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LES CROISÉS

aux mains de Saladin, bien peu avaient mis le pied en Terre Sainte; la plupart étaient allés, à l'instigation des Vénitiens, renverser la dynastie des Comnènes et fonder, sur les rives de la mer Egée et du Bosphore, un empire latin qui au bout de quelques années, menaçait ruine. Leur conduite avait été sévèrement jugée par ceux qui, fidèles à leur serment, étaient allés porter à leurs frères de Palestine un secours nécessairement inefficace, par ceux-ci même, et par l'opinion publique, émue de leurs plaintes. C'est pour répondre à ces critiques que Geoffroi de Villehardouin se mit, vers 12 12, dans son manoir de Messinople, sans cesse menacé par le flot bulgare, à dicter ces souvenirs qui, sous une forme très objective, sont un véritable plaidoyer pro domo. Par la part qu'il avait prise, dès le début, à toutes les négo-

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dations, par le rôle prépondérant qu'il avait joué dans les conseils, il partageait la responsabilité des principaux chefs, Baudouin de Flandre, Boniface de Montferrat, dont il n'avait cessé d'être le confident et l'ami. Cette responsabilité, il l'écarté adroitement : selon lui ce sont des circonstances fortuites, autant qu'inéluctables, qui auraient conduit, comme par la main, à Byzance, les grands chefs qui n'avaient jamais perdu de vue leur dessein primitif et les intérêts de la chrétienté : explication trop simple, vraiment, pour que l'on puisse s'en contenter : les Vénitiens, Philippe de Souabe, Boniface avaient trop d'intérêt à s'établir sur le Bosphore pour n'avoir pas aidé quelque peu le hasard. Cette préoccupation d'apologie n'a pas entraîné Villehardouin à dénaturer les faits qu'il raconte, mais à en taire une partie ; comme les Commentaires de César, ses Mémoires sont l'œuvre d'im homme admirablement informé, qui est trop honnête ou trop habile pour rien dire de contraire à la vérité, mais n'en dit que ce qui est propre à le faire juger favorablement. Malgré la logique parfaite qui semble enchaîner l'un à l'autre les événements, il plane sur leurs causes premières une ombre qui a fini par éveiller les soupçons; mais la plaidoirie est si discrète et si habile qu'il a fallu, pour qu'on s'en avisât, les efforts d'une scrupuleuse érudition historique : la sincérité du vieux chroniqueur champenois n'est devenue suspecte que le jour où on a fouillé les dessous diplomatiques qu'il s'était bien gardé de dévoiler. On eût pu du moins s'apercevoir plus tôt de certains partis pris inquiétants : il n'a pas assez d'invectives contre les dissidents qui mettent l'accompUssement de leurs vœux au-dessus des calculs de la politique ; il les accuse de vouloir « dépecer l'armée », les présente comme des lâches et des hypocrites, et va jusqu'à se réjouir de leur défaite ou de leur mort, où il voit une juste punition du ciel.

Ces réserves n'enlèvent rien au mérite littéraire de l'œuvre; le plus sensible, par lequel elle rappelle aussi les Commentaires, c'est une limpidité de narration qui tient à ce que chaque chose est à son plan et à sa place, et les détails strictement subordonnés aux ensembles; ajoutez à cela un parfait dédain de tous les artifices, du pittoresque, du dramatique même, qui est dans les choses, non dans les mots. Il y a, de plus, dans le style du maréchal de Champagne une sévérité, une gravité aristocratique d'où se dégage une impression de solennelle grandeur, accrue encore par ces formules épiques que notre prose naissante empruntait volontiers aux chansons de geste. Ce récit, qui déroule devant nous, avec tant de simplicité, d'héroïques et quasi fabuleuses aventures, qui met en un si plein relief, sans une phrase, les qualités essentielles de notre vieille société féodale, l'intrépidité devant le péril, la fidélité au suzerain, on a le droit de dire qu'il inaugure dignement notre littérature historique.

ROBERT Un très heureux hasard nous en a conservé la contre-partie :

DE cLARi Robert de Clari, petit chevalier des environs d'Amiens, qui avait fait partie de la même expédition et avait eu la chance de rentrer chez lui, prit la plume, vers 1210, pour dire sur tout ce qu'il avait vu « la droite vérité ». Il n'en savait certes pas aussi long que Villehardouin et il ne nous révèle aucun secret diplomatique ; mais il parle une langue vive et populaire, raconte avec entrain et une pittoresque abondance de détails : il insiste sur les prouesses individuelles, surtout celles de ses compatriotes, s'extasie devant les splendeurs orientales, énumère

avec ravissement les moutiers, et, dans les moutiers, les reliques qui guérissent de tous les maux. Il ne dissimule point les défiances et les rancunes du « commun de l'ost » à l'égard des hauts barons, qu'il accuse, dans le partage du butin, d'avoir fait main basse sur les joyaux et objets précieux, ne laissant aux simples combattants que la grosse monnaie et de vulgaires ustensiles de cuisine. C'est l'amusant carnet d'un vieux troupier, naïf, crédule et bon enfant, quelque peu mauvaise tête, mais aimant son métier et très fier d'avoir vu et fait des choses qu'il sait grandes.

l^iFFUsioN DE NOTRE II n'y cut, à aucune époque de notre histoire, pas

U LITTÉRATURE même au début du dix-ncuvième siècle, uuc puissauce, une variété de création poétique comparable à celle qui marqua la fin du douzième. L'Europe entière en demeura extasiée et se jeta avidement sur ces productions de notre sol, que chaque pays s'assimila dans la mesure où le lui permettait sa propre culture, qui en bénéficia à des degrés divers.

Nos chansons de geste, aisément accessibles aux foules, roulèrent leur flot puissant d'ime part jusqu'en Hongrie, en Bohême, en Grèce, d'autre part jusqu'en

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Hollande, en Norvège, où une dizaine d'entre elles, traduites sur l'ordre du roi Hakon, devinrent un instrument de propagande chrétienne, — et jusque dans la lointaine Islande.

EN ESPAGNE Elles s'imposèreut aussi à la catholique et belliqueuse

Espagne, qui pourtant possédait des légendes nationales et les avait déjà chantées ; et le mélange de ces deux courants détermina une vigoureuse poussée épique, dont les « romances » du quinzième siècle sont le tardif épanouissement. L'Espagne accueiUit aussi plusieurs de nos compositions romanesques, didactiques et satiriques, comme le prouvent le Libro de Alejandro, qui est du début du treizième siècle, et le bizarre pot-pourri que l'archiprêtre de Hita intitula, au milieu du quatorzième, Libro de Buen Amor. Notre plus ancieime poésie lyrique, enfin, transportée en Portugal dès le milieu du douzième, y donna un nouvel essor à une poésie autochtone, qui, en conservant sa forme galicieime et en s'imprégnant de plus en plus d'esprit courtois, inspira les délicats et subtils rimeurs de la cour de Jean IL On peut dire néanmoins que, de tous les pays qui nous entourent, ce fut l'Espagne qui subit le moins profondément notre influence. L'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne au contraire, en furent pénétrées jusqu'aux moelles.

EN ITALIE II y avait entre l'Italie et la France trop d'affinités naturelles,

trop de relations de politique et d'affaires pour que les communications entre les deux pays ne fussent pas étroites et constantes. Dès la fin du douzième siècle, la poésie des troubadours avait été transportée en Sicile, où, à la cour des princes normands, puis des Hohenstaufen, elle avait été imitée avec plus de zèle que de talent. Dans l'Italie du Nord aussi, les jongleurs provençaux s'étaient répandus, vers la fin du douzième siècle, et c'est dans leur propre langue, comprise de la haute société, qu'ils firent, jusqu'au début du quatorzième, apprécier leur verve. Les chansons de geste, au contraire, destinées à un public plus humble, y furent transcrites dans un jargon qui n'était que du français recouvert d'un vernis dialectal; elles se répandirent sous cette forme dans la Lombardie et la Vénétie, et bientôt suscitèrent, dans cette même forme hybride, des imitations de plus en plus originales, qui devaient elles-mêmes, après mille remaniements et transformations, servir de modèles à Pulci, à Boiardo, à l'Arioste.

La vogue des romans bretons ne fut pas moindre, mais un peu plus tardive; c'est d'après des versions en prose en effet, et non d'après les originaux en vers du douzième siècle, que furent rédigés, à la fin du treizième, les trois Tristan et la

Tavola ritonda : ce sont ces « prose di romanzi » qui ravissaient les contemporains de Dante. C'est aussi à des œuvres françaises que remontent les plus anciens recueils de nouvelles, les Cond di antichi cavalieri, les Dodici Conti moraUy le Lihro dé^ sette Savi, ainsi qu'un petit poème sur Renart et Isengrin.

Un grand nombre de villes italiennes se vantaient d'avoir été édifiées par les compagnons d'Ënée, fondateur de l'empire romain. Il ne faut donc point s'étonner qu'un succès encore plus vif et surtout plus durable ait été réservé aux ouvrages où étaient relatées la destruction de Troie et la restauration de son empire en Occident. Le Roman de Troie, souvent transcrit en Italie, fut plusieurs fois traduit littéralement en vers au cours du treizième siècle; il le fut aussi à la fin de ce siècle, en belle prose latine, par un juriste de Messine, Guido délie Colonne, dont l'œuvre passa pour une merveille d'exactitude, et fut à ce titre traduite à son tour dans a plupart des langues de l'Europe. Il n'est pas jusqu'à ces modestes compilations d'histoire romaine mentionnées plus haut, comme les Faits des Romains, qui n'aient été traduites en prose italienne et ensuite incorporées à des encyclopédies historiques comme la Fiorita d'Armannino de Bologne. C'était donc dans des livres français, en somme, que les Italiens du moyen âge puisaient la plus grande partie de leurs connaissances sur l'histoire de leurs ancêtres.

EN ANGLETERRE Le français importé en Angleterre en 1066 y resta jus-

qu'au temps d'Edouard III la langue de l'aristocratie, des tribunaux, du Parlement même. C'est donc sous leur forme originale que les œuvres françaises y furent longtemps goûtées. Notre langue enfin, de plus en plus altérée par l'ignorance et l'influence des parlers locaux, y servit de véhicule à une très abondante littérature, surtout religieuse et morale, bien au delà de cette époque : Gower, le dernier des poètes anglo- normands de quelque mérite, ne mourut qu'en 1408, quelques années après Chaucer. Mais l'anglais restait la langue de la bourgeoisie, et c'en était assez pour tenter les traducteurs. On traduisit, au cours des treizième et quatorzième siècles, des chansons de geste {Aspremont, Fierabras, Otinel, Beuve de Hanstone), des romans arthuriens {Ivain, Perceval, le Bel Inconnu), des romans d'aventure (Floire et Blanchefleur, Amadas, Ipomédon), des lais {Lanval, Fresne), des poèmes sur Tristan et des œuvres historiques, comme le Brut de Wace, sans compter les fabliaux et les contes dévots. Chaucer, le père de la Uttérature anglaise, était Français de sang et d'éducation comme de nom; il avait débuté par ime adaptation du

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Roman de la Rose, et il ne faut point s'étonner que les réminiscences françaises abondent dans ses œuvres originales (i).

EN ALLEMAGNE De tous nos voisins, ce sont les Allemands qui ont accepté

avec le plus d'empressement notre tutelle littéraire. Depuis le milieu du douzième siècle les relations entre les deux pays étaient fréquentes : les terres d'Empire s'étendaient jusqu'au Rhône ; les deux noblesses, qui s'étaient côtoyées aux croisades de 1147 et de II 89, se donnaient volontiers rendez- vous aux somptueux tournois

qui avaient pour théâtres les régions mitoyennes de Brabant et de Hainaut. Plusieurs princes allemands avaient épousé des princesses françaises : Henri le Lion, duc de Saxe, ime fille de Henri H, qui devint mère de l'empereur Othon, lequel épousa lui-même une fille de Philippe- Auguste. Il y avait bien, de la part des barons français, quelque dédain, mais aucune antipathie, à l'égard de ces voisins mal dégrossis et quelque peu comiques dans leur zèle à se dégrossir : « Les Allemands, disait P. Vidal, le plus spirituel des troubadours, me semblent toujours lourds et grossiers ; mais quand ils se mêlent d'être courtois, c'est chose horrible et pire que la mort. » Ce snobisme leur faisait accueillir avec empressement tout ce qui venait de France, surtout les mœurs chevaleresques et, avec elles, cette Uttérature qui en était et en devenait tous les jours davantage la séduisante

(i) Voy. W. H. SCHOFIELD, English Littérature front the Norman Conquest to Chaucer, Londres, 1906.

expression (i). Parmi ceux qui la propagèrent on compte de nombreux chevaliers ou clercs de race noble qui, parfois, savaient à peine le français, et devaient, comme Conrad de Wurzbourg, se faire expliquer le texte qu'ils se préparaient à traduire. Dès II 80 le « Minnesang «, qui est une fidèle et parfois très habile imitation de notre poésie lyrique, apparaît sur les bords du Rhin, en Alsace, dans le Limbourg, le Palatinat; dix ans plus tard il fleurit en Thuringe, en Souabe, en Bavière, en Autriche, à la cour impériale surtout. Les œuvres narratives, où s'épanchait le même esprit, étaient transportées, souvent sans aucun changement, dans les divers dialectes germaniques, où se déversait, par ce canal, im flot de mots purement

français. UËnéas était traduit, en basfrancique, avec une maladroite et prolixe fidélité, vers 1175, par Heinrich von Veldeke, clerc de race noble, originaire des environs de Maestricht ; le Roman de Troie, vers 1200, avec un louable souci de concision, par Herbert de Fritzlar, pour le célèbre landgrave Hermann de Thuringe; soixante-dix ans plus tard, im poète bourgeois, Conrad de Wurzbourg, se livrait encore au même travail, avec plus de science et plus de servilité. Le Tristan de Béroul est traduit aussi, vers II 70, par im chevalier de Henri le Lion, Eilhardt d'Oberg (près de Hildesheim), celui de Thomas, vers 121 5, avec infiniment plus de talent, par Gottfried de Strasbourg. Les romans d'aventure n'étaient pas moins goûtés ; nous avons des traductions, complètes ou fragmentaires, de Fîoire et Blanchefleury d'Héraclius, de Parthénopeu, d'Athis et Prophilias, du Chevalier au Cygne, du Roman d'Alexandre. Et il est probable que beaucoup d'autres se sont perdues. Chrétien de Troyes enfin, dont la supériorité fut vite reconnue, trouva des imitateurs vraiment dignes de lui : Hartmaim von Aue, noble Souabe qui savait bien le latin et passablement le français, traduisit, aux environs de 1200, très fidèlement, Ivain, et, avec plus d'indépendance, Erec; Wolfram d'Eschenbach, im pauvre chevalier bavarois, com-

(i) Notre poésie héroïque, qui avait à lutter contre la concurrence de légendes nationales, paraît avoir été peu goûtée et peut-être peu comprise : le airé franconien Conrad, qui traduisit le Roland dès 1133, fait surtout du héros de Roncevaux un champion et un martyr de la foi. L'imitation que fit "Wolfram d'Eschenbach, aux environs de 1220, de la Bataille d'AUscans était dès lors un anachronisme.

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posa un peu plus tard, d'après le Perceval de Chrétien et d'autres sources mal connues, ce fameux Parsifal qui a séduit le génie de Wagner.

Les critiques allemands considèrent quelques-uns de ces écrivains comme de véritables classiques et en sont justement fiers ; mais ils ont parfois exagéré leur originalité, que les études les plus récentes, exemptes de tout parti pris, ont ramenée, sauf pour Gottfried et Wolfram, à d'assez humbles proportions (i). Pas plus dans le domaine de la littérature que dans celui de l'art, « l'Allemagne n'a aucun titre à figurer dans la société des grandes nations créatrices (2) ». Nos poètes n'ont pas seulement en effet fourni à leurs imitateurs la matière de leurs récits, ce qui serait peu ; mais ils leur ont enseigné aussi l'art du développement et de l'analyse ; à cet égard ni Gottfried avec sa sensibilité, ni Hartmann avec sa grâce, ni Wolfram avec sa profondeur, ne sont supérieurs à Thomas et à Chrétien. Certes, les meilleurs d'entre eux ont déployé à un haut degré les qualités propres à l'esprit germanique, le sérieux ou la profondeur de la pensée et la déUcatesse du sentiment ; mais ces qualités s'étaient mûries, autour d'eux et en eux-mêmes, sous l'influence de la plus humaine de toutes les cultures, cette culture latine, à laquelle l'Allemagne a dû plusieurs fois sa grandeur intellectuelle. Ce fut un radieux printemps, soit. Mais ne nous lassons pas de rappeler que c'est au soleil de France qu'il a commencé d'éclore et que s'en sont épanouies les fleurs les plus brillantes.

En somme Gaston Paris n'a rien exagéré quand il a écrit, en terminant un tableau analogue à celui-ci : « Ainsi notre littérature se répandait sur l'Europe entière, sans que la France, semble-t-il, peu soucieuse de l'étranger, eût conscience ou même connaissance de ce prodigieux succès. En réalité, l'histoire de cette période de notre littérature se place au centre et souvent au point de départ de l'histoire de toutes les littératures voisines : le moyen âge français, en particulier le douzième siècle, constitue pour l'Europe comme une seconde antiquité » (3).

(i) Voy. F. Piquet, V Originalité de Gottfried de Strasbourg dans son poème de Tristan et I solde, Lille, 1905. Cf. le même auteur. Étude sur Hartmann d'Aue, Paris, 1898. (2) E. Mâle, F Art allemand et l'Art français du moyen âge. Avant-propos. (^ Esquisse historique de la littérature française au moyen âge, p, 138.

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