‹ Histoire des lettresChapitre 136 sur 206 · UN CLERC MESSIN PRÉSENTE SON LIVRE A JACQUES, ÉVÊQUE DE METZ · texte numérisé non relu

UN CLERC MESSIN PRÉSENTE SON LIVRE A JACQUES, ÉVÊQUE DE METZ

Latin écrivit, entre 1260 et 1266, à Paris, où il était exilé, son Trésor, dont il avait donné, quelques années plus tôt, une première esquisse en vers italiens. Ce titre n'implique de sa part aucune vanité : il se donne modestement pour ce qu'il est, un compilateur ; il n'a voulu faire qu'une « bresche de miel cueillie de diverses fleurs », rassembler <( les merveilleus dits des auteurs qui, devant nostre temps, ont traitié de philosophie », c'est-à-dire de toutes les sciences, car la philosophie est « la racine d'où croissent toutes les sciences que hom puet savoir ». Il a fait un sérieux effort, dont témoigne son plan, pour ordonner cette matière infinie : il y a là un premier essai de classification des sciences, dont la faiblesse ne doit pas nous surprendre. Son premier livre est consacré à la philosophie théorique, qui étudie les choses en elles-mêmes, comme simples objets de connaissance, les deux autres, à la philosophie pratique, qui a pour mission de conduire l'homme à la vertu. L'encyclopédie scientifique est donc limitée au premier livre, où nous trouvons des notions de théologie, de droit naturel et civil, d'histoire (depuis la Création jusqu'à l'époque de l'auteur), de physique, d'astronomie, de géographie (avec l'énumération accoutumée des merveilles propres à chaque pays), d'économie rurale et de zoologie. Le deuxième livre est formé d'im résumé de VEthique à Nicomaque d'Aristote, et d'extraits d'écrivains, surtout de moralistes, anciens et modernes, Isidore, Martin de Braga, Gautier de Lille, Guillaume Péraud : c'est donc, en somme, un traité de morale. Le troisième est consacré à la rhétorique et à la politique, sciences connexes, parce que l'art de la parole est le meilleur moyen de gouverner les hommes. Les premiers chapitres en sont empruntés au traité de rinvention de Cicéron; puis vient un long exposé de la constitution des cités italiennes et des devoirs incombant à leur principal magistrat, le podestat, d'après un traité latin écrit en 1222, VOculus pastoralis. On peut s'étonner que l'homme d'état qu'était Brunet Latin se soit ici borné au rôle de traducteur, et que son expérience des affaires ne se révèle que par quelques réflexions isolées. Il n'en occupe pas moins, parmi les compilateurs, une place honorable : sa crédulité a des limites et il lui arrive de protester, au nom du bon sens, contre des absurdités érigées en dogmes. Mais il manque de conscience dans le détail et travaille trop vite : aussi ses traductions sont-elles pleines de contresens parfois comiques.

Le succès de ces deux ouvrages fut vif et durable. Le premier, mis en prose, fut plusieurs fois imprimé au quinzième siècle, et en 15 17, un certain François Buffereau, de Vendôme, en publiait encore un remaniement, qu'il avait l'audace de présenter comme son œuvre propre.

LE « LIVRE DE Mais cc succès pâlit singulièrement à côté de celui d'un

SYDRACH » autre traité du même genre, le Livre de Sydrach ou Fontaine de toute science, qui figurait au quatorzième et au quinzième siècle dans toutes les bibliothèques princières et fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Ce livre étrange fut compilé vers la fin du treizième siècle, probablement par un chrétien de Syrie, sur le modèle des traités orientaux qui présentent les mêmes caractères : il est disposé, comme un catéchisme, par demandes et par réponses, où se succèdent sans aucun ordre les plus hautes questions de la métaphysique, les devinettes cocasses et les sornettes puériles. Le questionneur est un certain Boctus, roi mécréant de Bactriane ; le maître, un sage nommé Sydrach, soi-disant né 847 ans après Noé, qui avait reçu du ciel le don de tout savoir, même l'avenir. De cette sagesse Boctus fut si émerveillé qu'il se convertit à la vraie foi — qui, à l'époque indiquée, n'était pas encore révélée aux hommes. De la variété des sujets effleurés, le sommaire suivant donnera une idée :

Il est parlé en ce livre de la puissance de Dieu et des anges ; des malins esprits du ciel et de la terre ; du firmament, du soleil et de la lime, des planètes et de leur vertu, des signes, des étoiles et de leur vertu ; du paradis et de l'enfer ; de la vie et de la mort tant de l'âme que du corps ; du jour et de la nuit ; de l'Orient et du Ponent ; des vents, du tonnerre, des éclipses, des foudres ; du feu, de l'eau, de la terre (de sa rotondité, de son épaisseur et de sa grandeur) ; de la mer et de sa salure, des eaux de toutes sortes ; des bêtes, des oiseaux, des poissons, des herbes et de lexirs vertus ; des pierres précieuses et de leurs vertus ; de loyauté, de trahison, d'amour, de haine, de prouesse, de couardise ; de veiller, de dormir, de manger, de boire ; d'avare, de large, de sage, de fol ; d'homme, de femme ; de sourd, de muet ; de prendre, de donner, d'aller et de venir, de tousser, de respirer, d'éternuer, de cracher ; de jugements, de loi, de foi, de songes, d'aumône, de péché, et des autres choses visibles et invisibles (i).

Et voici quelques-unes des questions (dont le nombre oscille, selon les rédactions, entre 615 et 1209) auxquelles Sydrach répond avec un laconisme péremptoire : « Dieu a-t-il toujours été et sera-t-il toujours ? Est-il visible? Quelle est la chose du monde la plus belle, la plus laide, la plus utile, la plus nuisible ? Doit-on battre sa femme ? Si mon père et ma mère n'avaient pas existé, comment serais-je né ? Les élus au paradis seront-ils nus ou vêtus ? )> etc., etc.

AUTRES MANUELS Le livre de Placides et Timeo (du nom des deux

ENCTCLOPÉDiQUES interlocutcurs) ou Livre des Secrets aux philosophes , postérieur de quelques années, est un ouvrage fort analogue au précédent, mais un peu moins bourré de balivernes et moins désordonné, et qui développe tout spé-

(i) Ch.-V. Langlois, la Connaissance de la nature et du monde au moyen âge, p. 205.

cialement les chapitres consacrés à la physique, à l'astronomie, à la médecine et à l'hygiène.

Le Secret des Secrets, attribué à Aristote, est aussi un manuel élémentaire, dont l'originalité est de faire une large place, à côté des sciences proprement dites, à l'art politique et à l'art militaire, et de traiter longuement des devoirs des rois envers leurs sujets ; il dut à ce titre et à cette attribution une belle fortune : il fut traduit deux fois en Angleterre, en vers et en prose, et une fois sur le continent (i). Des deux premiers de ces ouvrages, la valeur littéraire est médiocre ; celle des trois autres est nulle, mais ils sont fort instructifs, car ils nous offrent une image, non moins attristante que pittoresque, de l'incroyable mélange de vérités élémentaires et de fables absurdes qui formait alors le bagage scientifique des laïques, même les plus instruits.

TRADUCTIONS D'OUVRAGES A CÔté dc

SCIENTIFIQUES ces Compila-

tions de deuxième et troisième main, nous trouvons, dès le treizième siècle, des traductions assez précises d'ouvrages techniques, propres à répandre dans un public plus restreint et plus exigeant des connaissances de meilleur aloi : au dernier tiers de ce siècle appartiennent celles des Météores d'Aristote par Mahieu le Vilain, de la Sphère de Robert Grossetête, évêque de Lincoln, par Simon de Compiègne, des chapitres de Vlmago Mundi relatifs à l'astronomie et à la géographie par un anonyme (qui intitula son ouvrage la Petite Philosophie), de l'Invention et de la Rhétorique à Herennius de Cicéron, par Harent d'Antioche. De la Consolation de la Philosophie de Boèce, nous avons plusieurs traductions dont Tune est attribuée au célèbre Jean de Meung. Le moine hospitalier Jean de Vignai, entre 1320 et 1350, traduisit Végèce, Primat, la Légende dorée, une

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