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demandèrent des idées pour s'en inspirer et diriger leur vie. L'Église leur apprit la langue de la religion romaine ; puis, dans la pratique des écoles et des techniques, ils recueillirent les mots, les expressions, les tournures et les images, les rythmes et les mètres propres à exprimer leurs pensées, leurs connaissances, leurs sentiments. Le latin les nourrit du suc du passé et se développa même avec leurs propres progrès. Pendant sept ou huit siècles la langue populaire des Romains fut celle de la masse des Gaulois, des Gallo-Romains et des Barbares qui se mêlaient à eux. Par la suite, le latin classique resta la langue de l'élite et produisit des œuvres honorables pour notre pays et souvent dignes de la grande tradition romaine.
L'apparition du français n'a pas supprimé le latin populaire dont il est sorti. Pendant longtemps les deux langues ont été concurremment en usage et même parfois elles se sont mêlées. Le français littéraire, qui s'est développé lentement du neuvième au treizième siècle, s'est d'abord inspiré de notre littérature en latin pour les idées comme pour les mots. Et même quand le français, vers le seizième et le dix-septième siècle, est devenu peu à peu prépondérant dans l'usage joumaUer et dans la littérature, il a continué à puiser dans le vocabulaire latin, singuhèrement enrichi au treizième siècle, utilisant les œuvres littéraires qui s'étaient produites en notre pays comme dans tous ceux oii la langue de Rome était encore la langue de la pensée et des sentiments élevés.
L'extension prise peu à peu par le français n'a fait disparaître ni le latin parlé, ni surtout le latin écrit. Le seizième, le dix-septième, le dix-huitième siècle ont vu en France des œuvres latines d'une grande valeur, dont l'influence est loin d'être encore épuisée. Le dix-neuvième siècle même a rendu au latin une place considérable dans les études et a prolongé, dans les écoles Uttéraires néo-classiques comme dans l'art et la religion, l'influence de la langue et de la littérature qui avaient pris à Rome leur origine.
Aussi estime-t-on avec raison que, pour faire im Français complet, il faudrait joindre à l'apprentissage de notre langue ime connaissance suffisante du latin populaire, classique et médiéval. De même il convient, avant d'aborder l'histoire de la Uttérature en français, d'étudier cette littérature en latin qui l'explique et, pendant longtemps, a servi seule à exprimer la pensée et la volonté nationales, et qui, même lorsqu'elle a perdu la maîtrise, produisit encore des œuvres dont la suppression amoindrirait notre patrimoine et celui de l'humanité : c'est à cette condition que l'on peut connaître la France dans son passé, et mieux la comprendre dans son présent et dans son avenir.
Des travaux nombreux et solides, spirituels même et brillants, ont prouvé que
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
la littérature française en latin fournit des renseignements précieux pour l'histoire de la civilisation. EUe présente des pages gracieuses, puissantes par l'expression des sentiments, des périodes oratoires vraiment éloquentes, une poésie, digne élève de la poésie antique et qui annonce la poésie moderne. Une anthologie bien composée en ferait sentir toute la valeur esthétique. La comparaison des morceaux ainsi rassemblés avec les textes latins proprement dits, classiques et non classiques, montrerait d'abord ce qui revient aux écrivains de Rome, ce qui appartient en propre aux nôtres, dans le vocabulaire, la grammaire et la syntaxe, dans l'agencement des phrases et des périodes, dans l'emploi des mètres et des rythmes, des épithètes, des images et des figures, dans les idées et les doctrines, dans la connaissance de la nature et dans celle de l'homme, pour la direction des individus et des sociétés. Une seconde comparaison, avec nos textes en français, établirait ensuite l'influence de nos écrivains en latin sur notre langue et notre littérature nationales. Et comme notre littérature latine a tenu le premier rang dans le monde occidental, une comparaison complète — successive et synchronique — montrerait ce que doivent à la nôtre les littératures latines des autres pays et, par suite, leurs littératures particulières.
Dès le second siècle avant Jésus-Christ, des Gaulois cisalpins et transalpins sont d'excellents écrivains romains.
Dans les cinq premiers siècles de l'ère chrétienne, les Gallo-Romains contribuent à développer la civilisation et à constituer la littérature latines. L'éloquence est cultivée dans les écoles de la Gaule, qui fournissent des maîtres à tout l'Empire et à Rome même. Eumène et Ausone, Salvien et Rutihus Namantianus, les Chrétiens saint Hilaire de Poitiers, Sulpice Sévère, Paulin de Noie, Cassien et Marins Victor produisent des œuvres qui contribuent aux singulières évolutions d'une civilisation qui se transforme.
Dans la période mérovingienne et franque, les Francs deviennent, conrnie les Gaulois, les défenseurs de la civilisation gréco-romaine. Le maître écrivain est alors Sidoine Apollinaire, dont l'influence se fera sentir jusqu'au temps des trouvères et au delà. Autour de lui se forme un groupe d'écrivains qui conservent beaucoup de l'illustre passé méditerranéen : Ennodius, <( l'ancêtre des romanciers français de notre époque et des auteurs de Mémoires » ; Avitus, le poète que Guizot a rapproché de Milton ; Fortunatus qui, pendant plus de quarante ans, fut le commensal, l'ami et le maître des seigneurs francs, des nobles gallo-romains et des évêques ; Grégoire de Tours, notre Hérodote et le précurseur de Froissart, dont les continuateurs nous conduisent à peu près jusqu'à la bataille de Poitiers, où Charles Martel sauva, tout à la fois, le christianisme et la civilisation gréco-romaine.
De 768 à 814, Charlemagne groupe autour de lui des hommes dont le nom mérite d'être conservé : c'est la première Renaissance qui, avec des alternatives de progrès et d'arrêts parfois significatifs, nous conduit jusqu'au treizième siècle. La littérature latine domine en Occident et fournit aux œuvres en français, peu nombreuses jusqu'au onzième siècle, ce qu'elles ont de meilleur. Alcuin et Jean Scot, Florus et Wahlafried Strabon, Abbon, Heiric et Rémi d'Auxerre, Gerbert, les Chartrains, Thierry, Bernard de Chartres et Jean de Salisbury, Lanfranc et saint Anselme, Roscelin et Abélard, saint Bernard et les Victorins laissent des œuvres dont la pensée, féconde et parfois puissante, agira longtemps encore en France et dans d'autres pays. Et leur prose, leurs vers usent d'ime langue qui rappelle souvent les classiques, surtout Cicéron et Virgile, avec des trouvailles qui dénotent une réelle originalité.
Au treizième siècle, c'est une seconde Renaissance, une période importante dans l'histoire de l'humanité et dans celle du christianisme, pour les arts, les sciences et les lettres, pour la théologie et la philosophie. Cette renaissance de la pensée française s'exprime encore en latin. La littérature en latin a son centre en France, à Paris, où sont écrites à peu près toutes les grandes œuvres, dont quelques-unes ont conservé du prix jusqu'à nos jours. Une double synthèse se forme alors de tout ce qui a été acquis par les Grecs et les Latins, les Byzantins et les- Arabes, les Juifs d'Orient et d'Occident : l'une avec saint Thomas, qui guide encore les catholiques, l'autre avec Roger Bacon, qui reste ouverte pour les découvertes scientifiques et demeure agissante sur la troisième Renaissance, sur la Réforme et sur la pensée moderne. Que de noms glorieux de 1200 à 13 15 et même de 1315 à 1453! Le vocabulaire latin s'accroît de plus d'un quart et le vocabulaire français en tirera une richesse d'autant plus grande que des traducteurs font passer en notre langue des qualités qui jusqu'alors étaient la propriété exclusive de la langue de Rome.
La pensée et les doctrines du christianisme se précisent et s'affirment dans cette période : la littérature latine prend, en conséquence, plus que jamais peut-être, un caractère d'universalité. Cela est vrai pour la philosophie et la théologie, pour la liturgie qui se constitue et donne des prières, des hymnes d'une grande beauté littéraire et musicale : le Dtes irœ, le Pange lingua, le Vexilla régis prodeunt, VOffice du Saint Sacrement^ les Psaumes mis en latin servent à exprimer les sentiments les plus touchants et les plus profonds. Cela est vrai encore pour le droit et la morale, pour les règles de la vie religieuse et profane, qui sont écrites, parfois rythmées et toujours apprises en latin. La lecture de la Bible et des Pères, celle des moralistes et des poètes, la composition de commentaires où l'on fait entrer les textes sacrés et profanes, ont caractérisé la période médiévale, et, par la troisième Renaissance,
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continué à inspirer les origines de l'âge moderne qui en a gardé la profonde empreinte.
Au début, en effet, la troisième Renaissance et la Réforme avec ce qu'elles apportent d'original dans la production artistique et les directions religieuses sont toutes classiques et latines. On recherche l'élégance par l'imitation des chefs-d'œuvre de l'antiquité ; il y a en France des latinistes originaux, Lefèvre d'Ëtaples et les Fabristes, Budé, autour duquel on peut ranger les Lecteurs Royaux, dont un des plus marquants, Pierre de la Ramée, a des disciples, les Ramistes, en diverses universités étrangères, Calvin et Théodore de Bèze, des savants et des médecins, des jurisconsultes, des écrivains politiques et des historiens, Fernel, Cujas, Hotmann, Hubert Languet et de Thou, enfin de grands érudits dont l'influence se fait sentir dans toute l'Europe jusqu'à nos jours, les Estienne, Joseph Scaliger et Casaubon. Et la littérature en français, dont la valeur est déjà si grande, s'inspire, pour la forme et pour le fond, des écrivains latins, anciens ou même contemporains.
Le dix-septième siècle produit nos classiques, pleins encore du génie latin. Le dix-huitième, dont l'action est européenne, assure la suprématie du français dans presque tous les domaines de l'activité intellectuelle. Cependant on ne renonce pas aux modèles latins : les adaptations et les traductions se multiplient. Et il y a encore des discours et des vers latins ; il y a des savants et des médecins, des théologiens et des philosophes qui écrivent en latin, Mersenne et Descartes, Fermât et Gassendi, Naudé, Gui Patin et Thomassin ; c'est en latin que la plupart de nos grands érudits pubhent le résultat de leurs recherches : Saumaise, Sorbière, Gilles Ménage, Cappel, Bochart et Huet; certains historiens, André Duchesne, du Boulay, du Cange, Baluze, et enfin les Bénédictins,, qui, groupés autour de Luc d'Achéry, de Mabillon, de Montfaucon, constituent une admirable organisation de l'érudition scientifique. Et si le dix-septième siècle fut de bonne heure considéré comme un grand siècle, il le doit, en partie, à ceux qui ont maintenu, avec des formes latines, la recherche désintéressée de la vérité.
Au début du dix-neuvième siècle, il y eut, avec la réorganisation de l'Université, une restauration des études latines. Il en résulta toute une littérature scolaire qui n'est pas sans mérite, une connaissance plus approfondie des œuvres latines de toutes les époques, dont on peut constater l'influence chez nos écrivains des diverses écoles, chez les Romantiques, chez les poètes du Parnasse, chez nos orateurs et chez nos historiens.
Pendant plus de vingt siècles, nos écrivains en latin ont donc conservé et accru le patrimoine acquis par l'humanité dans sa marche parfois rapide, souvent pénible
et lente, vers un grand idéal de vérité et de justice, de bonté et de beauté. Et nos écrivains en français n'ont aspiré souvent qu'à égaler leurs maîtres. La poésie moderne prendrait encore, comme le Dante, Virgile « pour guide et pour seigneur ». Ces grands Latins nous appartiennent et nous sommes à eux. Et ce qui fait la valeur incomparable de notre patrimoine, c'est qu'il est ainsi, par ses origines, par son expansion et par sa durée, véritablement universel.
Paris, I" octobre 1918.
François PiCAVET