GRÉGOIRE DE TOURS
miracles, Grégoire en oppose sept qui sont l'œuvre de Dieu et sont impérissables : le flux et le reflux de la mer, l'éclosion de la semence et la fécondité des arbres fruitiers, symbole de la résurrection, le phénix, le volcan de l'Etna, les sources de Gratianopolis, d'où coulent de l'eau et du feu, le soleil, la lune avec sa croissance et sa décroissance, auxquels s'ajoute le cours varié des étoiles.
La langue de Grégoire de Tours, étudiée avec soin par M. Bonnet, permet de saisir le passage du latin aux langues romanes, spécialement au français ; elle se rapproche de la langue parlée par le peuple beaucoup plus que du latin savant que veut écrire Grégoire et qu'emploient la plupart des écrivains.
Enfin Marins, né dans le diocèse d'Autun, évêque d'Avenches (mort en 594 à Lausaime), a continué la chronique de Prosper Tiro, de 455 à 481 : pour lui l'empire romain conserve l'importance qu'il avait pour saint Jérôme et Prosper ; Constantinople en reste la capitale et il s'occupe autant de Byzance et de l'Italie que de la Gaule.
LE SEPTIÈME ET LE On présente trop souvent le siècle qui suivit comme
HUITIÈME SIÈCLE une époque de complète barbarie. Il faut se rappeler cependant que le règne de Dagobert fut ime période brillante par la puissance politique et le développement artistique. Et nous savons qu'en 629 un roi d'Est- Anglie institue les premières écoles de la Bretagne anglo-saxonne d'après celles qu'il a vues chez les Francs. Le Bourguignon Frédégaire continue l'histoire de Grégoire, de la mort de Chilpéric à 641, en y joignant des extraits de saint Jérôme, d'Idace et du Liber gêner adonis , de saint Isidore et des six premiers livres de Grégoire. Frédégaire s'occupe des Francs et surtout de la Bourgogne, mais aussi des Byzantins et des Lombards. Sans doute il se plaint de son ignorance et de celle des contemporains : le latin s'éloigne de plus en plus de la langue classique. C'est -que l'élément populaire prend une place de plus en plus importante, comme on le voit encore par le rôle que joue la légende, venue de la tradition orale dans le récit historique. D'ailleurs, Frédégaire néglige les saints et les miracles pour s'attacher aux actions des rois et aux guerres des peuples, en poursuivant surtout l'exactitude chronologique.
Au huitième siècle un autre historien, qui écrit vers 725 en Neustrie, peut-être à Paris, dorme encore une continuation de Grégoire dans les Gesta regum Francorum, qui vont jusqu'en 720 : la tradition orale y intervient, sans grand souci de la chronologie ; la légende et la fable s'y mêlent à l'histoire. Deux cosmographies, l'une en vers et l'autre en prose, furent aussi composées en France à cette époque. La pre-
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
mière est donnée comme la traduction d'im ouvrage de saint Jérôme par Éthicus, philosophe de l'Istrie. L'auteur, qui cite le poème de saint Avit, affirme qu'il a visité les pays fabuleux dont il parle. On a comparé son œuvre au Voyage à la lune de Lucien et aux Voyages de Gulliver, de Swift : il y mêle des affirmations fantaisistes à des extraits de saint Isidore ; il n'observe guère plus la grammaire que la vérité ; il emploie des mots rares, des archaïsmes et des néologismes ; il présente des légendes, dont on se servira plus tard, sur Alexandre le Grand et l'origine troyenne des Francs ; il donne une importance considérable aux Turcs qui doivent exercer de grands ravages à l'époque de l'Antéchrist. Roger Bacon le cite souvent dans VOpus majus. La seconde cosmographie anonyme, peut-être d'un Franc, comprend cent vingtneuf vers, dont la matière provient des Etymologies de saint Isidore, sauf en ce qui concerne notre pays : de la Gaule Belgique il cite les villas royales, les princes beaux et guerriers, les hommes terribles dans le combat, et il célèbre les Burgondes dont la gloire est incomparable! Sa langue rappelle celle de Frédégaire et d'Éthicus.
Enfin, parmi les Vies de Saints qui tiennent une place si grande au septième et au huitième siècle, on doit citer deux Vies de saint Léger, l'ambitieux évêque d'Autun, l'une d'un moine de Saint-Symphorien d'Autun, qui a connu le saint et expose avec soin son action politique, l'autre, du prieur de Ligugé, Ursin, qui parle surtout de la constance du martyr et a inspiré un ancien poète français. Le moine est très soucieux de son style; le prieur s'adresse aux ignorants. La vie de saint Amulf de Metz, celle de la reine Bathilde font une place peu considérable à l'action historique et se rapprochent de la langue du peuple, auquel elles sont lues dans les églises. La vie de saint Amand, né près de Nantes, missionnaire chez les Basques des Pyrénées, les Slaves du Danube, les Belges de l'Escaut où il fut évêque de Maestricht, est d'un moine du couvent d'Elno, près de Tournai. Le couvent fondé par saint Amand, qui y mourut en 66 1, devint un asile pour les lettres ; Baudemond y écrivit, vers 680, la vie de Jonas, fondateur du couvent de Bobbio ; il raconte dans la Vie de saint Columban, ce que le moine irlandais a fait en France et en Italie, en y joignant la vie d'Eustase et d'Attala, abbés de Luxeuil et de Bobbio, qui lui avaient fourni des documents :
il connaît la grammaire, use d'expressions mythologiques, cite Tite-Live et la Bible. Fortunatus, Grégoire de Tours et leurs continuateurs ne sont certes pas à dédaigner dans l'histoire de la littérature. Mais au huitième et au neuvième siècle, grâce aux efforts de Charlemagne et de ses successeurs, les écrivains de la Gaule vont se replacer au premier rang, près des ItaUens, des Anglo-Saxons et des Irlandais, notamment Alcuin et Jean Scot Érigène.