‹ Histoire des lettresChapitre 175 sur 206 · NATION FRANÇAISE. LETTRES I · texte numérisé non relu

NATION FRANÇAISE. LETTRES I

PLANCm \.

romans d'aventures, dont ils se distinguent pourtant, comme on va le voir, par quelques traits essentiels.

« nARis ET n'en donne pas une idée fort exacte (i) : le récit y est ver- A VIENNE » beux, ralenti à plaisir par une foule de discours et de lettres où s'étale une cérémonieuse- phraséologie, comme si ce Marseillais avait voulu nous éblouir par son habileté à manier une langue qui n'était pas la sienne. Pierre de Provence et la Belle Maguelonne fut écrit un peu plus tard, par un autre Méridional, moins maître de sa langue, mais doué d'un talent plus souple et plus gracieux. Le thème, apparenté à ceux d'Aucassin et Nicolette et de VEscoufle, n'a rien de nouveau ni de vraisemblable (deux amants, tous deux de noble race, mais qui se croient de condition très différente, sont séparés, puis réunis par les jeux les plus étranges du sort) ; mais le style est sobre et vif, et l'ouvrage semé de morceaux lyriques ou élégiaques d'une belle venue.

« "WEAN DE porte bien plus nettement la marque du temps et du milieu : ce nJ PARIS » pQ^^ roman, où se joue avec aisance un esprit ironique et doucement railleur, consiste presque uniquement en un épisode, au reste emprunté au roman de Beaumanoir Jehan et Blonde, encadré entre im prologue et un épilogue sans intérêt. Un roi d'Angleterre, déjà mûr, aspire à la main d'une infante d'Espagne, jadis promise par son père à l'héritier de la couronne de France ; les deux prétendants font route ensemble vers les Pyrénées ; tout le long de la route, le jeune prince français, qui se donne pour un simple bourgeois de Paris, écrase son rival par le luxe de son cortège, et l'intrigue par des propos en apparence fort déraisonnables, dont le sens s'éclaircira au dénouement. Arrivé à Burgos, il éblouit la cour espagnole et conquiert aisément le cœur de l'infante. Les caractères sont esquissés d'ime main à la fois légère et ferme, le style plein de grâce et de bonne humeur. Ces deux bluettes, en dehors de leurs qualités propres, devaient charmer les contemporains par de claires allusions à des faits et à des hommes du jour, dont la portée et le sel nous échappent (2).

(i) L'auteur, un certain Pierre de la Cypède, dit avoir traduit son récit d'un livre provençal, traduit lui-même du catalan ; mais l'original, en admettant qu'il n'y ait pas là une simple supercherie, devait être français.

(2) Celles qu'on devine dans Paris et Vienne sont tout à fait obscures. Pierre de Provence, où nous voyons le fils du héros et de Maguelonne devenir roi de Naples et comte de Provence, a été écrit, semblet-il, à Naples même, à la cour des rois aragonais, dans des circonstances (qui se présentèrent plusieurs fois au quinzième siècle) où l'on considérait comme probable l'union de cette dynastie avec la famille

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LE ROMAN RÉALISTE ET SATIRIQUE. Lc réalisme, à peu près absent de

LES « QUINZE JOIES DE MARIAGE » ces tTois roiTians, s'étale au contraire dans ceux dont il me reste à parler, et surtout dans le plus ancien et le plus agréable de tous, intitulé ironiquement, par allusion à une pieuse méditation sur « les Quinze Joies de Notre-Dame )), les Quinze Joies de Mariage (i). Ces prétendues « joies », ce sont, à en croire l'auteur, <( les plus grans tourmens, douleurs, tristesses et maleiirtez qui soient en terre ». Mais celui qui en souffre ne mérite pas qu'on le plaigne, puisqu'il s'y est volontairement exposé. Regardez « le poisson estant en la grande eaue, en franchise, qui va et vient ou il lui plaist ; et tant va et vient qu'il trouve une nasse borgne, ou il a plusieurs poissons qui se sont pris au past ; et quant celui poisson les voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant a l'environ de la dite nasse qu'il trouve l'entrée et entre dedans, cuidant estre en délices et plaisirs, comme il cuide que les autres soient ». Ainsi en va-t-il du jeune homme, « frais, net et plaisant, tout occupé de jolivetés », qui, étourdiment, renonce, lui aussi, à sa « franchise ». Le voilà « enclos en la nasse et a l'aventure ne s'en repent point, et se il n'y estoit, il se y metroit bientôt, et usera sa vie en languissant toujours et finira misérablement ses jours ». Tel est le lugubre refrain qui retentit comme un glas ou s'inscrit comme ime épitaphe au bas des quinze chapitres, ou plutôt des quinze eaux-fortes, où sont décrites, avec une acuité d'observation et une verve de style inconnues jusque-là aux détracteurs de la femme et du mariage, l'insensibilité, l'hypocrisie, les déconcertantes scélératesses des épouses, belles-mères, commères, nourrices, chambrières, et la stupidité incurable des hommes, nargués, bernés, grugés et contents. « Et pourtant je ne les blasme pas de soi mettre en ménage, mais sui de leur opinion, et di qu'ils font bien, pour ce que nous ne sommes en ce monde que pour faire pénitence, souffrir affliction et mater la chair afin d'avoir paradis. »

LES « CENT NOUVELLES Cette légèreté de touche et cette finesse d'hu-

NouvELLEs » mour sont rares dans les Cent Nouvelles nouvelles^

dont l'auteur déclare que, s'il a imité Boccace, il n'a pas cherché à atteindre son

régnante de Provence. Dans Jean de Paris on a voulu voir une allusion au mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne, dont la main lui était disputée par Henri VII d'Angleterre ; mais le jeune roi de France avait aussi pour rivaux Ferdinand le Catholique et l'empereur Maximilien ; en outre la date de ce mariage (1491) est bien tardive ; le roman doit remonter à une époque où l'animosité entre Français et Anglais était encore très vive.

(i) Ce roman est antérieur à 1453, puisqu'il y est question de la querelle encore pendante entre les rois de France et d'Angleterre.

« très subtil et très orné langaige ». En cela même consiste son mérite, et nous préférons infiniment la rude et joviale verdeur de son style sans apprêts aux grâces savantes et aux élégances cicéroniennes de l'auteur du Décaméron, dont nous ne trouvons pas non plus chez lui, il faut bien le dire, la puissance dramatique, l'art de la mise en scène et l'incomparable variété de tours. Ce ne sont que des anecdotes, pour la plupart grivoises, quelques-unes d'une grossièreté rebutante, dont tout le mérite consiste dans la forme alerte et vive dont elles sont revêtues. Empruntées les imes à la tradition orale, les autres à des nouvellistes italiens (Sacchetti, le Pogge, et non Boccace), elles sont censées avoir été contées à la petite cour de Geneppe, près Bruxelles, en 1459, par les familiers de la cour de Bourgogne (i), le Dauphin (le futur Louis XI, en qui on a voulu voir bien à tort le rédacteur de tout le recueil), Philippe Pot, Jean de Lannoy, Philippe de Croy, le duc lui-même et ime quarantaine d'autres seigneurs ou lettrés ; mais la parfaite unité de style prouve à l'évidence que la « glorieuse et édifiante œuvre » est sortie tout entière d'une seule et même plume (2).

A NTOiNE DE Ce rédacteur pourrait être (mais il n'y a pas de raisons

Xm, la salle péremptoires pour l'affirmer) le meilleur prosateur du quinzième siècle, Antoine de la Salle, qui, à ce moment même, faisait partie de la cour de Bourgogne et résidait à Geneppe en qualité de premier maître d'hôtel du duc ; un des récits lui est au reste attribué.

Ce curieux personnage, né en Provence entre 1386 et 1388, servit tour à tour, au cours d'une vie fort longue et agitée, les maisons d'Anjou et de Bourgogne. Après avoir pris part à une croisade au Maroc (141 5) et séjourné en Italie, où il fut en relations avec divers humanistes, il devint, en 1436, précepteur de Jean d'Anjou, fils aîné du roi René, et dédia à ce prince son premier ouvrage, fort confus, qu'il intitula la Salade^ par allusion à son nom d'abord, et aussi parce qu'il contient « plusieurs bonnes herbes », à savoir des leçons de morale, d'histoire et d'art héraldique, agrémentées de souvenirs personnels. En 1448 il était chargé d'instruire les trois fils d'un grand seigneur bourguignon, Louis de Luxembourg, comte de Saint- Pol, auquel il dédia, en 145 1, une autre compilation, semée de nombreuses anecdotes, intitulée, par un autre calembour, la Salle. En 145S, il entra au service de

(i) Le recueil fut présenté à Philippe le Bon en 1462.

(2) Dans un autre recueil, compilé à Sens vers la même époque, figurent aussi une quarantaine de nouvelles qui paraissent toutes de source purement française. L'auteur est malheureusement un fort piètre écrivain; son objet au reste, comme celui du chevalier de La Tour Landry, était purement pédagogique. Voy. E. Langlois, Nouvelles françaises inédites du quinzième siècle, Paris, 1908.

Philippe le Bon et mourut peu après (1460). C'est vers 1454-1456 qu'il avait écrit son meilleur ouvrage, qui tient à la fois du traité didactique, du roman de mœurs et de la satire, VHistoire et plaisante Cronicque du petit Jehan de Saintré et de la

jeune dame des Belles Cousines ^ dont il offrit, en 1459, un exemplaire à son ancien élève, Jean d'Anjou.

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