PIERRE DE CELLES
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
un grand rôle comme archevêques de Cantorbéry et primats d'Angleterre : le premier, Lanfranc, mort en 1089, combattit la doctrine de Bérenger sur l'Eucharistie et fournit, dans ses Lettres^ de précieux renseignements sur l'état moral et religieux des contemporains. Son disciple, Anselme, est im métaphysicien qui remonte par saint Augustin à Plotin et conduit à Descartes : le Monologium affirme un Être un et parfait, postulé par l'existence des choses multiples et imparfaites, puis il tire de ce raisonnement les attributs de la Divinité et même de la Trinité chrétienne ; le Proslogium développe l'argument célèbre d'après lequel l'insensé, disant en son cœur que Dieu n'est pas, est obligé d'admettre que Dieu existe dès qu'il comprend la notion de quelque chose au delà de quoi l'on ne peut rien concevoir de plus grand. Argumentation convaincante pour ceux qui affirment que la proportion d'être, dans ce qui existe, étant la même que celle d'unité et de perfection, ce qui a la plénitude de la perfection a la plénitude de l'être, c'est-à-dire pour Plotin et saint Augustin^ pour Descartes et Spinoza, pour Malebranche et Leibnitz, pour Hegel et Fouillée.
Et afin que l'époque fût en ce sens tout à fait annonciatrice des temps modernes, un moine de Marmoutier, Gaunilon, dirigea contre la preuve d'Anselme des objections que Kant a reprises et développées.
Des maîtres marquants de Chartres et du Bec, on peut rapprocher Marbode et Hildebert, Pierre de Blois et Giraud de Cambrai, Jean de Hauteville et Orderic Vital. Hildebert de Lavardin, mort archevêque de Tours, après une vie fort accidentée, a été appelé « le poète par excellence » et « le divin ». Les vers où il explique l'omniprésence de Dieu exposent la doctrine plotinienne et augustinienne du Traité théologique qu'on lui a parfois attribué. Mais on lui a retiré la Philosophie morale dont l'auteur, supposant que Cicéron et Sénèque lui apparaissent en songe, les copie l'un et l'autre. Les vers de Marbode, évêque de Rennes, ne sont pas sans mérite, sans qu'on puisse toutefois le mettre, comme ses contemporains, au-dessus de Virgile en poésie et au-dessus de Cicéron pour l'éloquence.
Pierre de Blois étudia à Tours, à Paris, à Bologne, fut précepteur de Guillaume II en Sicile, chancelier de l'archevêque de Cantorbéry et secrétaire de la reine Éléonore. Les lettres de « l'homme le plus consulté, le plus employé, le plus estimé de toute l'Angleterre », dénotent ime grande facilité. Elles sont remplies de citations des poètes et des prosateurs latins, qu'il emprunte à Jean de Salisbury. Son contemporain Giraud de Cambrai, élève à Paris avant 11 80, a étudié toute sa vie : il a écrit des livres intéressants sur l'Irlande et le pays de Galles. U Instruction d'un prince cite, sauf Lucrèce et Tacite, tous les écrivains latins, de Térence à Boèce ; elle vante, avec Gcéron et Pline, le repos et une vie d'étude. Le Miroir de VEglise, écrit vers 1220,
déplore la négligence des poètes et des philosophes qui ignorent la prosodie et usent d'un style barbare.
Vers 1184, Jean de Hauteville compose, sur les misères et les vices de l'humanité, un poème des plus curieux, V Architrenius ou l'Archipleureur, qu'il dédie à l'archevêque de Rouen et qui fut populaire au treizième et au quatorzième siècle. Parti à la recherche de la Nature, Jean rencontre et décrit, avec force détails, Vénus et Cupidon; puis il signale la gourmandise et l'ivrognerie des Ventricoles au pays de la Gloutonnerie. De Paris il fait un éloge pompeux, tout en insistant sur les