‹ Histoire des lettresChapitre 198 sur 206 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

de l'abbaye », infatigablement actif, serviable, débrouillard, mais avant toute chose « point bigot et bon compagnon, » en somme moine aussi peu moine que possible, satire vivante, et plus éloquente que toutes les diatribes, de l'idéal monastique.

LA DOCTRINE Rabelais qui, par cet art vigoureux et rudimentaire, appar-

DE RABELAIS tient encorc au moyen âge, en est, par la pensée, aussi dégagé que possible, plus peut-être que ne le fut aucun homme de sa génération. Il bafoue, dans Janotus et Tubal Holofeme, le verbiage solennel, la science creuse, l'éducation livresque et machinale, qui « abâtardit l'esprit et corrompt toute fleur de jeunesse » ; il maudit et ridiculise dans Picrochole l'esprit d'aventures et de conquête, ces fausses prouesses qui ne sont en réalité que « briganderies et méchancetez, contraires à la profession de l'Évangile » ; il n'est point dupe de cette idéalisation chevaleresque de la femme, être « fragile, variable, muable », où il n'est pas loin de voir ime erreur de la nature. Ce n'est pas seulement aux moines qu'il en veut parce que ce sont des parasites ignares et voraces; ce qu'il bat en brèche, c'est l'ascétisme, c'est-à-dire l'esprit même du christianisme, contre lequel ses descriptions de ripailles formidables, ses peintures, complaisantes ou éhontées, de la vie sous toutes les formes et dans toutes les fonctions, des plus nobles aux plus basses, sont une continuelle protestation, la plus vigoureuse peut-être qui se soit jamais produite. Il n'est point athée, ni même matérialiste; il croit à l'immortalité de l'âme, à un Dieu conscient et bienfaisant, que ses personnages invoquent dévotement et louent sans cesse de sa « bonté immense », mais il est hostile à tous les dogmes, dont l'aveugle respect engendre l'intolérance et la haine entre concitoyens. La sagesse consiste pour lui, selon l'aphorisme antique, à suivre la nature, à jouir de tous les biens qu'elle nous of&e, à dominer, en leur opposant une inaltérable sérénité, tous ces accidents « qui ne sont dignes d'émouvoir nos affections et troubler nos sens »; sa maîtresse forme est une « certaine gaîté d'esprit confite en mépris des choses fortuites », c'est-à-dire en somme de celles dont nous ne sommes pas maîtres.

Cette sagesse, dont il prétend que son livre est plein (i), il l'appelle le pantagruélisme. C'est en effet celle que professe le plus accompli de ses trois géants, celui qui incame le mieux son idéal politique ainsi que les autres. Cet idéal, c'est le pouvoir absolu, aux mains d'un prince très intelligent, très tolérant, très bon, et même « bonhomme », c'est-à-dire une tyrannie patriarcale. Il faut donc se garder,

(i) « Livre plein de pantagruélisme », écrit-il au-dessous du titre à partir de l'édition de 1535.

comme on l'a fait souvent, d'enrôler Rabelais parmi les rêveurs épris de grandes réformes sociales et les apôtres de la Révolution.

Quant à son idéal personnel, ce n'est pas l'action, l'effort dépensé au service de la communauté, c'est une vie de libres études, poursuivies dans ime quiétude grasse et somptueuse, égayée par la fréquentation d'hommes intelligents et de femmes aimables et belles ; la fameuse abbaye de Thélème n'est pas vm phalanstère où chacun contribuerait également au bien-être de tous ; c'est une fondation très aristocratique, une sorte de temple de la science, dont les officiants sont des privilégiés de la science et de l'esprit, « gens libères, bien nés, bien instruits », que sert une armée de mercenaires, à qui cette inégalité paraît toute naturelle : nouvelle preuve que Rabelais n'est nullement un précurseur des idées démocratiques.

CALvm. « L'INSTITUTION Aux antipodes de cet apôtre d'im naturalisme

CHRÉTIENNE » Optimiste, se dresse la sombre figure de Calvin,

qui rêva de restaurer, fût-ce au prix de la violence et des supplices même, la pure doctrine du Christ. La pensée et l'influence de Calvin seront étudiées ailleurs avec tout le soin nécessaire; nous n'avons à mentionner ici que la traduction qu'il donna lui-même de son grand ouvrage dogmatique, parce que c'est un des monuments les plus considérables de notre prose. ^Institution chrétienne devait n'être d'abord, dans la pensée de Calvin, qu'un manuel très bref, destiné à l'instruction des néophytes, et, pour en assurer la diffusion dans toute l'Europe, il l'avait rédigée d'abord en latin (1536). Mais les circonstances l'amenèrent bientôt à en modifier sinon le plan, qui resta celui du catéchisme de Luther, du moins le caractère et les dimensions. Pour désarmer l'autorité royale, qui commençait à sévir, pour éclairer l'opinion, ameutée par de furieuses calomnies, il voulut faire un exposé complet de ses doctrines, montrer leur parfaite conformité avec l'Évangile et leur bienfaisante influence sur les mœurs ; cet exposé, il ne cessa, jusqu'à la fin de sa vie, de l'amplifier, de le fortifier de nouveaux arguments (il n'en pubha luimême pas moins de vingt-six éditions). En 1541 il traduisit en français le texte remanié en 1539, et fit précéder cette traduction d'une (( Épître au roi », où il réclamait, en termes hautains, pour la vérité qu'il apportait au monde, non la tolérance, mais la protection des lois.

On retrouve dans cette traduction, non seulement, ce qui est tout naturel, la belle ordonnance des matières et la rigueur impeccable de Targumentation, mais la netteté et la vigoureuse concision de l'original; le style néanmoins est d'allure très française, moins asservi au vocabulaire et aux constructions latines que ne le sera, un siècle plus tard, celui du Discours de la Méthode, pourtant écrit d'emblée en français ; il n'est pas « triste », comme on l'a répété si souvent depuis Bossuet, mais seulement austère et quelque peu tendu ; émaillé çà et là de locutions familières et de proverbes, qui atténuent cette gravité, il confine même parfois, quand Calvin se laisse aller à l'injure et au sarcasme, — et plus même que nous ne le voudrions, — à la trivialité. Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, ce livre est la vivante image d'une puissante et redoutable personnalité. Mais ce ne sont point seulement ses mérites propres qui en font l'importance : par les imitations et les répliques qu'il a provoquées, il a contribué plus qu'aucim autre à installer notre langue dans un domaine qui jusque-là lui avait été fermé (i).

CONCLUSION A la date, décisive dans notre histoire littéraire, où nous

sommes arrivés, la prose française avait déjà fourni une glorieuse carrière : abondante et nuancée dans les romans courtois, tour à tour énergique, alerte, fluide, pittoresque sous la plume de nos meilleurs chroniqueurs, elle avait, au quinzième siècle, traversé une crise qui pouvait altérer gravement sa physionomie ; mais le bon sens du public avait fait justice des « latiniseurs » et de leurs ambitieux barbarismes : Antoine de la Salle, Noël du Fail, Rabelais lui avaient rendu ses qualités naturelles de simplicité grave ou familière; enrichie, afiinée, plus que disciplinée, trop capricieuse dans ses tours, elle n'était pas encore parfaitement propre à la spéculation, à l'analyse ou à la haute éloquence, mais elle of&ait déjà au romancier et au peintre de mœurs les plus amples ressources; elle pouvait attendre la venue prochaine d'im Montaigne, puis d'un Descartes et d'un Bossuet.

Plus brillantes mais plus agitées avaient été les destinées de notre poésie : austère sans raideur, parfois grandiose dans nos plus anciennes chansons de geste, subtile, raisonneuse, quelque peu prolixe dans les romans arthuriens, audacieusement espiègle et narquoise dans les fabUaux et les romans de Renart, elle avait,

(i) La traduction la plus souvent réimprimée est celle de 1560, faite sur le texte très amplifié de 1559 j mais elle est plus molle, plus verbeuse, et même moins fidèle à l'original que celle de 1541, qui, heureusement, vient d'être reproduite par MM. A. Lefranc, H. Châtelain et J. Pannier, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes^ fasc. 176-177, Paris, 191 1.

pendant deux cents ans, ébloui et charmé l'Europe par sa richesse exubérante. Mais, vers la fin du treizième siècle, elle avait été tout à coup comme frappée de stérilité ; la sécheresse de l'esprit bourgeois, le formalisme de l'esprit imiversitaire, l'abus de la scolastique avaient tari les sources de l'inspiration ; les genres narratifs végétaient dans une attristante décrépitude ; la poésie lyrique n'avait su renouveler que ses moules et vivait, elle aussi, sur des lieux communs usés ; l'enseignement moral et la satire, envahis par l'abstraction, étouffaient dans des formes de plus en plus rigides et pédantesques. Un premier contact avec l'antiquité n'avait abouti qu'à un vain étalage de creuse érudition, à un lamentable obscurcissement de nos quahtés nationales. Marot et ses quelques disciples, en remontant ce courant, étaient retombés dans la platitude, tandis que l'école lyonnaise se perdait dans les nuages. Ni l'imitation des Latins ni celle des Italiens n'avaient en somme réussi à faire l'éducation de nos poètes. Ce qui leur manquait encore, c'était un style grave sans lourdeur, noble sans affectation, capable de s'élever sans effort des régions moyennes aux plus Jiauts sonmiets. C'est l'honneur de la Pléiade de l'avoir compris et d'avoir essayé, non sans quelques maladresses et excès de zèle, de forger cet instrvmient, qui ne recevra toute sa perfection que des mains de nos classiques.

TABLE DES ILLUSTRATIONS

Page 1