PHILIPPE DE NOVARE
de Blaison (en Anjou), Maurice et Pierre de Craon, d'une des plus grandes familles de la même province, Philippe de Nanteuil (en Beauvaisis), Raoul de Soissons, Henri III, duc de Brabant, beau-père de Philippe le Hardi (i). On voit qu'à cette liste toutes les régions, de la Loire à l'Escaut, ont fourni leur contingent.
Dans ces centaines de chansons, ressassant sur le même ton les mêmes thèmes, il serait vain de chercher la moindre originalité de pensée ; ce qu'on y trouve, et très fréquemment, c'est la délicatesse du sentiment, la grâce de l'expression, le sens de l'harmonie et du rythme ; ce ne sont sans doute que des exercices de style, mais très supérieurs à ceux, fort analogues, auxquels se livreront avec im zèle égal les contemporains de Charles V et de Charles VI.
Il arrivait au reste que la chanson fût autre chose, et que l'art de trouver tint dans la vie d'im grand seigneur d'alors une place que nous avons quelque peine à nous imaginer, fournissant ime diversion à l'ennui, une consolation dans le chagrin, une arme dans la lutte. C'est en vers que Richard II adressait, du fond de sa geôle autrichienne, son appel aux parents oublieux, aux vassaux ingrats qui le laissaient « deux hivers pris ». Philippe de Novare, assiégé dans Nicosie, faisait savoir à son seigneur sa détresse au moyen d'une chanson qui fit merveilleux effet : « Cette rime, dit-il, fut reçue en Acre avec grande joie et tous s'écrièrent : Or tôt, à la rescousse des dames et du Lombard. » Blessé et tenu pour mort par les assiégeants, il leur annonçait, par deux joyeux couplets, qu'il allait lui-même chanter aux créneaux, qu'il était encore en vie. Enfin c'est dans une chanson que, délivré, il célébrait sa victoire et narguait ses ennemis, qu'il comparait aux grotesques héros du Roman de Renan.
CHANSONS C'est dans des chansons satiriques, malheureusement trop
SATIRIQUES rares, que nous trouvons l'écho le plus fidèle et le plus retentissant des luttes politiques : mieux que tous les chroniqueurs, les quelques couplets de Hue de la Ferté nous montrent à quel degré d'animosité en étaient venus les barons coalisés, en 1229, à l'égard de Blanche de Castille, de ses conseillers, de ses partisans. Cette étrangère, à l'en croire, n'a aucun souci des intérêts de la France, elle s'entoure de clercs inhabiles aux affaires et d'Espagnols mécréants ; elle vide le trésor au profit de son pays et du Champenois, son protégé... Celui-ci est en butte aux plus infamantes accusations, aux plus grossières railleries : c'est un bâtard, un traître, un lâche, « doré d'envie (2), bardé de félonie », qui n'oserait même pas se
(i) On a déjà nommé plus haut (p. 315) quelques-uns de ces personnages dont la carrière s'étendit sur les deux périodes étudiées dans le précédent chapitre et celui-ci. (2) C'est-à-dire probablement « jauni » par l'envie, livide.
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
défendre si on le mettait sur la sellette ; et quel extérieur grotesque : vieux avant l'âge, répugnant, boursouflé, il ressemble plutôt à un <( chirurgien » qu'à un chevalier ! Il serait temps que le roi, dont le poète parle avec un respect et une mesure remarquables, écartât tous ces intrigants, s'entourât, comme il est juste, de ses propres barons dont la loyauté est éprouvée :
Sire, car faites mander Vos barons et acorder :
Et viegnent avant li per.
Qui suelent France guier, (a) Et o vo maisnie (b) Vous feront aie (c) ; Et faites les clers aler En lor église chanter.
Se vos volés honorer Vos prodomes et amer, Il feroient repasser Les Englois outre la mer Ne créez vous mie Gent de Femenie (i) :
Ains faites ceus apeler Qui armes savent porter.
Mais la rusée tient bon : aucun homme ici n'est capable de lui enlever son pouvoir ; patientons jusqu'au jour où son fils prendra femme (2).
La chanson d'amour elle-même pouvait, au moins exceptionnellement, n'être pas un pur jeu de l'esprit et servir d'expression aux émotions naïves d'un cœur sincèrement épris; nous avons deux pièces (malheureusement anonymes) dont les auteurs se plaignent, sur un ton d'amertume vraiment frappant, que celle qu'ils aimaient ait épousé un autre homme ; et Philippe de Rémi, dans une chanson qu'il écrivit, encore très jeune, en Angleterre, proteste à celle qu'il adore qu'il est prêt à l'emmener, sans retard, en son pays, et à la prendre « par mariage ».
LES POÈTES BOURGEOIS. Mais bientôt ce sport aristocratique ne fut plus
LE FUY D'ARRAs l'apanage exclusif de la noblesse. Dans les grosses villes commerçantes des Flandres, de l'Artois, de la Picardie, vivait une bourgeoisie opulente, affairée, intelligente, assez comparable à ce que sera, cinquante ans plus tard, le popolo grasso de Florence, en rapports étroits avec tout un monde de clercs, de gens d'église et de lois, d'esprit non moins vif et libre. Tous ces richards ne se piquaient pas seulement de dépenser autant que la noblesse, mais, en certaines circonstances, de vivre de la même vie et d'en singer les divertissements. A Arras notanmient, la ville de la laine et de la garance, dont la physionomie est peinte au
(a) Conduire, — (b) Avec votre maison. — (c) Aide, (i) Femenie, pays imaginaire habité uniquement par des femmes.
(2) Hue de la Ferté, Or somes a ce venu ; En talent ai que je die ; Je chantasse volontiers liement ; textes publiés par Le Roux de Lincy, Recueil de chants historiques français, 1. 1, p. 165, 169, 172.
vif dans le Jeu de la Feuillée d'Adam de la Halle (i) et dans une curieuse collection de pièces satiriques (2), les bourgeois donnaient des fêtes d'une incomparable
splendeur :
Encor me sanle-il que je voie Que li airs arde et reflamboie De vos festes et de vo gieu (3),
dit à un de ses protecteurs le poète même que je viens de citer. Ils allaient jusqu'à
étaler dans des tournois leurs grâces de chevaliers novices. A ces fêtes les jongleurs ne manquaient pas, et ils en célébraient avec conviction le profitable éclat. Ils formaient une corporation puissante et qui jouissait d'une grande considération, depuis le jour mémorable où la Vierge, au fort d'une épidémie, était apparue à deux pauvres ménestrels et leur avait confié la garde de la fameuse « chandelle » qui avait fait cesser le fléau, et était devenue le palladium de la cité. Les bourgeois les plus huppés ne rougissaient point de figurer avec eux dans une même corporation et de s'asseoir, quatre fois l'an, aux mêmes agapes. C'est évidemment dans ce milieu que s'étaient recrutés les membres d'une association littéraire, dénommée puy, qui, vers le milieu du treizième siècle au plus tard, avait organisé des concours où étaient « couronnées » des poésies lyriques, dont le thème n'était pas nécessairement, comme il arrivera plus tard dans les sociétés similaires constituées à Valenciennes, Abbeville, Rouen et ailleurs, la louange de la Vierge Marie : il semble même qu'à l'origine la poésie religieuse n'ait pas figuré sur ses programmes.
Sur les cent et quelques poètes lyriques que nous savons avoir vécu entre 1230 et 1280, la bonne moitié appartient à la bourgeoisie de cette région. Jacques Bretel, qui fut longtemps « prince du puy », c'est-à-dire président de la société littéraire
(i) Sur le Jeu de la Feuillée, voy. ci-dessous, paragraphe xii.
(2) Voy. Chansons et dits artésiens du treizième siècle, publiés par A. Jeanroy et H. GuY, Bordeaux, 1898
(3) Adam de la Halle, Congé, couplet XII.
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
dont je viens de parler, était bourgeois ; de même Jean Erart, Andrieu Contredit, Guillaume le Vinier, Gillot le Petit, Robert de la Pierre ; d'origine bourgeoise étaient, pour la plupart, les très nombreux clercs, prêtres ou non, que nous voyons, avec quelque surprise, cultiver la poésie lyrique jusqu'en ses plus profanes variétés : Pierre de Corbie, Guillaume Veau, Baude au Grenon, Wibert Kaukesel étaient chanoines d'Arras, Richard de Fournival chancelier de l'église d'Amiens, Simon d'Autie doyen du chapitre de cette ville et avocat de l'abbaye de Saint- Vaast ; Adam de Givenchi fut prêtre et chapelain de l'évêque d'Arras, puis doyen de Lens, Gilles le Vinier chanoine de Lille et officiai d'Arras. .
Dans ce milieu nouveau la chanson resta ce qu'elle avait été à l'époque antérieure, le genre noble par excellence, et aucune modification de fond ou de forme n'y fut apportée ; mêmes plaintes stéréotypées, mêmes attitudes conventionnelles, même style élégant et fade : les chansons de ces échevins, de ces chanoines, de ces notaires, pourraient tout aussi bien être signées de Gace Brûlé ou de Thibaut de Champagne. Il n'y a donc aucune raison de s'y arrêter.
LE Certains genres en revanche, qui étaient mieux appropriés
JEU PARTI au milieu, y furent cultivés avec prédilection. Le jeu parti notamment, avec ses arguties, ses libres incursions dans la vie familière, ses allusions malicieuses, devait plaire à ces clercs frottés de scolastique ou rompus à la chicane, à ces bourgeois narquois et madrés. Les couplets, rédigés à l'avance et à loisir, en étaient vraisemblablement récités, ou plutôt chantés avec accompagnement de musique, aux séances solennelles du Puy, après les pièces couronnées, à titre d'intermèdes récréatifs. Quelle joie de faire briller, devant des confrères des deux sexes (i), ses talents de satirique, de bel-esprit et de musicien ! Certains s'étaient fait dans ce genre une véritable spécialité et leur maîtrise y était reconnue : Jean Bretel était toujours prêt à porter ou à accepter un défi, et c'était un rude jouteur, qui ne se laissait pas aisément désarçonner. Sur un total de deux cents jeux partis environ, qui nous ont été conservés, il y en a plus de cinquante où il figure comme partenaire. Comme chez les Provençaux et chez les poètes aristocratiques de la génération antérieure, le jeu parti roule habituellement sur l'amour courtois et ses théories. « Les tourments de l'amour sont-ils plus insupportables que ses joies ne sont vives, ou inversement ? Préféreriez- vous être jaloux de votre amie ou qu'elle le fut de vous ?
(i) L'admission des deux sexes à ces solennités peut se déduire du fait que ce sont souvent des femmes qui sont choisies comme « juges » du débat.
De deux maris lequel est le plus à plaindre, celui qui est jaloux sans motif ou celui qui se sait trompé? » Parfois aussi les sujets, non moins bizarres, sont plus prosaïques et ouvrent une plus ample carrière à la verve plaisante ou satirique : « Si l'on vous assurait que vous serez toute votre vie riche et tendrement aimé de votre amie, à condition de ne jamais sortir d'Arras, accepteriez-vous ? Accepteriez-vous, en