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PORTRAIT DE « TRISTESSE

(Enluminure, xiii» siècle).

nage masculin qui, sous ce nouveau nom, n'est autre que le « losengier » tant maudit par les poètes lyriques. Honte (Pudeur), née jadis d'un regard jeté par Raison sur Méfait et prêtée par elle à Chasteté, Peur, enfin, émissaire de Jalousie.

Voici maintenant venir Raison elle-même, très noble dame qui descend de sa tour pour tenir à Guillaume des propos bien dignes de sa sagesse ; mais « eUe perd son français », car il est désormais l'homme lige d'Amour. Dans sa détresse il se souvient d'xm conseil que lui a donné son maître, et recourt à un loyal compagnon. Ami, qui, en effet, le réconforte : « Danger, lui dit-il, n'est pas si terrible ; on peut, à force de belles paroles, l'amadouer. » Guillaume y réussit en effet, avec l'aide de Franchise et de Pitié, dépêchées à propos par Amour ; il voit reparaître Bel- Accueil qui l'aide à franchir la haie ; la rose, un peu plus entr'ouverte, lui paraît plus charmante que jamais, et il demande humblement la permission de la baiser. Les scrupules de Bel-Accueil sont levés par Vénus elle-même, subitement apparue. Le baiser est octroyé. Mais la punition ne se fait pas attendre : Bel- Accueil est assailli par Jalousie, qu'a éveillée Male-Bouche ; en vain Honte et Peur promettent de mieux veiller à l'avenir : Jalousie ne veut rien entendre ; elle fait venir maçons et pionniers qui entourent le buisson de roses d'ime terrible forteresse ; au centre se dresse une tour, où est enfermé Bel-Accueil, sous la garde d'une vieille, affreuse et fort subtile ; aux quatre portes du manoir, se tiendront, avec maints sergents. Danger, Honte, Peur et Male-Bouche. Guillaume au pied de la muraille se désole et supplie Bel- Accueil de ne pas l'oublier.

Au milieu de ces plaintes, le poème s'arrête, évidemment incomplet, puisque nous n'avons pas le dénouement, prévu et même annoncé (i).

Ce petit poème (2) est à la fois, je l'ai dit, narratif et didactique. C'est d'abord un roman d'amour où Guillaume a voulu, par la peinture de ses peines, attendrir une cruelle qui

Tant est digne d'estre amée Qu'el doit estre rose clamée.

Mais il enferme aussi un enseignement : les « fins amants » pourront, s'ils le comprennent bien, y apprendre l'art de plaire et de triompher : tel est l'objet du long épisode des commandements d'amour ; Guillaume se proposait au reste d'ex-

(i) La vieille, tardivement introduite, devait sans doute contribuer à ce dénouement par sa complaisance intéressée et jouer un rôle analogue à celui de la Vetula dans Pamphile et Galatée. Enfin l'explication de la « signifiance » des songes, promise au vers 2072, n'est pas donnée.

(2) Cette première partie du Roman de la Rose compte, dans l'éd. Langlois, quatre mille cinquantehuit vers,

poser, dans une conclusion qu'il n'a pu écrire, la « signifiance * de toute son œuvre ; mais cette signifiance n'a rien de mystérieux : pour un lecteur attentif c'eût été peine perdue.

De cette œuvre Guillaume était fier et il en vante l'originalité :

La matière en est bone et nueve...

La matière en est nouvele...

affirme et répète-t-il. La prétention, au premier abord, paraît exorbitante. Ni l'idée de comparer une belle à une rose, ni celle d'exposer sous forme de songe une fiction allégorique, n'était nouvelle. L'épisode du dieu d'Amour dictant ses lois l'était encore moins : le tableau des souffrances qu'il impose (nuits d'insomnie, rêves trompeurs, cruels réveils, mortelles angoisses) est pris aux descriptions et monologues des romans antiques ou bretons ; les conseils pratiques qui y sont joints (être discret, réservé dans ses propos, soigneux de sa personne et de ses vêtements, aller gémir à la porte de l'insensible, combler de présents sa chambrière) sont traduits presque littéralement d'Ovide et des élégiaques latins. La description enfin du verger où Amour tient sa cour vient des Débats mentionnés plus haut, où clercs et chevaUers vont plaider leur cause et faire valoir leurs prétentions rivales devant le tribunal de Cupidon ou de Vénus.

SA Et pourtant, Guillaume, en revendiquant le mérite de la

NOUVEAUTÉ nouveauté, n'a pas complètement tort : ses prédécesseurs avaient personnifié des vertus, des vices, des sciences, des façons d'être permanentes et communes à tous les hommes ou à des groupes ; quant à lui, il anime des états d'âme propres à des individus, susceptibles de varier suivant les circonstances. Danger, c'est l'instinct de résistance qui s'éveille dans l'âme de la femme dont la vertu est menacée ; Honte, Peur, les scrupules que lui inspirent la pudeur ou la crainte du qu'en-dira-t-on ; Franchise, Pitié, Courtoisie, les instincts contraires qui la portent à céder ; Bel- Accueil, les actes par lesquels ils se manifestent. C'était là, comme l'a bien expliqué M. E. Langlois, une conséquence fatale de la fiction initiale, qui assimile la femme aimée à une rose : ces diverses façons d'être ou d'agir ne pouvant convenir à une fleur, et la femme que cette fleur symbolise n'apparaissant jamais, elles devaient vivre d'ime vie indépendante, être détachées de tout support humain. En revanche, c'est par ime application réfléchie du même procédé qu'ont été personnifiées les puissances extérieures, favorables ou défavorables à l'Amant : Male-Bouche, ce sont les bavardages indiscrets d'ime

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

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