HUON DE MÉRI
foule indifférente ou hostile; Jalousie, la défiance soupçonneuse des parents ou des rivaux possibles. Entre ces deux groupes d'entités, qui sont les véritables acteurs, et auxquels se mêlent des divinités représentant les forces de la nature, les deux protagonistes ne sont que des marionnettes, qui reçoivent du dehors toutes leurs impulsions.
Dans cette conception, pour enfantine et laborieuse qu'elle puisse paraître, on ne saurait nier qu'il y avait de la nouveauté et que Guillaume, dans l'exécution, c'est-à-dire dans la création, le groupement, l'opposition de ces entités, n'ait déployé im esprit d'observation et ime finesse d'analyse que lui eussent enviés les ingénieux géographes de la Carte de Tendre. Cette histoire d'amour, transformée en un drame psychologique, joué sur un minusciile théâtre de puppazzi, devait constituer xme agréable surprise pour les lecteurs des interminables et insipides répliques des romans de Chrétien et sa discrète élégance a pu contribuer à les en dégoûter.
Mais ce qu'il y avait de plus nouveau encore dans l'œuvre aimable de Guillaume, c'était le style, aisé sans platitude, brillant sans recherche, abondant sans prolixité, apte à traduire toutes les faces d'une pensée fine et nuancée : vrai style d'homme du monde, ou qui s'est frotté au meilleur monde, dont les négligences mêmes ne sont pas sans charme.
JEAN DE MEUNG. Lc succès de cettc gracieuse fantaisie fut vif et relati-
SA VIE vement durable : la meilleure preuve en est dans l'usage
qu'en fit, une quarantaine d'années plus tard, bien qu'elle y fût aussi peu appropriée que possible, un écrivain autrement puissant et original que Guillaume : il fallait qu'alors le frêle esquif tint encore brillamment la mer pour que Jean de Meung ait eu l'idée d'associer à sa fortune celle de sa lourde galère, chargée de l'hétéroclite cargaison dont nous allons dresser l'inventaire, nécessairement incomplet.
Quand Jean Clopinel, de Meung-sur-Loire, prit la plume pour terminer le récit de Guillaume de Lorris, aux environs de 1270, il n'était plus tout jeune. De naissance bourgeoise, il avait longtemps étudié, sans aucun doute à Paris ; il était déjà fort savant, et déjà grand admirateur de l'antiquité. Sa vie fut celle d'un homme de lettres,
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
ardent au travail et bien rémunéré des grands qui l'employaient. Il traduisit, en prose, de nombreux livres latins, anciens et modernes, dont le choix nous étonne
un peu : le De re militari de Végèce (en 1284) pour Jean de Brienne, comte d'Eu, les Epîtres d'Héloïse et d'Abélard, le livre de Giraud de Barri sur les Merveilles d'Irlande, celui du moine anglais Aelred sur V Amitié spirituelle, peut-être la Consolation de Boèce. Plus tard (entre 1291 et 1296) il écrivit en vers im Testament où il réitère, sous une forme moins âpre, quelques-unes des critiques qu'il avait jadis adressées à son siècle, et témoigne d'une piété dont rien ne permet de suspecter la sincérité. Quand il mourut (avant le 6 novembre 1305)5 il était riche et considéré, et possédait, au haut de la rue Saint- Jacques, une maison entre cour et jardin, qui fut cédée par ses héritiers à ses anciens JEAN cLOPiNEL DE MEUNG. voisins, CCS Domiiùcains, dont il avait dit tant de mal.
LA SECONDE PARTIE L'intrigue qu'il entreprît de mener à bonne fin
DU ROMAN DE LA ROSE Qg Tintéressait évidenmient que fort peu : il ne la fait avancer que par saccades, l'interrompant à chaque instant par de longs discours, sans se demander si ces discours conviennent à ceux qui les prononcent, ou peuvent intéresser ceux qui, patiemment, les écoutent. Le roman se transforme, sous sa plume, en une encyclopédie où s'entassent, sans ordre ni mesure, des dissertations et des anecdotes, elles-mêmes entrecoupées de virulentes sorties et d'ardentes professions de foi : il y met tout ce qu'il sait, et y dit carrément, brutalement, cyniquement, tout ce qu'il pense. Aussi l'analyse de ces dix-huit mille vers, si l'on élague les digressions, peut-elle être fort courte, tout en restant fidèle.
A NALYSE Tandis que l'Amant, désespéré, se lamente et se prépare à mourir,
^"^ dame Raison, une seconde fois, descend de sa tour et lui offre en vain
le salut ; après avoir subi cette mercuriale (qui comprend trois mille vers), puis écouté les cyniques conseils que lui donne Ami (qui en remplissent deux mille huit cents), il va trouver Richesse et lui demande le chemin de Trop-Donner qui, selon ce qu'Ami lui a enseigné, peut seul le conduire au but ; mais Richesse, qu'il a mal servie, le congédie dédaigneusement. Alors reparaît le dieu d'Amour, qui, après lui avoir reproché ses doutes et son entretien avec Raison, l'interroge sur sa conduite
et lui fait réciter ses commandements ; satisfait de cet examen, le dieu lui promet
ses bons oflftces et convoque son « ost » pour mettre le siège devant la forteresse où gémit Bel-Accueil. Tous ses barons se rendent à son appel et nous revoyons Oiseuse la jardinière, Franchise, Pitié, Hardement, Hoimeur, bref, tous les habitués du jardin de Délit, avec quelques autres. Seule Richesse refuse ses services au dieu d'Amour, qui jure de s'en venger en ruinant tous les riches qui lui tomberont sous la main. Pendant que les « barons » dressent un plan de campagne et se partagent les rôles, Amour avise parmi eux deux personnages louches, qu'il ne connaît pas, Faux-Semblant, fils de Barat (Ruse) et d'Hypocrisie, et Contrainte-Abstinence, son « amie ». Malgré sa défiance, il accepte leurs services, après avoir entendu la confession complète de Faux -Semblant, qu'il nomme roi des ribauds. Celui-ci, et Contrainte-Abstinence, déguisés, l'un en moine, l'autre en béguine, s'introduisent auprès de Male-Bouche, entrent en propos, et, tandis qu'il s'agenouille pour se confesser, Faux-Semblant lui tranche la gorge d'un rasoir afl&lé. Courtoisie et Largesse, qui