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LA NATURE CONSEILLE A JEAN DE HAUTEVILLE D'ÉPOUSER LA MODÉRATION

misères et les souffrances des écoliers. Il arrive ensuite au Mont de l'Ambition, séjour des rois, du luxe et de l'avidité, de la corruption et de la basse adulation ; puis auprès du Monstre de la Cupidité, qui représente l'avarice des prélats et le combat terrible des prodigues et des avares ; puis à Thulé, où sont les sages de la Grèce et de Rome qui déclament contre les vices. Enfin il rencontre, dans ime plaine fleurie et avec un nombreux cortège, la Nature qui lui conseille d'épouser la Modération. Un moine de Saint-Évroul en Normandie, Orderic Vital, compose une Histoire ecclésiastique, pour faire connaître tout ce qui s'est passé depuis l'avènement du christianisme : elle est surtout intéressante pour la conquête anglo-normande.

LE NORD, LE CEN- Dans le Nord, Raimbert enseigne la dialectique à

TRE ET LE MIDI Lille, en nominaliste, in voce, Odon, à Tournai, en réaliste, in re. Odon, enthousiaste de Platon et de Boèce, écrit de curieux livres, si l'on en juge par les titres, k Sophiste, la Chose et VÊtre, Converti par la lecture

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de saint Augustin, Odon, ne s'occupant plus que de dogme et de liturgie, établit en réaliste la réversibilité du péché originel. L'abbé de Tuy, Rupert, est un mystique qui voyage pour combattre les philosophes, attaquant même Guillaume de Champeaux et Anselme de Laon. Alain de Lille, mort en 1202, suit la méthode géométrique dans les Maximes de théologie. Poète ingénieux et mystique, esprit pénétrant, il s'attache à Platon et aux Plotiniens : dans le De Planctu Naturce, la Nature déplore les désordres causés sur la terre par le génie inquiet de l'homme ; dans VAnti-Claudianus, elle s'efforce de former im homme moins imparfait que celui qui fut créé à l'origine.

Au Centre et dans le Midi, les écoles d'Orléans font des jurisconsultes et des versificateurs érudits; de même, celles de Poitiers, celles de la Grande- Chartreuse où l'abbé Guigo, versé dans la littérature sacrée et profane, recommande aux copistes de transcrire et de garder soigneusement les livres. Un chanoine du Puy, Raymond d'Agiles, écrit l'histoire des Francs qui prirent Jérusalem ; Macarius de Fleury compile peut-être im lexique grec. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny (1094-1156), réforme les couvents de France, d'Italie et d'Espagne, fait traduire le Coran, combat les Juifs et les Musulmans, correspond avec les personnages les plus considérables et les plus divers, entre autres avec saint Bernard et avec Héloïse. Il compare aux vers de Virgile et d'Horace ceux de son secrétaire, le théologien Pierre de Poitiers, qui alternent entre l'élégance et la barbarie.

Dans l'Ile-de-France, il y a des historiens, des érudits et des philosophes. Guibert de Nogent (105 3-1 124) a lu les bons auteurs, mais il écrit beaucoup, et son style est parfois rugueux, scabrosus. Il fait preuve de sens critique, ce qui est fort rare alors, dans son traité des Reliques des Saints, Suger, abbé de Saint-Denis, régent du royaume pendant la seconde Croisade et surnommé le Père de la Patrie, laisse des pages remarquables sur le règne de Louis VI et celui de Louis VII, sur la consécration d'ime église en 1143, où il soutient, contre saint Bernard, qu'il faut construire avec art la maison de Dieu. Pierre Hélias, qui enseigne la rhétorique à Jean de Salisbury, écrit im Abrégé de la grammaire en vers héroïques et im Commentaire (inédit) sur Priscien qui dénote une grande expérience. Pierre le Chantre, évêque de Paris, cite des autorités grecques. Guillaume de Gap, abbé de Saint-Denis, apporte de Constantinople des livres grecs. Vie de Secundus et Panégyrique de saint Denis y que d'autres, en relations avec Jean Sarrasin, mettent en latin. Adam du Petit-Pont écrit im curieux traité sur VArt de bien parler.

LES DIALECTICIENS ET Lcs dialccticiens se livrent dans les écoles, de 1087

LES MYSTIQUES ^ II ôo, SUT les uiùversaux, à de vives discussions, que nous a racontées Jean de Salisbury. On cite d'ordinaire les nominalistes qui n'y voient que des mots, voces ; les conceptualistes, pour qui ce sont des idées ou concepts ; les réalistes, qui en font des choses, res. Mais il y a bien d'autres opinions et l'on peut dire que personne ne comprend alors toute la portée métaphysique de cette difficile question des universaux, mais elle est posée. Roscelin, poursuivi pour sa doctrine sur la Trinité, a laissé une lettre fort piquante à Abélard. Guillaume de Champeaux s'occupe des universaux en enseignant la rhétorique. Abélard s'était signalé par ses attaques contre ses maîtres, qui le firent condamner par deux conciles. Mais ce qui, plus que toutes les controverses théologiques, lui assura la célébrité, ce fut l'amour d'Héloïse, les vers, aujourd'hui perdus, dans lesquels il la chantait, et les lettres d'Héloïse, devenue abbesse du Paraclet, où s'exhale la passion la plus ardente. Ce n'est pas un rationaliste, même au sens où l'on peut appliquer ce nom à Jean Scot et à Gerbert. Mais c'est, avec Alexandre de Halès, le fondateur de la méthode scolastique, par le Sic et No?î, par les Sommes de dialectique et de théologie qu'il avait composées. En ce sens, les scolastiques et les juristes sont ses continuateurs : chacun d'eux cherchera à constituer, pour ses disciples, avec les textes nouveaux dont on dispose, un enseignement aussi complet que possible, et à le rédiger entièrement. Les Sentences de Pierre Lombard, mort évêque de Paris en 11 64, auront un succès prodigieux dans les écoles. Elles ont pour objet Dieu, l'Incarnation, les sacrements, les vertus et les vices.

Aux dialecticiens s'opposent souvent les mystiques, qui relèvent de Guillaume de Champeaux. Saint Bernard, abbé de Clairvaux, fut pendant près d'un demisiècle le maître de l'Église de France et même de l'Église d'Occident. Adversaire des philosophes, il donne, comme son contemporain Algazel, aux pratiques ascétiques et mystiques, la place que les plotiniens réservaient à la connaissance scientifique. Ses livres sur le mépris du monde, l'amour de Dieu, les degrés d'humilité, ne nous donnent pas une idée exacte de son influence. Les Victorins, comme saint Bernard, se rattachent à Guillaume de Champeaux. Hugues, <( la harpe du Seigneur », écrit des Commentaires, et surtout un traité sur les sacrements, qui justifie sa grande renommée, un autre sur l'étude, Didascalicon de studio legendi, où il superpose en plotinien la méditation et la contemplation à la connaissance sensible. Richard, placé par Dante entre les grands docteurs, décrit les six degrés de contemplation et utilise la philosophie pour atteindre l'union avec Dieu, dans ses traités sur la Trinité et sur la contemplation. Le prieur Achard veut, vers 11 55, que l'homme

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renonce à la raison pour se livrer à Dieu, qui le rendra semblable à lui-même. Et Gauthier considère comme des hérétiques Abélard, Pierre Lombard, Pierre de Poitiers et Gilbert de la Porrée. Il condamne même Pierre Comestor ou le mangeur, le dévoreur de livres, qui s'était retiré à Saint- Victor après avoir écrit V Histoire scolasîique et la Chaîne des temps, dont on fit, en les mettant en français au quinzième siècle, la « Bible et la Chaîne des Histoires ».

Des Victorins contempteurs de la science, on a pu rapprocher Adam de Prémohtré, qui nous présente le soleil, les astres, les pierres invitant les créatures à l'amour du Créateur ; Pierre le Chantre, qui supprime les discussions et les commentaires pour chercher la perfection dans des croyances fermes et dans la pratique de la vertu ; Adam de Perseigne, qui s'attache à la correction des mœurs ; Reginald ou Rainaud, le moine qui veut condamner Porphyre à être pendu ; Honoré d'Autun, qui met en enfer Homère, Virgile et Ovide et qui ne connaît qu'une philosophie, celle de Salomon, trouvant dans les Proverbes sa morale, dans l'Ecclésiaste sa physique, et dans le Cantique des Cantiques sa logique.

On mutilerait, à coup sûr, notre littérature comme notre civilisation nationale si l'on n'y faisait pas figurer les noms d'Alcuin, de Jean Scot Érigène, de Gerbert, de saint Anselme, d'Abélard, de Jean de Salisbury, de saint Bernard, et même des auteurs moins célèbres dont nous avons rappelé sommairement les œuvres, parce qu'elles le méritent en elles-mêmes et qu'elles ont toutes contribué à l'avènement de ce treizième siècle qui a été grand entre tous dans l'histoire de notre pays.

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