‹ Histoire des lettresChapitre 36 sur 206 · GOTTSCHALK · texte numérisé non relu

GOTTSCHALK

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE

la prédestination qu'il appliquait tout à la fois aux élus et aux damnés. Envoyé à Hincmar par Raban Maur, il fut en 849, par ordre du concile de Kiersy-sur-Oise, frappé de verges et jeté dans un cachot où il devait garder un silence perpétuel. Il trouva des défenseurs qui se tournèrent, comme la plupart de ses adversaires antérieurs, contre Jean Scot, quand Hincmar en 851 invita celui-ci à lui venir en aide. La lutte qui s'engage alors rappelle celle de saint Augustin et de Pelage, comme elle annonce celles de Luther, de Calvin et de Jansénius.

Dans le traité où il soutient, contre Gottschalk, qu'il ne saurait y avoir qu'ime seule prédestination, celle des bons, Jean Scot Érigène fait appel à l'autorité des Pères, et aussi à la raison qui, selon lui, mérite le premier rang, car on ne peut, dit-il, user de l'autorité que pour aller à la vérité : l'erreur de Gottschalk et de ses partisans vient de ce qu'ils ignorent les arts libéraux et de ce qu'ils ne savent pas le grec.

Protégé par Charles le Chauve, Jean Scot acheva, semble-t-il, sa vie en France. Pour le roi, il mit en latin Maxime le Confesseur, après avoir traduit le Pseudo-Denys l'Aréopagite, dont les écrits avaient été donnés par le Pape à Pépin le Bref, par l'empereur grec à Louis le Débonnaire et dont la personne était alors confondue avec celle de Denis, l'apôtre des Gaules. Son Commentaire sur Martianus Capella fut utilisé par Heiric et Rémi d'Auxerre ; son commentaire sur saint Jean l'a fait appeler « l'apôtre de la contemplation et de la science ». Son œuvre capitale, la Division de la Nature, dialogue entre un maître et son disciple, ramène à saint Augustin et à Plotb ; elle conduit à la formule célèbre de Spinoza, qui oppose la nature naturante à la nature naturée; elle contient enfin le passage célèbre, retrouvé par les Bénédictins chez Heiric d'Auxerre et rapproché par eux du Cogito ergo sum de Descartes. L'influence de l'écrivain et du penseur a été considérable, quoiqu'il ne semble pas responsable des hérésies pour lesquelles on le condamna au treizième siècle.

Raban Maur avait rapporté de Tours tout ce qui lui servit pour enseigner à Fulda et pour écrire les Manuels, les Commentaires, les Traités sur l'Institution des Clercs, sur l'Univers, sur l'Ame, les Poèmes et les Lettres qui l'ont fait célébrer par « toutes les générations de l'Allemagne ». Son disciple Wahlafried Strabon, précepteur de Charles le Chauve, est parfois un véritable poète, comme dans le Petit Jardin où, avant Voltaire, il proclame que cultiver son jardin est le but d'une vie heureuse, dans les Visions de Wettin, qui préparent la Divine Comédie, et enfin quand il emploie la formule célèbre « la douce France », dont on fait honneur à l'auteur de la Chanson de Roland. «■ Combien de trouvailles heureuses, dit à ce sujet M. C. JuUian, qu'on a signalées chez nos auteurs français, devraient être restituées à leurs devanciers latins ! »

Hincmar de Reims est surtout un politique qui a écrit deux traités à l'usage des rois. Comme les auteurs des fausses Décrétales et comme Nicolas I", Hincmar proclame la prépondérance du spirituel sur le temporel, mais il n'admet pas la domination de l'Église romaine sur les autres Églises et il a pu être compté, plus tard, parmi les défenseurs des libertés de l'Église gallicane. Après Éginhard et Prudence de Troyes, Hincmar collabore aux Annales dites de saint Bertin : il y

WAHLAFRŒD STRABON.

donne une grande place à Reims et à la France « où Ton pouvait penser que resterait la couronne impériale ».

Voici des historiens : Nithard expose, dans une histoire vraiment politique, les principaux événements du règne de son oncle Charles le Chauve, que les Annales de Fulda nomment « le tyran de la Gaule » ; Thégan et l'Astronome écrivent la vie de Louis le Pieux ; Fréchulfe, évêque de Lisieux, une Histoire universelle dont le plan vient de saint Augustin et d'Orose, les matériaux de Florus, d'Eusèbe, de Josèphe, de saint Jérôme, d'Isidore et de Bède ; un moine de Saint- Germain-des- Prés donne un martyrologe qui sera adopté par Rome et les Églises d'Occident.

La culture littéraire se propage de toutes parts en Gaule. Andrade de Sens affirme, dans im livre en prose sur les Révélations, que le Seigneur lui est apparu pour lui apprendre ce qu'il approuve ou désapprouve dans les événements du temps; il chante, en deux poèmes, la Source de vie, la Passion de saint Julien et de

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE

ses compagnons. Un moine de Ferrières écrit une Vie d'Alcuin, sans beaucoup de critique ; Amo, celle de Benoît d'Aniane, le réformateur des institutions monastiques ; Hilduin, celle de saint Denis, pris tout à la fois comme le disciple de saint Paul et l'évêque de Paris, présenté selon la légende comme ayant fait plus de deux lieues, la tête dans les mains, pour gagner le lieu de sa sépulture. Au Nord, Milon compose la vie de saint Amand, l'ami de saint Bavon ; il rappelle Virgile par la langue et le style. Deux poèmes sur la sobriété prouvent qu'il connaît la mythologie comme l'Ancien et le Nouveau Testament. Sur le Christ pris pour fondement, et à l'aide des trois vertus théologales, il construit la tour qui conduit au ciel. Avec l'amour du prochain, l'humilité, l'aumône, il combat les trois vices capitaux, envie, orgueil et avarice ; par la sobriété, qu'il substitue à la gourmandise et à l'ivrognerie, il nous donne les vertus cardinales et nous mène au paradis.

Au Centre et au Midi, nous rencontrons d'abord un Aquitain, Jonas, évêque d'Orléans après Théodulfe. C'est un lettré et im théologien. De Claude de Turin, qu'il combat à propos du culte des images, il fait, en utilisant les vers de Virgile et d'Ovide, un Silène ivre qui titube sur son âne et que l'âne jette par terre. Son Institution laïque nous renseigne sur les mœurs du temps, tout en citant Origène, saint Ambroise, saint Jérôme, Lactance, saint Prosper, saint Grégoire, Isidore, Bède, et surtout saint Augustin. Son Institution royale^ écrite pour Pépin d'Aquitaine, expose les devoirs d'un roi chrétien. Enfin, pour l'évêque de Liège, Jonas refait en bon latin la Vie de saint Hubert, l'apôtre des Ardennes et du Brabant.

Ermoldus Nigellus, chancelier de Pépin d'Aquitaine, est l'auteur d'un poème sur Louis le Pieux, qui n'est pas sans valeur historique et littéraire, et d'une élégie où il présente une peinture curieuse de l'Alsace ; ailleurs, il fait l'éloge du jeune homme, tt qui doit mettre l'amour de Dieu au-dessus de toutes choses ». Le successeur de Leidrade à Lyon, Agobard, critique fort judicieusement les jugements dits de Dieu et le duel judiciaire, car Dieu, dit-il, a institué les juges avec les preuves par témoins et serments. De même il attaque, au nom de l'Écriture, qui ne les autorise en rien, les superstitions populaires d'après lesquelles la pluie et la grêle seraient parfois l'œuvre des faiseurs de temps ou sorciers, qui vendaient ensuite, à des gens venus en ballon de Magonia, les fruits abattus par la grêle.

«îF«^

Page 1