‹ Histoire des lettresChapitre 178 sur 206 · CHARLES D'ORLÉANS DANS SON CHATEAU DE BLOIS · texte numérisé non relu

CHARLES D'ORLÉANS DANS SON CHATEAU DE BLOIS

notablement modifiée ; l'élément proprement lyrique s'y était encore appauvri ; elle restait didactique et moralisante, il est vrai ; mais elle s'était néarmioins assouplie et allégée ; renonçant à la lourde gravité de Machaut, à la molle prolixité de Froissart, elle se faisait volontiers plaisante, ironique, railleuse ; elle affectait un style plus rapide et brusque, mêlant tous les tons et descendant à la plus basse trivialité; l'auteur enfin se faisait dans son œuvre ime place de plus en plus large et s'y montrait souvent, non plus de biais et sous des traits conventionnels, mais dans la pleine et libre lumière de la réalité. Telles sont les nouveautés qui nous frappent chez Villon, avec des quahtés toutes personnelles qui font de lui

le plus grand poète de son siècle et Tun des plus grands de tous les siècles. C'était un enfant de Paris, <( de pauvre et petite extraction ». Orphelin de père, de caractère mobile et faible, son existence, qui paraît avoir été brève, fut jalonnée de méfaits et de crimes, qui nous sont connus, vaguement par ses confidences, très précisément par les documents que les archives criminelles du temps ont livrés à de patients chercheurs (i). Son nom même est incertain ; il avait emprunté celui sous lequel il était connu, et qu'il a illustré, à im honnête chanoine de Saint-Benoît, Guillaume de Villon, peut-être son parent du côté maternel, qui l'avait élevé et instruit. Bachelier à dix-huit ans (1449), licencié et maître es arts à vingt et un, il eût pu, comme tant d'autres, prétendre aux bénéfices et aux prébendes :

Hé Dieu ! se j'eusse estudié Ou temps de ma jeunesse folle.

Et a bomies meurs dédié.

J'eusse maison et couche molle.

Mais quoy? je fiiyoie l'escolle Comme fait le mauvais enfant.

La paresse, le jeu, les mauvaises fréquentations, les « tavernes et les filles » le perdirent. En 1455, ayant, dans une rixe, blessé à mort un prêtre, il quitta Paris, d'où il venait d'être banni par contumace, et mena pendant quelques mois une vie errante ; à la fin de 1456, ayant pris part à un vol commis au Collège de Navarre, il jugea prudent de « s'absenter » de nouveau; en partant il laissa à ses amis, en guise d'adieu, les quarante joyeux huitains qu'il intitula Lais (legs). Il parcourut alors ime partie de la France, fut pensionné quelque temps par Charles d'Orléans et reçut quelque argent du duc Jean de Bourbon; en 1461, détenu, on ne sait pourquoi, dans les prisons de l'évêque d'Orléans, à Meung (il relevait, comme clerc, de la justice ecclésiastique), il fiit relâché à l'occasion du « joyeux avènement » de Louis XI; en 1462, il était enfermé au Châtelet sous l'inculpation de vol ; en novembre 1463, poursuivi pour avoir pris part à une rixe ; ce sont sans doute ses fâcheux antécédents — car sa culpabilité n'était pas prouvée — qui le firent condamner à être « pendu et estranglé ». La sentence, dont il fit appel, fut annulée comme , excessive ; mais, eu égard à sa « vie mauvaise », il fut François villon.

(i) Voy. le livre pittoresque et richement docimienté de P. Champion, François Villon^ sa vie et son temps, Paris, 1913, 2 vol., et l'éd. A. Longnon, revue par L. Foulet (dans la Collection des Classiques français du moyen âge, 1913).

banni pour dix ans. Il dut mourir peu après, car aucune de ses œuvres ne paraît postérieure à cette date.

Les « lais «jqui n'étaient pas son premier ouvrage (i), ne sont qu'une amusante pochade d'écolier. Au moment de quitter Paris, dont il est chassé, à l'entendre, par un désespoir d'amour et, considérant l'incertitude du lendemain, il veut mettre ordre à ses affaires : après avoir laissé à son père adoptif son « bruit «, c'est-àdire sa renommée, à la belle qui lui fut « felone et dure », son cœur, il distribue à ses amis et à d'autres une série d'objets dont le choix implique une intention ironique ou satirique : à de notables commerçants, les enseignes de sa bonne ville (par exemple à un boucher, le Mouton, le Bœuf couronné, à un épicier, le Mortier d'or), à ses fournisseurs, tailleur, savetier, barbier, ses vieux habits, vieux souliers et jusqu'aux rognures de ses cheveux ; à « trois petits enfants tout nus, povres orphelins despourvus », que nous savons être trois vieux usuriers, « une poignée de ses biens )>, estimée quatre blancs ; à <( deux pauvres clercs parlant latin, — paisibles enfants bien chantant au letrin », — ce sont deux vénérables chanoines — un cens sur la maison Guillot-Gueuldry (sans doute une misérable bicoque, ou pis que cela); à divers, son équipement de chevalier, son brant d'acier

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