, avec une netteté singulière, par Chrétien de Troyes, dans les premiers vers de son Cligès : « Nos livres nous ont appris, dit-il fièrement, que la Grèce eut de la science (clergie) et de la chevalerie le premier « les »; puis chevalerie et clergie vinrent à Rome, d'où elles ont passé en France, où elles ont leur siège. Dieu fasse qu'elles y demeurent et que ce séjour leur plaise tant que jamais elles n'en sortent ! »
COMPILATIONS L'histoire ancienne pa-
D'HisToiRE ANCIENNE raissait donc être une introduction nécessaire à notre histoire nationale et c'est à ce titre que les laïques eux-mêmes s'y intéressaient. Nous avons, du douzième siècle, une histoire complète de Rome, rédigée en vers, d'après Orose, par un ménestrel de Ferri I", duc de Lorraine, nommé Calandre. Deux autres ouvrages, en prose, attestent de même cette curiosité. L'un, intitulé les Faits des Romains, devait être une histoire complète des douze premiers empereurs ; mais l'auteur, dont le nom est inconnu, n'a écrit que celle de César ; il utilise, avec une intelligence où il y a déjà un pressentiment de critique, Suétone, César lui-même, et Lucain, dont il rapproche et complète l'un par l'autre les témoignages. Un peu plus tard, entre 1223 et 1230, un clerc au service de Roger, châtelain de Lille, se proposa d'écrire, surtout d'après Orose, une histoire universelle, remontant à la création du monde et comprenant l'histoire sacrée et l'histoire profane ; mais lui non plus n'a pu terminer
(i) Sur le caractère et la date de la Chronique dite de Turpin^ voy. J. Bédier, les Légendes épiques^ t. III, p. 42 ss.
son œuvre, qui s'arrête à la conquête des Gaules par César (i) ; elle a cela de remarquable qu'elle était faite, non pour être lue, mais pour être récitée : l'auteur comptait donc intéresser ce que nous appelons le grand public.
Cette curieuse tentative n'était pas la première du genre : nous savons par Jacques de Guise, historien du Hainaut, que Baudouin de Flandre, avant de partir pour l'expédition qui devait faire de lui un empereur d'Orient, avait fait rédiger ime histoire universelle, dont rien ne paraît nous avoir été conservé.
Il y a un tout autre intérêt dans les récits d'événements contemporains. Composés soit par des témoins oculaires, soit par des auteurs renseignés de première main, on y trouve en effet de vivantes peintures de la réalité et de précieux témoignages sur l'état de l'opinion publique.
RÉCITS D'HISTOIRE L'im des plus vifs et des plus riches en détails
MODERNE EN VERS précis est celui de Jourdain Fantosme, écolâtre de l'église de Winchester, sur la campagne menée par Henri II, en 1 193-94, contre les Écossais révoltés. La Vie de saint Thomas de Cantorhéry, par Gueme de Pont-Sainte-Maxence est plus traînante, plus souvent alourdie par des tirades de polémique ou des réflexions théologiques et morales. Mais elle aussi nous a conservé quelques détails ignorés des chroniques latines, et les sentiments de l'auteur, défenseur passionné des droits de l'Église et admirateur enthousiaste de son héros, s'y traduisent avec une fougue souvent éloquente. Son style est élégant et ferme, et sous sa plume abondent les vers bien frappés, les strophes harmonieuses et pleines. Son récit de la mort du saint évêque est l'un des plus beaux morceaux narratifs du moyen âge.
Il y a beaucoup moins de talent dans la longue chronique (en vers octosyllabiques) où un autre jongleur, nommé Ambroise, Normand d'origine, raconta l'histoire de la brillante et stérile croisade de 11 89, à laquelle il avait pris part, dans les rangs de l'armée de Richard Cœur de Lion. Profondément pieux et dévoué à son prince, sincère, mais partial en proportion même de l'intensité de ces sentiments, il reflète à merveille l'opinion de la « gent menue » qui ne comprenait rien aux querelles des grands, ne songeait qu'à délivrer la ville sainte, se scandalisait et se désespérait de voir échouer cette entreprise, que Dieu pourtant eût dû bénir.
Cette Histoire de la guerre sainte constitue, avec im court récit en prose relatif
(i) Elle est ordinairement désignée, d'après son contenu, sous le nom de Histoire ancienne jusqu'à César ou, plus brièvement, de Livre des Histoires.
LA LITTERATURE FRANÇAISE AU Xir SIECLE
à la même expédition, par un inconnu, nommé Emoul, les plus anciens Mémoires écrits en notre langue ; elle mérite donc de prendre place à côté de ceux de Villehardouin et de Joinville, plus attrayants, mais moins sincères ou moins exacts.
Nous retrouvons les mêmes qualités de précision et d'exactitude, avec plus de pondération et un talent d'écrivain supérieur, dans im ouvrage récemment découvert dans ime bibliothèque privée d'Angleterre, la Vie de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembrohe, qui mourut octogénaire en 1219, après avoir joué un rôle politique des plus importants et avoir été chargé, pendant trois ans, de la régence du royaume. C'est une biographie écrite jour par
jour, à la demande et aux frais de la famille de Guillaume, d'après des notes fournies par un de ses compagnons, et les souvenirs personnels de l'auteur. Aucun document n'est plus propre à nous faire pénétrer dans la connaissance intime de la vie privée, de la culture et des sentiments d'un grand seigneur de la plus brillante époque du moyen âge.
y 'HISTOIRE La forme versifiée (qu'il s'agisse de longs vers distribués en
M^ EN PROSE laisses monorimes ou d'octosyllabes rimant deux à deux), traditionnelle dans la narration romanesque, s'était imposée tout d'abord à la narration historique et y persista longtemps. Mais le jour vint où l'on comprit qu'elle constituait pour la pensée une gêne et pour l'exactitude un danger : les auteurs des deux traductions en prose de Turpin disent expressément qu'ils renoncent à la rime parce qu'elle entraîne l'addition de mots qui ne sont pas dans leur original. La prose était le langage naturel et nécessaire de gens qui prenaient la plume non pour divertir un auditoire ou flatter un protecteur, mais pour faire simplement le récit des évé-
nements auxquels ils avaient assisté. C'est certainement en prose qu'étaient rédigées les relations que certains croisés envoyaient d'outre-mer, à leurs amis de France, et celles que d'autres écrivaient après leur retour. De ces relations la plus ancienne et l'une des plus sincères est celle d'Emoul, déjà mentionnée plus haut. La plus célèbre, la plus éminente par sa valeur littéraire est celle que Villehardouin nous a laissée de la quatrième croisade, mais c'est aussi l'une des plus tendancieuses.
VILLEHARDOUIN On Sait quelle avait été l'issue de la singulière expédition
de 1202 : de tous ces barons qui avaient fait vœu de délivrer le Saint Sépulcre, que Richard Cœur de Lion et Philippe- Auguste avaient dû laisser