‹ Histoire des lettresChapitre 176 sur 206 · ANTOINE DE LA SALLE · texte numérisé non relu

ANTOINE DE LA SALLE

LE PETIT JEHAN Le DE SAINTRÉ pe^jj

Saintré, qui fait ses débuts en qualité de page à la cour du roi Jean, est un adolescent plein de naïveté et de bonnes intentions, dont la carrière s'annonce brillante (i); ime jeune veuve, « qui des belles cousines de France estoit » (2), entreprend de faire son éducation et lui prodigue des leçons de morale chevaleresque, appuyées de force citations latines et assaisonnées de caresses, qui restent innocentes, grâce surtout, semble-t-il, à la candeur du jouvenceau. Ces leçons portent vite leurs fruits : Saintré brille en maints tournois, promène à travers l'Europe sa réputation grandissante et les splendeurs d'un cortège princier, dont la dame a fait en grande partie les frais ; dans ime croisade en Prusse, où il porte la bannière royale, il occit de sa main « le grand Turc » en personne. L'inspiratrice de ces exploits est allée cacher dans ses terres son ravissement et ses tendres soucis ; là elle lie connaissance avec l'abbé d'un monastère voisin, vulgaire épicurien, galant et riche, dont les grossières assiduités, où la gas-

(i) Jehan de Saintré est un personnage historique, que l'auteur du roman rajeunit quelque peu (né en 1320, il mourut en 1368). Froissart nous dit qu'il était tenu, de son temps, pour « le meilleur et plus vaillant chevalier de France », et c'est sans doute cette réputation qui aura dicté son choix au romancier.

(2) C'est-à-dire de celles que le roi et la reine, par politesse, appelaient « Belle cousine », ce qui n'est pas un titre de noblesse ; c'est à dessein, comme on va le voir, que la désignation est très vague.

tronomie joue un grand rôle, sont bien accueillies et vite récompensées. Quand Saintré revient, sa place est prise ; (( damp abbé » peut l'accabler impunément d'avanies et de sarcasmes, et va, l'ayant entraîné à un pugilat, jusqu'à le jeter à terre, d'un crocen-jambe, devant la dame qui s'en amuse. Le chevalier outragé se venge enfin de son rival, qu'il a vaincu en duel, en lui perçant d'une dague les joues et la langue, et de la traîtresse, en révélant à toute la cour, à mots couverts, l'indignité de sa conduite.

Tous les critiques ont été frappés du manque d'unité de ce récit, qui, commencé en idylle, se termine en fabliau ; à tort, me semble-t-il. En réalité, La Salle n'a voulu faire ni l'un ni l'autre, mais une troisième édition de son traité d'éducation, débarrassé cette fois (ou presque) de tout appareil scolastique, relevé par des allusions à une réalité toute proche, les unes flatteuses, les autres satiriques, allusions qui étaient alors d'usage et presque de règle dans le roman (i). Il a voulu montrer, par un exemple, jusqu'où pouvait s'élever im jeune bachelier bien doué et de conduite exemplaire ; mais il a tenu aussi, dans ce Télémaque sans optimisme, à mettre en garde ses lecteurs contre les chimères surannées de l'amour courtois, contre les désillusions dont est menacé quiconque croit trop aisément à la vertu féminine. Dans la Salade il avait poussé plus loin encore le mépris des règles de la composition ; il faut reconnaître toutefois qu'il nous a ici trop peu préparés à la pitoyable chute de son héroïne, qu'il avait montrée d'abord quelque peu légère et coquette, mais sincèrement éprise et non dépravée.

(i) La carrière militaire de Saintré est calquée sur celle de Boucicaut, au reste présente comme son plus intime ami; déjà Froissart avait rapproché les deux persoimages, qu'il présente l'un et l'autre comme des modèles accomplis de prouesse. Quant à la « fausse dame », La Salle insiste, et il n'en était pas besoin, sur les motifs qui l'ont empêché de la désigner plus clairement.

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