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LE COLLEGE DE NAVARRE A PARIS

Un jour, il alla plus loin encore et fit appel, pour éclairer et diriger l'opinion, quelque peu désorientée par sa politique violemment antipapale, au concours d'im modeste entrepreneur de spectacles, dont la plume avait déjà, sous d'autres formes, servi ses desseins, Pierre Gringore (i).

PIERRE On a maintes fois analysé, et c'était justice, la sotie du

GRINGORE Prince des Sots et la moralité de V Homme obstiné, qui furent représentées en grande pompe aux Halles de Paris, le mardi gras de l'an 15 12. Dans la sotie. Mère Sotte, jouée par Gringore lui-même, dont c'était le rôle habituel, apparaissait, (( vêtue comme d'Église », ayant pour acolytes Sotte Fiance et Sotte Occasion, prêchant ouvertement l'hypocrisie et le parjure :

De bonne foi c'est le vieil jeu...,

bien décidée à brouiller tout dans l'État, à soulever contre le roi Noblesse et Clergé :

Je trouverai inventions

De mutiner princes, prélats...

Sotte Commune (c'est-à-dire le peuple), qui prévoit des entreprises lointaines et hasardeuses, de bénéfices douteux, dont elle payera sûrement les frais, se met à grommeler, selon sa coutume : — toujours la Commune grommelle, — mais on l'apaise en lui remontrant que le prince ne veut la guerre que pour lui procurer plus sûrement la paix :

Le Prince des Sots ne prétend Que donner paix a ses suppôts.

La moralité, sur un ton plus grave, soutenait la même thèse et conduisait aux mêmes conclusions. Peuple français, qui se substitue à Sotte Commune, et Peuple italique se reprochent longuement leurs torts réciproques, mais le second envie du moins au premier le prince qui fait son bonheur. L'Église n'est plus représentée par Mère

(i) Gringore, né en Normandie vers 1475, entrepreneur de « mystères » au service de la ville de Paris dei50iài5i7 (voy.plus haut, p. 525), pensionné par Louis XII et divers seigneurs, héraut d'armes d'Antoine de Lorraine en 1518, mort après 1538, fut un polygraphe aussi médiocre que fécond. Ses œuvres allégoriques et morales, pleines de plagiats, méritent à peine une mention; plus intéressants sont le Mystère de saint Louis, dont il a été parlé plus haut (p. 528) et surtout les pamphlets où il soutint la politique royale, VEspoir de Paix, l'Entreprise de Venise (1509), la Chasse du Cerf des Cerfs (1510-1511), Voy. Ch. Oulmont, Pierre Gringore, Paris, 1911.

Sotte, mais par l'Homme obstiné, grossière caricature de Jules II, qui vient faire une cynique profession de foi :

Mais qu'est ceci? D'où me peut-il venir D'estre pervers et ne vouloir tenir Compte de Dieu, ne d'homme ne de diable? Je ne me puis de mal faire abstenir.

Il fait appel à Simonie et Hypocrisie pour séduire ses adversaires; mais ceux-ci ne sont pas assez aveugles pour tomber dans le piège, et le Ciel, au reste, veille sur la bonne cause : du haut d'une chaire élevée, Pimition Divine vient solennellement réciter une ballade dont le refrain est une menace :

On se repent certaines fois trop tart !

Quand, peu après, éclatèrent les querelles religieuses, la sotie se fut volontiers, elle aussi, avec plus d'audace encore que la moralité, jetée dans la mêlée : mais François I" comprit qu'elle ne pouvait que verser l'huile sur le feu, et, très sagement, il lui imposa silence.

La sotie, la moralité et le monologue portaient trop évidemment l'empreinte du moyen âge pour résister au grand mouvement de rénovation qui marqua le milieu du seizième siècle. La farce au contraire, qui plongeait ses racines dans les profondeurs de l'esprit populaire, échappa au naufrage de notre ancien théâtre comique ; elle poursuivit sans encombre sa carrière, en province et à Paris même, où trois « farceurs » célèbres, Turlupin, Gautier- Garguille et Gros-Guillaume, réussirent à forcer les portes de l'Hôtel de Bourgogne. MoUère, qui, tout enfant, s'était amusé à leurs saiUies, ne dédaigna point, à ses débuts, de se faire leur émule et c'est, on l'a souvent remarqué, l'esprit même et les procédés de la farce qui se retrouvent dans certaines scènes de quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, comme le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire (i).

(i) Le répertoire de notre ancien théâtre comique, consciencieusement inventorié par Petit de Julle- VILLE (i886)j comprend environ soixante moralités, trente soties, cent soixante farces ou sermons joyeux. Mais ces chiffres ne donnent aucime idée de ce que fut la production, la plupart des pièces nous ayant été conservées par im pur hasard : ainsi ime cinquantaine de farces se trouvent imiquement dans le célèbre manuscrit du duc de LavaUière (aujourd'hui à la Bibliothèque nationale) et quarante-cinq dans le recueil imprimé du British Muséum, recueil formé au seizième siècle par vm amateur, et qui a été retrouvé en 1845 dans xm grenier de BerUn.

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