‹ Histoire des lettresChapitre 154 sur 206 · LA NEF DE RENART · texte numérisé non relu

LA NEF DE RENART

faible place, reparaît ici à chaque instant, et revêt un caractère d'extrême violence :

Li clergiés ki nos deiist paistre De boines œvres com boins paistre Et mener en france pasture.

N'ont mais de tele cose cure ; Puans luxure et gloutenie Et convoitise est iaus (a) amie.

Il nous dient : « Cessés d'embler »,

Et il vont meïsmes reuber (b) ; Il nous loent humilité Et il ont orguel en chierté...

Lasses brebis, fuiiés, fuiiés, Li leus a ses dens aguisiés Povu: vous mengier et devourer.

Que répondront-ils, ces pasteurs indignes, quand ils comparaîtront devant le souverain juge?

Dont je di qu'estes ocoisons

Escuser ne vos pores mie Car il verra vo felounie De convoitise et d'avarice, D'orguel et de ghille et d'envie.

De tous les maus que nous faisons ; Si en ares double louier, Double paine et double brasier.

TrpAuvEL Dans les querelles religieuses qui troublèrent leur époque, les

•*• auteurs de ces deux poèmes ne prennent pas nettement parti : leur

pessimisme impartial enveloppe dans la même réprobation le pouvoir civil, le clergé

séculier et les ordres. Le Roman de Fauvel est au contraire im pamphlet nettement ultramontain : la première partie en a été écrite en 13 10, la seconde en 13 14, par un clerc normand, Gervais du Bus, qui nous a fait connaître son nom au moyen d'une énigme, et dans lequel on n'a pas été médiocrement surpris, tout récemment, de reconnaître un modeste employé de la chancellerie royale, dont l'activité est attestée de 13 13 à 1338 (i). Gervais du Bus est d'avis, lui aussi, que tout va de mal en pis dans un monde détraqué. Mais ce qui l'inquiète le plus, ce sont les désordres qui désolent l'Église et la détournent de sa divine mission. Or ces désordres, il en voit l'origine dans les abus de pouvoir d'une royauté tyrannique, dans les

FAL^ŒL (D'après un manuscrit du xiv« siècle). (Bibliothèque- nationale).

(a) Est à eux. — (b) Voler.

(i) Cette curieuse découverte est due à M. Ch.-V. Langlois (la Vie en France au moyen âge, p. 283^ . — La première partie de Fauvel compte douze cents vers, la seconde, près de trois mille trois cents.

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

complaisances d'une papauté dégénérée, d'un clergé domestiqué et vénal. Comme tous les rimeurs de son temps, il revêt ses doléances de la forme allégorique. Brodant sans se lasser et sans craindre les redites sur une locution populaire alors en vogue, il nous montre tous les hommes, du haut en bas de l'échelle sociale, occupés à « torcher Fauvel », c'est-à-dire à se pousser par l'intrigue et la flatterie (i). Autour du perfide animal, dont le nom est formé par six initiales significatives (celles de Flatterie, Avarice, Vilenie, Vanité, Envie, Lâcheté), se pressent moines et nonnes « de toute robe ». Abbés, prélats, comtes, ducs et rois, le pape en tête, bouchonnent, peignent, caressent Fauvel avec une ardeur sans égale ; les pauvres, les gueux de tout acabit voudraient bien en faire autant, mais la presse est telle qu'ils ne peuvent s'approcher. L'homme, en adorant la bête impure, s'est ravalé au rang de la brute et voilà pourquoi tout, dans le monde, est sens dessus dessous. L'Église même est <( bestoumée », comme tout le reste, abattue, mise en servage. Dieu avait créé deux luminaires, le soleil (le pouvoir spirituel) et la lune (le pouvoir temporel), dont le second doit être soumis au premier, puisqu'il n'en est que le reflet (2) ; mais par la faute de Fauvel, la lune prétend éclipser le soleil, le bras n'obéit plus à la tête, la religion est menacée de ruine. Jadis saint Pierre vivait du produit de sa pêche. Hélas ! ce n'est pas de poisson que vit son successeur, mais de florins d'or ; il s'humilie devant le roi, lui accorde les dixièmes qui n'appartiennent qu'à l'Église, souffre que les clercs soient jugés par des tribunaux laïques (3); les prélats se pressent dans les conseils du roi, et pour faire leur cour au maître, sanctionnent toutes les exactions. Les ordres aussi sont sortis de la droite voie : Fauvel est leur abbé à tous. Aussi, récemment, est-il arrivé malheur à l'un d'eux, qui avait bien mérité son triste sort (4). Dans le monde laïque, même désordre : les nobles méprisent les roturiers, comme s'ils étaient sortis

(i) Fauvel, Fauveau, Fauvain, animal symbolique, mâle ou femelle, âne ou cheval, personnifiant, dans notre poème, tous les vices, mais peut-être seulement, à l'origine, le pouvoir orgueilleux et stupide. Cette locution était illustrée par des caricatures auxquelles du Bus fait allusion en commençant son ouvrage. Nous avons en effet conservé une sorte d'album où sont décrits les faits et gestes de Fauvel et de ses adorateurs, avec des légendes en vers, dues à Raoul Le Petit, qui était probablement bourgeois d'Arras à la fin du treizième siècle. Cet album a été récemment reproduit par la phototypie : V Histoire de Fauvain, reproduction photographique de quarante dessins du manuscrit français ^ji de la Bibliothèque narzorw/^, par Arthur Langfors, Paris, Geuthner, 1914.

(2) Cette métaphore avait été souvent employée par les papes, depuis Grégoire VII, dans les bulles où ils affirment la subordination de tous les pouvoirs laïques à l'Église.

(3) On voit que les allusions à Clément V, le premier pape d'Avignon, sont des plus claires.

(4) Allusion à la suppression des Templiers. L'auteur ajoute foi à toutes les calomnies débitées contre eux, et félicite Philippe le Bel d'avoir porté le fer dans la plaie.

LITTfERATl'RE. T. I. 433 28

à cheval du ventre de leur mère, les juges sont sans pitié, les riches sans charité, les communes sont gouvernées par des ribauds, les maris par leurs femmes. Cela ne peut durer ainsi ; la fin du monde approche :

Et ainsi toute créature

A laissié sa propre nature

Et pris le contraire...

Je conclu par droite raison Que près sommes de la saison En quoi doit definer le monde.

Le second livre est une imitation assez originale de Renan le Nouvel ; Fauvel, au comble de la puissance, voudrait devenir l'époux de Fortune et fixer sa roue; mais la déesse, qui n'est, sous un autre nom, que la Providence divine, repousse dédaigneusement ce prétendant indigne et lui conseille d'adresser ses hommages à Vaine-Gloire, qui déçoit et qui tue. Fauvel épouse en effet Vaine-Gloire, de la main gauche, <( sans bans, sans clerc et sans prestre », et il engendre une multitude de petits « Fauveaux » qui se répandent en tous lieux et infestent même le beau jardin des fleurs de lis. Mais le règne de Fauvel finira. Fortune le lui a prédit :

A plusieurs gens de ton lignage.

Ferai souvent deul et hontage.

Et les ferai vilment descendre, Les uns tuer, les autres prendre...

Ferrant fina, ainsi fera

Fauvel, ne jà si grant sera (a).

Car U ne puet pas tous jour vivre.

C'est sur cette menaçante prédiction que se clôt le second livre, terminé en décembre 1314, quelques jours après la mort de Philippe le Bel, quelques mois avant la disgrâce de ses conseillers et le supplice de Marigny.

ENART LE CONTREFAIT »

Nous ne trouvons dans Renan le Contrefait ni cette ardeur de passion, ni cette vigueur de style, mais beaucoup plus de détails précis sur les mœurs et les opinions du temps.

Cette énorme compilation n'est que le sottisier d'un bourgeois lettré dont les déboires avaient aigri la bile et aiguisé le sens critique. Cet infati-

(a) Quelque grand qu'il soit.

gable rimeur, qui ne nous a pas révélé son nom, était de Troyes, fils d'un « épicier » (c'est-à-dire d'un droguiste ou pharmacien) ; après avoir étudié, il dut, à la suite d'un sot mariage ou d'une liaison irrégulière, renoncer aux privilèges de la cléricature. Il reprit le commerce paternel (espicerie est bon métier, dit-il), s'y enrichit, et, au bout de dix ans, se retira des affaires. Mais l'ennui l'assaillit ; il sentit alors se réveiller son amour pour l'étude, rouvrit ses vieux livres (i) et chaque jour, enfermé au milieu d'eux, se mit à noircir quelques feuillets de parchemin. Après trois ou quatre ans de cet exercice, en 1322, il posa la plume, pour la reprendre six ans après. Il récrivit alors tout son livre, parfois abrégeant, plus souvent développant et intercalant, ce qui l'occupa vingt années, c'est-à-dire sans doute jusqu'à sa mort (2).

Il y a donc dans cet épicier retraité du Montaigne ; comme le gentilhomme périgourdin, il ne suit aucun plan, écrit à tort et à travers, tantôt s 'abandonnant à son inspiration et tantôt picorant, çà et là, à travers ses livres. La ressemblance, malheureusement, s'arrête là. Tous ces radotages, il les insère, lui aussi, dans le cadre, alors bien démodé, et qui ne devait plus servir, des contes de Renart, qui ne sont plus pour lui que des prétextes à digressions; les personnages traditionnels n'ont aucune physionomie distincte, animale ou humaine; ce sont tous d'insupportables pédants qui dissertent à tout propos et hors de tout propos; ainsi Renart, sous couleur de plaider sa cause devant le tribunal du Lion, fait, d'abord en vers.

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