‹ Histoire des lettresChapitre 179 sur 206 · VILLON SORTANT DE LA « DURE PRISON DE MEXJNG · texte numérisé non relu

VILLON SORTANT DE LA « DURE PRISON DE MEXJNG

(i) Il avait sûrement écrit un roman burlesque sur les troubles qui agitèrent le quartier latin en 1451-1452.

(au reste retenu en gage), ses gants, sa cape de soie, sans oublier sa meute (i).

Cinq ans après, au moment où il sortait de la « dure prison de Meung », où il avait « laissé presque la vie », il reprit le même cadre, mais en tira un tout autre parti. Dans son Testament, il se représente sur son lit de mort, prêt à comparaître devant Dieu; et, comme s'il était lui-même dupe de l'illusion qu'il crée, il voit tout son passé de misère et de honte se dresser devant lui. Il est alors à im tournant de sa vie : il pourrait, abolissant ce passé, reprendre ses études, se préparer une honorable carrière, comme l'ont fait tels de ses anciens compagnons, devenus « grands seigneurs et maistres ». Il se figure, avec attendrissement, la douce et grasse existence (car l'idéal du pauvre hère n'est pas bien élevé) qu'il mènerait alors ; et s'il retombait dans le vice, il proteste qu'il se jugerait lui-même digne du bûcher. Mais se trouvera-t-il, le sauveur inespéré qui lui assurerait le vivre et le couvert? Et parmi ces velléités de rénovation morale, il est assailli, fasciné par les souvenirs qui se déroulent devant lui comme dans un rêve, de sa libre vie de bohème insouciant.

Dans cette confession d'une sincérité sans égale, où il insère, pour les sauver de l'oubli, sous prétexte de les léguer à tel ou tel, celles de ses œuvres antérieures auxquelles il tient le plus, il nous ouvre le fond de son âme, ne nous cache rien de ce qu'il pense sur l'amour, les fenmies, la vie, la mort, toutes choses enfin : aux calembours les plus vulgaires, aux saillies les plus folles, il mêle les réflexions graves, les mélancoliques souvenirs, les évocations troublantes. C'est le caprice déconcertant, l'humour fantasque de Heine et de Musset, moins l'amertume de l'un et le dandysme de l'autre, sans l'ombre de pose littéraire ou morale. Il n'y a pas de livre plus profondément humain et dont plus de pages se soient gravées dans toutes les mémoires : nous y trouvons tour à tour la méditation sur la mort devant le charnier des Innocents, digne pendant du soliloque d'Hamlet :

Quant je considère ces testes

Entassées en ces charniers.

Tous furent maistres des Requestes,

Au moins de la Chambre aux Deniers, Ou tous furent porte-panniers :

Autant puis l'ung que l'autre dire...

(i) Les Lais ont quelque analogie avec les pièces où Bodel, Fastoul et Adam de la Halle, au treizième siècle, avaient pris « congé » de leurs compatriotes, les bonnes gens d'Arras. Le testament en vers, que Jean Régnier avait inséré, en 1432, dans ses Fortunes et Adversitez (voir plus haut, p. 494, en note), n'a pas le moindre caractère plaisant ou satirique. Le premier exemple de donations burlesques se trouve dans les « lettres envoyées par Eustache Deschamps, lui estant malade, et la manière de son testament par esbatement » ; mais il est douteux que Villon ait connu l'un ou l'autre de ces prédécesseurs.

les Regrets de la belle heaulmière, où sont décrites, avec un si franc, si large réalisme, les séductions et les déchéances de la beauté féminine :

Qu'est devenu ce front poly.

Ces cheveulx blons, sourcils voultis, Grant entrœil, le regart joly.

Dont prenoie les plus soubtilz...

Ainsi le bon temps regretons

Entre nous, povres vielles sotes, Assises bas, a crouppetons.

Tout en ung tas comme pelotes, A petit feu de chenevotes Tost allvmies, tost estaintes ;

l'impérissable Ballade des Dames du temps jadis, avec « ce refrain exquis, évoquant une image à la fois passagère, éclatante et frêle, comme celle même des fantômes qui passent devant nous » (i) :

Mais où sont les neiges d'antan ?

Tournons le feuillet :

le spectacle change, et c'est l'ignoble ballade de la grosse Margot, ou celle qui nous décrit si gaiement l'entrée en paradis de l'âme falote du buveur émérite, « le bon feu maître Jean Cotart ».

Dans le genre grave, Villon s'est surpassé lui-même le jour où, condamné à la potence et persuadé pour de bon que sa dernière heure était venue, il a écrit, en guise d'épitaphe, la Ballade des Pendus, avec cet appel, si émouvant dans sa

(i) G. Paris, François Villon y p. 107.

chrétienne humilité, à la pitié de ses « frères humains », et cette terrifiante description du gibet et des misérables restes qui y pourrissent :

Vous nous voiez cy attachez cinq, six :

Quant de la chair, que trop avons nourrie,

Elle est pieça dévorée et pourrie.

Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne s'en rie ;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !...

La pluye nous a bùez et lavez.

Et le soleil desséchiez et noircis;

Pies, corbeaulx nous ont les yeux cavez,

Et arrachié la barbe et les sourds.

Ne soiez donc de nostre confrairie :

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

QUELQUES IMITATEURS Ce grand poète trouva, dans la génération qui

DE VILLON suivit la sienne, d'assez nombreux imitateurs. Le plus

notable, Henri Baude, né en Bourbonnais, longtemps « élu sur le fait des aides » en Bas-Limousin, put bien, dans le récit de ses « prisons » et tribulations diverses, lui emprunter le cynisme de ses descriptions, mais non sa verve et sa puissance évocatrice : comme Villon, il écrivit un « testament », non le sien, mais celui de la mule Barbeau, vieille mule d'avocat, qui lègue sa queue à son maître pour chasser les mouches, son chant au curé de la paroisse, etc.

Il y a pourtant chez lui une perle qui a été recueiUie et enchâssée par Marot :

En un mol lit, vis entre neuf et dix, Près d'im grand feu, un chanoine bien gras.. Et sur ce poinct on apporta la nappe, Où il connut que le dîner s'advance.

Alors s'étend, il se frote, il se grate... La faim le prent, et il prit sa chemise : « Mon Dieu, dit-il, donne-moi patience : Qu'on a de maux pour servir saincte Église ! »

"poÉsiES DIVERSES Une gaieté sans apprêt, une ironie sans fiel,

A BURLESQUES ET BADINES ^u malicicux csprit d'obscrvatiou, voilà ce qui caractérise ime foule énorme de courtes pièces, pour la plupart anonymes, dont

beaucoup empruntent la forme alors en vogue du huitain (en ababbcbc) créée par Chartier et adoptée par Villon. La satire des femmes, des maris, des divers métiers, im événement notable ou simplement un incident, un scandale ayant ému ou diverti le quartier, en font ordinairement les frais ; destinées à être récitées ou mimées dans les carrefours ou les théâtres, s'adressant à un public de médiocre culture, elles n'ont souvent qu'une faible valeur littéraire, mais sont précieuses pour l'histoire des mœurs et de la langue (i).

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