GUENIÈVRE SE RETIRE DANS UNE ABBAYE
Quant à Lancelot, il pleure ses péchés dans un cloître, où il est ordonné prêtre, et meurt saintement ; Guenièvre, de son côté, prend les « draps de reUgion » et se retire dans une abbaye de « closes nonnains ».
L'esprit de cette œuvre, ime des plus singulières du moyen âge, est nettement mystique et ascétique.
Elle est dans son ensemble un hymne, (coupé d'innombrables et très profanes parenthèses), à l'Eucharistie, dont le Graal est le clair symbole, et l'intention de l'auteur, visible déjà
dans le Livre du Graal, où ceux qui veulent participer au mystère sans en être dignes sont punis d'affreux châtiments, est de nous inspirer à l'égard du sacrement de l'autel un respect mêlé de terreur : ceux-là seuls doivent s'en approcher dont le cœur est pur et la vie sans tache; au-dessus de tout sont placées la virginité de l'âme et celle du corps. Ce que nous devons particulièrement redouter, ce sont les embûches que nous tend la femme, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus environnées de séductions. La façon dont ces séductions sont peintes en bien des pages est, il faut bien l'avouer, assez peu propre à nous en détourner, et le châtiment même réservé à ceux qui s'y sont abandonnés est bien tardif; mais il est terrible, et la fin qui attend les héros et les héroïnes de l'amour est, dans la pensée de l'auteur, pleine de salutaires enseignements (i).
(i) Il est assez vraisemblable que le Lancelot proprement dit a été sinon ajouté, du moins fortement remanié par un auteur étranger à l'esprit ascétique qui anime les autres parties.
Il est permis de croire que le succès du roman fut dû moins à ses enseignements qu'à ses peintures; mais il tenait à d'autres causes encore : jamais la matière de Bretagne, dont la vogue était loin d'être épuisée, n'avait été traitée, ni avec autant de prestigieuse habileté, ni sous une forme aussi variée, attrayante et nouvelle : les conversations y sont d'une grâce exquise, semées de réflexions d'un bon sens aiguisé de finesse; plusieurs caractères, ce qui était dans le roman une grande nouveauté, y sont nuancés et vivants ; c'est vraiment une figure très originale que celle de Galehaut, ce fidèle ami de Lancelot, à la fois Pylade et Hamlet, qui supporte stoïquement la révélation des catastrophes futures, et ne tremble qu'à la pensée d'être séparé de son bien-aimé compagnon; Guenièvre elle-même, cette amante capricieuse et tyrannique, reste noble autant que séduisante, et, tout en plaignant Lancelot, nous comprenons tous les sacrifices qu'il fait à son amour. Le récit, enfin, des voyages de Joseph et de ses compagnons, celui des aventures que traversent les différents « quêteurs » du Graal, sont semés d'apparitions troublantes, de visions apocalyptiques, de prophétiques tableaux, de paysages étranges et magnifiques, où se déploie l'imagination la plus riche et la plus variée. Le roman de Lancelot, dans son ensemble, avait donc de quoi rallier tous les suffrages, et la hauteur, la pureté de la doctrine pouvait faire pardonner aux lecteurs scrupuleux la voluptueuse tendresse répandue sur certaines parties (i).
«TrEROMAN Le Roman de Tristan, écrit une vingtaine d'années plus
1.^ DE TRISTAN » tard, quoiqu'il soit moins original, ou peut-être pour cette raison même, n'obtint pas un moindre succès, dont témoignent les remaniements qu'il subit et les suites qui lui furent données. La sombre légende n'a rien gardé ici de sa tragique grandeur ; elle est affadie et noyée dans im flot d'épisodes qui font défiler devant nous tout im monde de héros frivoles et de coquettes, pour qui la grande affaire est le flirt encore plus que l'amour : on y disserte abondamment, on y échange des pièces de vers qui sont des billets doux; si le fond est fort peu innocent, les convenances sont toujours respectées et l'expression décente.
Ces caractères sont encore plus accusés dans l'extravagant et insipide Palamède (vers 1275), qui enchevêtre, sans faire appel au merveilleux chrétien, les traditions nationales et les légendes sur le Graal. En dépit de leurs défauts, ces romans,
(i) Cette glorification même de l'Eucharistie répondait à des préoccupations actuelles : le dogme de la présence réelle venait d'être solennellement et plus nettement défini au concile de Latran (1215), et certains points, notamment la détermination du moment précis de la messe où s'opérait la transsubstantiation, avaient suscité de vives controverses parmi les théologiens.
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
authentiques ancêtres de la Clélie et du Grand Cyrus, étaient lus avidement chez nous et à l'étranger : Dante professait une admiration profonde pour nos prose di romanziy et Brunet Latin, cherchant un modèle de description, transcrit dans le Tristan un portrait de femme. Leur esprit imprégnait encore VAmadis et le Roland furieux, qui perpétueront chez nous leur influence jusqu'en plein dixseptième siècle.
LA POÉSIE La poésie lyrique continue,
LYRIQUE (iaus cette période, à partager avec le roman la faveur des grands, qui non seulement Tencouragent, mais la cultivent, peut-être avec plus de zèle encore qu'auparavant : dans la liste des chansonniers du treizième siècle figurent, en plus grand nombre qu'au douzième, les noms illustres ou hautement titrés : un comte de Bretagne, qui fut probablement Pierre Mauclerc, le fauteur de tant de troubles pendant la minorité de Louis IX, Hugues X de Lusignan, autre adversaire, non moins redoutable, de la royauté, Jean de Brienne, héroïque aventurier, que Frédéric II dépouilla du royaume de Jérusalem, Thibaut de Champagne, aussi délicat poète que pitoyable politique, auquel le moyen âge a décerné la palme du
genre, Charles d'Anjou, d'abord comte de Provence, puis roi de Sicile, auprès de qui se rencontraient troubadours et trouvères, Thibaut II, comte de Bar, Thibaut