SAINT DENIS
Parmi les adversaires de Jean Scot, on rencontre Servat Loup, Prudence, Remij Florus et Ratramne de Corbie. Servat Loup eut, comme théologien, une influence considérable. Mais c'est surtout un écrivain dont les lettres témoignent qu'il fut toute sa vie soucieux, comme un humaniste du seizième siècle, d'étudier l'antiquité et de rassembler ce que les Latins ont laissé de meilleur. Il a même vu l'influence heureuse que la culture des lettres humaines exerce sur la formation individuelle. Et pour qu'un homme aussi amoureux de beauté littéraire intervînt dans les discussions sur la prédestination, il fallait qu'on estimât la question d'importance, comme firent Pascal et ses contemporains du dix-septième siècle.
C'est ce que prouve encore l'intervention de Rémi, archevêque de Lyon, et de Florus, diacre de ce diocèse, de Prudence, évêque de Troyes, et de Paschase Ratbert, abbé de Corbie. Rémi et Prudence sont des théologiens : le second, qui avait été l'ami de Jean Scot, déplore que la raison et la philosophie soient substituées aux livres saints et aux Pères. Il est de plus un historien, dont la collaboration aux Annales de l'Empire mérite d'être signalée. Florus est un poète dont l'une des œuvres les plus célèbres déplore la division de l'Empire à la mort de Louis le Pieux : « Montagnes et collines, forêts, fleuves et fontaines, rochers escarpés et vallées profondes, pleurez la nation des Francs qui, élevée autrefois par la munificence du Christ à l'empire universel, gît maintenant sur le sol, couchée dans la poussière... Un bel empire florissait sous un brillant diadème, il n'y avait qu'un prince et qu'un peuple... Aussi la nation franque brillait-elle aux yeux du monde entier... Heureux s'il eût connu son bonheur, l'empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clefs du ciel pour fondateur! » Paschase Ratbert, abbé de Corbie, est un théologien qui connaît saint Augustin : son traité sur l'Eucharistie expose la doctrine de la Transsubstantiation qui, après avoir été combattue par Bérenger de Tours, restera celle de l'Église ; dans son opuscule intitulé De Partu Virginis, il se prononce, en termes d'une crudité singulière, pour la naissance surnaturelle du Christ et la conception immaoïlée de Marie. Les Vies d'Adalhard et de Wala, la Passion de Rufinus et de Valerius sont des œuvres de rhétorique. « J'utilise, dit-il, des documents antérieurs, de manière à conserver leur vie et leurs miracles dans im vêtement précieux, comme leurs reliques sont placées dans des châsses d'or ouvragées et parfois couvertes de pierres précieuses. » Et Paschase cite Virgile, le plus grand des poètes, Horace et Térence, et Cicéron, le roi de l'éloquence. Sa doctrine fut combattue par un moine de Corbie, Ratramne, l'ami de Servat Loup et de Gottschalk, qui soutint qu'il y a mystère et figure dans l'Eucharistie, que la Bible et les Pères sont opposés à la croyance à une naissance surnaturelle.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
Heiric d'Auxerre, qui fut le maître d'Hucbald de Saint- Amand, de Lothaire, le fils de Charles le Chauve, et de son compatriote Rémi, a puisé, comme l'a montré Hauréau, chez Jean Scot Érigène, bon nombre de doctrines et de textes, qui ont permis aux Bénédictins d'en faire un précurseur de Descartes. Il est l'auteur de gloses célèbres dont on peut inférer qu'il fut conceptualiste. Son poème sur saint Germain, qui s'appuie sur la vie écrite par Constantius, l'ami de Sidoine Apollinaire, est d'une grande originalité en ce qui concerne les mètres, d'une érudition remarquable pour la théologie chrétieime et la mythologie antique. En l'envoyant à l'évêque d'Auxerre, il y joint des extraits, dictés en partie par Servat Loup, de Valère Maxime, de saint Augustin et de saint Jérôme, de Suétone, de Solinus et de Julien de Tolède.
La Renaissance carolingienne a donc survécu à la ruine de l'empire. Jean Scot et ses contemporains fourniraient bien des pages qui feraient bonne figure dans une anthologie des humanistes de la troisième Renaissance. Les questions qu'ils abordent, prédestination, rapport des deux pouvoirs, permettent d'invoquer l'expérience personnelle et historique, d'employer l'argumentation philosophique comme l'Écriture et les Pères. Les discussions auxquelles elles donnent lieu seront souvent rappelées par la suite, même au dix-septième siècle : Pascal et Bossuet, comme Descartes, pourront être rapprochés de Jean Scot, d'Hincmar et de leurs contemporains.
TTpiN DU NEUVIÈME ET La fin du neuvièmc siècle et le dixième présentent
M. DIXIÈME SIÈCLE j^gg noms et des œuvres qui font honneur à la littérature latine. A Saint-Gall paraît le poème latin de Waltharius, considéré parfois comme la création la plus importante du dixième siècle. A Gandersheim, Hrotswitha écrit
des poèmes épiques et dramatiques où, à Timitation de Térence, elle introduit des histoires d'amour. En Italie, Luitprand donne dans VAntapodosis une histoire de l'Europe, à partir de 888, et une relation de son ambassade à Constantinople.
La France n'est plus au premier plan, mais elle a encore des écoles et des écrivains dont le nom mérite d'être conservé. Abbon, moine de Saint-Germain-des-Prés, célèbre dans un poème les luttes des Parisiens contre les Normands : il loue la France et Paris qu'il veut présenter en modèle aux autres villes, mais il combat un triple péché, l'orgueil, la luxure et l'éclat de la toilette, qui fait parfois oublier l'antique vaillance. Hucbald, élève à Saint-Amand et à Auxerre, maître à Saint-Amand, à Saint-Omer et à Reims, copie des livres et écrit, pour Charles le Chauve, sur la calvitie, à la façon des anciens sophistes, 136 hexamètres commençant par la lettre C. Il compose surtout des hymnes et des traités de musique, où il s'occupe des psaumes, persuadé qu'un beau chant d'égUse est doublement agréable à Dieu. Ses Vies de sainte Rictrude, de Marchiennes, de sainte Aldegonde, de Maubeuge, de saint Lebuin, d'Utrecht, sont écrites pour ses compatriotes du Nord. Son condisciple Rémi enseigne à Auxerre, à Reims, à Paris, les arts libéraux et la ±éologie. Il commente les Dix Catégories du Pseudo- Augustin et le traité de Marcianus Capella, sur les Sept Arts ; il glose Priscien et Donat, les traités de la musique et de la dialectique de Capella, en suivant souvent Jean Scot Érigène. Ses Commentaires sur la Genèse, le Cantique des Cantiques, les Psaumes et les Épîtres de saint Paul, s'inspirent de saint Ambroise, de saint Augustin et de Cassiodore. Les Enarrationes in Psalmosy citées par Abélard à plusieurs reprises, contiennent un texte qui rappelle saint Augustin et Plotin, qui annonce saint Anselme : « J'ai résolu, dit Rémi, de faire une enquête sur mon Dieu, car il ne me suffit pas de croire en lui, je veux encore voir de lui quelque chose. Je sens qu'il y a quelque chose au delà de mon âme. Si mon âme demeurait en elle-même sans s'élever au-dessus d'elle, elle ne verrait qu'elle : il faut, qu'au-dessus d'elle, mon âme atteigne Dieu. »
L'élève de Rémi pour la dialectique et peut-être pour la musique, Odon, né près de Tours, devint abbé de Cluny et réforma les couvents de bénédictins en France et en Italie. On a d'Odon des Collationes où il attaque l'orgueil, la malice, la luxure, qu'il poursuit surtout dans le clergé sous ses formes diverses, libertinage, gourmandise, abus de la parure ; ime Vie de saint Géraud d^Aurilîac, qui institua un monastère avec des études profanes et sacrées, fort intéressante pour les documents recueillis et par la manière dont ils sont mis en œuvre.
Au monastère de Fleury, Abbon étudia la grammaire, la dialectique et l'arithmétique ; à Reims et à Paris, il apprit l'astronomie ; à Orléans, la musique. Maître au
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monastère de Ramsey, il y écrivit la Passion de saint Eadmund et des Questions grammaticales. Abbé de Fleury, il recommande aux moines les études littéraires et les exercices de composition qui ont une valeur intellectuelle et morale. Dans im Apologeticus où il se défend auprès des rois de France contre ses ennemis, il classe de façon curieuse, d'après leur perfection croissante, les hommes en laïques, clercs et religieux, les femmes en mariées, veuves et vierges. La vie que les religieux ont choisie pour eux-mêmes lui paraît, comme à bien des écrivains du temps, la plus parfaite. Et par un recueil de canons qu'il adresse en 997 aux deux rois, Abbon veut en faire les protecteurs de la vie monastique, puisqu'il rappelle que les grands doivent leur obéir !
Gerbert peut encore être, par son mérite, rapproché de Jean Scot. Élevé au couvent de Saint-Géraud à Aurillac, il compléta son éducation avec Hatton, l'évêque de Vich, sans qu'on puisse faire intervenir, dans sa formation intellectuelle, l'influence, directe ou indirecte, des Arabes. A Reims, il apprit la logique et il enseigna d'abord la grammaire et la rhétorique, en faisant lire les poètes latins, puis la dialectique et la géométrie, l'arithmétique et l'astronomie. Après ime discussion célèbre avec Othric en présence
de l'empereur Otton, il devint abbé de Bobbio. Avec Adalbéron, il contribua à l'élection de Hugues Capet. Archevêque de Reims et suspendu par le pape, il se rendit en Italie où il devint archevêque de Ravenne et enfin pape sous le nom de Sylvestre II. Richer, Muratori et les lettres qu'on a conservées de Gerbert, le montrent préoccupé toute sa vie de rassembler des ouvrages antiques. Il écrit parfois le latin conmie Jean Scot ou comme les humanistes du quinzième siècle. En dialectique, il possède et connaît tous les ouvrages dont Abélard se servira. Il lui est supérieur en arithmétique et en géométrie. Tous ses écrits montrent l'union de la philosophie, des sciences et de la théologie. Continuant l'œuvre de ses prédécesseurs, il élargit la dialectique, en y joignant la poésie et la rhétorique, l'arithmétique et la géométrie. La philosophie ainsi agrandie, il la réunit à la théologie. Souverain pontife et philosophe souverain, comme il l'écrit à Adalbold, il tente d'alHer le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, le sacerdoce et l'empire, pour lancer la chrétienté dans une direction nouvelle.
A Reims, le chanoine Sigloard écrit une élégie de rythme ambrosien sur l'assassinat de son archevêque Foulques. Un autre chanoine, Flodoard, chante les triomphes du Christ par ses saints en Palestine, à Antioche et en Italie. Il raconte dans ses