CHAPITRE VI
7. L'esprit de la Renaissance. L'humanisme; la Réforme; Vinfluence des littératures étrangères. — //. La poésie de cour : Clément Marot et Mellin de Saint-Gelais. La poésie idéaliste et philosophique : le platonisme; Marguerite d'Angoulême; Antoine Heroët; Maurice Scève; Vécole lyonnaise. — ///. La prose. Romans de chevalerie; nouvelles italiennes et espagnoles; les <( Amadis ». Récits plaisants ou grivois. Le conte et la nouvelle. « VHeptaméron ». Noël du ^ail. — IV. Rabelais, — V. Calvin, — Conclusion.
ARMi les grands faits qui ont, à cette époque, bouleversé et
renouvelé le monde, il y en a deux qu'il est de tradition de rappeler à propos de notre histoire littéraire, et que Ton désigne par les noms, commodes mais im peu vagues, de Renaissance et de Réforme.
L'HUMANISME Contrairement à un préjugé jadis fort répandu, la culture
classique était au moyen âge, au moins depuis Charlemagne, fort en honneur. Si l'antiquité grecque restait un monde fermé, la httérature romaine était au contraire très accessible : la bibliothèque d'un clerc du douzième siècle pouvait être, à cinq ou six auteurs près, aussi riche que celle d'un humaniste du
quinzième (i). La langue de Cicéron et de Virgile était maniée avec autant d'adresse par les contemporains de Louis VII que par ceux de Laurent de Médicis et de Léon X. Dès la fin du treizième siècle, le monde laïque avait souhaité passionnément prendre des livres latins toute la connaissance compatible avec son ignorance de la langue : ce n'est pas de sa faute s'il n'avait pu en entrevoir qu'une image affaiblie dans des traductions inexactes ou des adaptations grossières ; c'est que les auteurs même de celles-ci n'avaient des ouvrages qu'ils entreprenaient de vulgariser qu'une intelligence insuffisante ; ils en comprenaient parfois la lettre, mais non le sens profond, et surtout ils n'en sentaient pas le charme ; ne cherchait-on pas, au reste, dans ces chefs-d'œuvre des preuves indirectes du christianisme, des leçons de science et de morale ? Il fallait, pour que leur beauté apparût, qu'on les étudiât en eux-mêmes et pour eux-mêmes, en écartant gloses et commentaires, en se dérobant à toute préoccupation doctrinale. C'est ed ItaHe d'abord que ce résultat fut obtenu, grâce aux efforts des deux ou trois générations d'humanistes, lettrés déUcats et philologues exacts, qui rejoignirent Pétrarque et Boccace à Valla, Pogge, Philelphe et Pontano. Leurs méthodes, apportées chez nous par de graves savants, dont la plupart étaient allés se former à leur école, Guillaume Fichet, Robert Gaguin, Érasme, Budé, trouvèrent, à partir de 1530, leur consécration officielle dans la fondation du « Collège des trois langues » ou « Collège royal », et portèrent bientôt les mêmes fruits (2) : il est clair que Ronsard et ses amis lurent Catulle, Horace et Virgile avec d'autres yeux que ne l'avaient fait Chartier et même Marot, et qu'ils trouvèrent chez Homère, Pindare ou Théocrite des sources d'inspiration que ceux-ci n'y eussent pas découvertes. Mais cette initiation, très lente et laborieuse, ne fut vraiment complète et ne fit sentir son influence qu'aux abords de 1550 (3).
LA RÉFORME La Réforme elle aussi se prépara longtemps dans l'ombre.
Ses symptômes, dont on trouvera ailleurs une analyse détaillée, furent la révolte contre la tyrannie d'Aristote, le dégoût des sèches méthodes scolastiques, un mysticisme aspirant à une religion moins formelle et plus intérieure,
(i) Aux œuvres antérieurement connues, le quinzième siècle n'a guère ajouté que celles de Lucrèce, Tacite, Silius Italiens, Quintilien, et quelques discours de Cicéron.
(2) Quelques Italiens, comme Girolamo Balbo et Fausto Andrelini, étaient venus, à la fin du quinzième siècle, professer à Paris ; mais, outre que leur séjour avait été éphémère, ils s'étaient déconsidérés par leur vanité et des querelles scandaleuses. Un peu plus tard, Girolamo Aleandro enseigna le grec à l'Université, dont il fut recteur en 15 13.
(3) Sur l'himianisme et les premières manifestations de la Renaissance littéraire, voy. H. Chamard, les Origines de la poésie française de la RenaissancCy Paris, 1920.
une soif de savoir et de comprendre impatiente de toute contrainte dogmatique, une superbe confiance dans la force de la raison, un retour enfin, plus ou moins conscient, au naturalisme païen, conséquence de la diffusion des œuvres antiques. De ces fluctuations de pensée, de ces chocs de systèmes, c'est évidemment dans les œuvres des théologiens, des philosophes, des savants, alors écrites en latin, qu'il faut chercher les plus retentissants échos ; mais nous en trouvons aussi, et des plus significatifs, dans les œuvres de quelques prosateurs, romanciers, critiques ou nouvellistes; nous en percevons même quelques retentissements, plus vagues et lointains, dans les œuvres en vers.
La poésie, en effet, alors comme au siècle précédent, se réduit trop souvent à n'être qu'un passe-temps de lettrés et borne ses ambitions à divertir une cour ou à éblouir un cénacle; nous verrons en revanche se dessiner de plus en plus nettement la physionomie des auteurs : par l'étalage de leur personnalité, ceux même qui sont encore, à d'autres égards, enfoncés dans le moyen âge sont déjà des hommes
de la Renaissance. atelier de reliure (Gravure du xvi» siècle).
LES LITTÉRATURES Mais ce qu'il y a de plus notable à cette époque, c'est
ÉTRANGÈRES l'influeuce des littératures étrangères, qui étaient restées
jusque-là tout à fait ignorées. Des relations intellectuelles assez suivies avaient été nouées, il est vrai, au cours du quinzième siècle, avec l'Italie, relations favorisées par le séjour des papes à Avignon et la politique de nos rois ; d'autres s'étaient ébauchées avec la Flandre et l'Allemagne, mais elles ne mettaient guère en contact que des lettrés ou des savants, que rapprochaient déjà de communes études. De ce qui s'écrivait en langue vulgaire au delà de nos frontières, le public ignorait tout. Le Décaméron fut le seul ouvrage italien, le Narrenschiff de Brandt le seul ouvrage allemand qui eussent passé dans notre langue avant l'an 1500 (i).
(i) Le Décaméron^ traduit par Laurent de Premierfaict dans le premier quart du quinzième siècle, fut imprimé au moins huit fois de 1485 à 1541. On a publié récemment une traduction en vers, aussi du quinzième siècle, de V Enfer de Dante; mais ce ne fut là qu'une tentative isolée et qui resta sans écho.
C'est au cours des triomphales expéditions outre-monts de 1498 à 15023 des « voyages » à Gênes et à Venise, que l'Italie fut brusquement révélée aux rudes contemporains de Charles VIII et de Louis XII. Ce fut pour eux un enchantement : ils furent séduits, transportés, ravis par la richesse des villes, la splendeur des palais, la belle ordonnance des jardins (« il n'y manque, écrivait naïvement Charles VIII, qu'Adam et Eve pour que ce soient de vrais paradis terrestres »),
le charme des œuvres d'art, le faste de la vie de cour, la noble aisance des gentilshommes, la parure et la beauté des femmes. Ils emportèrent dans leurs bagages livres et tableaux, marbres et bijoux, ramenèrent avec eux des artistes et des poètes. Au cours des cinquante années qui suivirent, les traductions se multiplièrent : des écrivains, plus zélés qu'adroits, firent passer dans notre langue les Triomphes de Pétrarque en 15 14 (les Sonnets seulement en 1548), le Morgante de Pulci en 15 19, la Fiammetta et le Filocolo de Boccace en 1532 et 1542, le Cortegiano de Castiglione en 1537, le Roland furieux en 1543, VArcadie de Sannazar en 1544, les Asolani de Bembo en 1545, le Roland amoureux en 1549; la Comédie de Dante devra attendre jusqu'en 1596, la Jérusalem délivrée jusqu'en 1595. L'Espagne fournit moins; ce furent toutefois devrais succès de librairie que les traductions de la CélestinCi en 1527 et 1542, des diverses œuvres de Guevara, de 1531 à 1540, des romans de Diego de San Pedro et de Juan de Flores, de 1526 à 1540, et enfin, à cette dernière date, de l'Amadis. De l'allemand enfin on traduisit, en 1532, le TU Eulenspiegel, et, un peu plus tard, quelques œuvres de Luther.
FONDEUR DE CARACTERES (Gravure du xvi* siècle).
LA POÉSIE DE COUR. Toutcs CCS influenccs se croisent dans l'œuvre de
CLÉMENT MAROT Marot, dout on n'a longtemps voulu voir que le côté licencieux ou frivole. La frivolité était en effet le fond de la nature de ce gentil
poète, dont les circonstances firent un persécuté et un polémiste. D'abord page de Nicolas de Villeneuve, sire de Villeroy (1515), puis secrétaire de Marguerite d'Angoulême (15 18), il succéda à son père (1526) comme valet de chambre du roi, qu'il suivit à Pavie, mais non dans sa prison. C'était l'époque où la régente Louise de Savoie sévissait durement contre les protestants, que l'on rendait responsables des malheurs publics ; Marot, qui, chez Marguerite, s'était laissé gagner