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PENDANT LA TROISIÈME RENAISSANCE ET LA RÉFORME

De 1453 à 1598. — I. La troisième Renaissance : vérité, beauté. Le latin, son usage et son influence. — //. Jouffroy, Fichet, Gaguin montrent révolution qui se produit en France. Lefèvre d'Êtaples, savant, philosophe, théologien et mystique; les Fabristes; Guillaume Budé et le Collège royal. — IIL Les réformés, les savants, les historiens et les écrivains politiques, les érudits dont Vinfluence est européenne.

A période qui va de 1453 à 1598 délivre la France de la guerre de Cent Ans. Les Turcs sont les maîtres de Constantinople ; des Grecs viennent avec des manuscrits en Occident et surtout en Italie : c'est la troisième Renaissance. Des imprimeries fonctionnent en Hollande et en Allemagne, en Suisse et en Italie. Dès 1469 la Sorbonne en a une : ainsi sont multipliés les bons et les mauvais livres, et surtout les médiocres. Des facilités pour s'instruire sans maîtres sont données à ceux qui en trouvent le temps et qui ont l'intelligence nécessaire ; la conservation des chefs-d'œuvre est assurée. En 1461, Louis XI succède à Charles VII et lutte contre les grands seigneurs, surtout contre la puissante maison de Bourgogne. Les expéditions en Italie font connaître aux Français une civilisation nouvelle et, par certains côtés, supérieure. En 1492, Grenade est enlevée aux Musulmans, Qiristophe Colomb découvre l'Amérique. Cinq ans plus tard, Vasco de Gama

LlTTtRATURI, T. I.

double le cap de Bonne-Espérance et, en 15 17, Magellan arrive, par le détroit qui porte son nom et l'Océan Pacifique, aux Mariannes, puis aux Philippines. Les Espagnols et les Portugais deviennent maîtres de territoires et de richesses immenses, qu'on exploite par l'esclavage des indigènes et la traite des nègres. François I" protège les arts et les lettres. La Réforme se produit avec Luther et Mélanchthon en Allemagne, avec Zwingle en Suisse, avec Calvin et Théodore de Bèze en France, avec Henri VIII en Angleterre. Elle divise la chrétienté. Contre Charles-Quint, dont les possessions enserrent la France, François I" lutte péniblement, avec l'aide des protestants et des Turcs. Les Jésuites, institués par Ignace de Loyola, exercent une grande influence au concile de Trente, qui emprunte ses décisions doctrinales à saint Thomas et accroît l'autorité du Pape. En France, le chancelier de l'Hôpital essaye vainement d'établir un accord entre les protestants et les catholiques. La Saint-Barthélémy, le 24 août 1572, précédée et suivie d'autres violences auxquelles s'abandonnent les deux partis, crée un état de guerre permanent. Fondation de la Ligue en 1584, meurtre du duc de Guise en 1588, assassinat de Henri III en 1589, intervention des Espagnols qui réclament le trône pour Isabelle, fille de Philippe II et nièce de Henri III, siège de Paris, publication de la Satire Ménippée, victoires et abjuration de Henri IV, tels sont les faits principaux de cette série tragique. En 1598, par le traité de Vervins, Henri IV met im entr'acte dans le long drame de la rivalité entre la France et l'Espagne ; par l'édit de Nantes, il entend instituer la liberté de conscience. La troisième Renaissance et le moyen âge vont faire place aux temps modernes, où les sciences tiendront une place prépondérante.

La première Renaissance avait travaillé à faire revivre la littérature latine, religieuse et profane. Les Français écrivaient en latin et Alcuin, Jean Scot Érigène, Gerbert imitaient, parfois assez heureusement, les classiques. Le français, à l'école du latin, a développé son vocabulaire et produit des œuvres qui ne sont pas sans mérite. La seconde Renaissance fait pénétrer dans la pensée occidentale tout ce que les Byzantins, les Arabes et les Juifs ont conservé, acquis et transmis. C'est en latin, mais avec un vocabulaire singulièrement accru, que les œuvres les plus importantes sont écrites, sans souci le plus souvent de la forme classique. Le français, par des traductions, des adaptations, prend de la souplesse, de la précision, de l'élégance^ mais donne aussi des œuvres d'une fâcheuse prolixité.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE

VÉRITÉ La troisième Renaissance continuera à rechercher les œuvres

ET BEAUTÉ latincs et grecques. Byzance et les pays helléniques, les monastères occidentaux, même les paUmpsestes, fournissent des textes que Ton croyait perdus. L'imprimerie, <( sœur des Muses et la dixième d'entre elles », multiplie les œuvres comme les chefs-d'œuvre de l'antiquité et du moyen âge, dont elle facihte l'étude et la comparaison. Après Roger Bacon, les hommes de la troisième Renaissance et de la Réforme étudieront les écrits originaux dans les textes latins, grecs, hébraïques, parfois même arabes. Sans renoncer à l'interprétation allégorique, ils s'attacheront tout d'abord au sens littéral et au sens historique. De là l'importance que prennent des hommes comme Barlaam et Léonce Pilate, Chrysoloras et Jean Lascaris, Théodore Gaza, Reuchlin et Vatable, Érasme et Guillaimie Budé. Ils apprennent à connaître intimement les œuvres grecques et hébraïques, comme jadis les œuvres latines ;

par eux la formation Uttéraire, philosophique ou rehgieuse tend à s'achever. On cherche d'abord à bien comprendre les auteurs anciens, et, aussitôt, on les contrôle, on les critique. Pour la connaissance de l'homme, on trouve un moyen de vérification dans l'expérience interne ; pour la nature, l'observation externe, puis l'expérimentation contrôlent les assertions contenues dans les hvres. S'il s'agit de Dieu, on invoque l'illumination intérieure et l'extase plotinienne, ou l'on remonte de la nature à son auteur. Ainsi l'on poursuit la vérité sous toutes ses formes, dans tous les domaines et par tous les procédés, antiques ou modernes, qui permettent de l'atteindre.

A la vérité on veut joindre la beauté. La première Renaissance a produit l'art roman et des écrits français et latins qui ne sont ni sans grâce ni sans charme ; la seconde a laissé des œuvres artistiques d'une originalité puissante ; mais les lettres latines et françaises ont bien rarement cherché la beauté véritable. La troisième assiste à un admirable raffinement de la pensée et du goût dû à la découverte et à

l'étude de la beauté grecque et latine, à la connaissance plus complète de la nature et à l'invention de procédés nouveaux. A la phalange des maîtres italiens, d'une originalité incomparable, la France ajoute im cortège de grands artistes, nourris de la tradition médiévale mais achevés par les méthodes de l'antiquité restaurées. En matière littéraire, l'ItaUe présente des érudits qui composent des grammaires et des vocabulaires classiques, des éditeurs qui rassemblent des manuscrits et préparent avec grand soin des textes latins ou grecs avec leurs commentaires dont l'objet est de donner des éclaircissements philologiques et historiques qui soient avant tout exacts. Des historiens et des poètes, des humanistes, des cicéroniens, sous la forme classique, entendent créer ime httérature nouvelle; des traducteurs parfois reprennent et remanient l'œuvre de leurs prédécesseurs; des archéologues interprètent et adaptent au climat du Nord les monuments de l'antiquité.

En France, la langue nationale, employée par Charles d'Orléans et par Villon, par l'auteur de Pathelin et par Commynes, par Marot, Ronsard et leurs écoles, par Amyot, Rabelais et Montaigne, par Ambroise Paré et Bernard Palissy, voire par Ramus dans sa Dialectique, apparaît à la fin du seizième siècle comme devant triompher définitivement du latin. Elle devient la langue des tribunaux dès 1539 ; elle est souvent utiHsée par les Réformés qui s'adressent à tous, par les chirurgiens et les barbiers, par les pharmaciens, les physiologistes et les anatomistes. Elle pénètre même dans l'enseignement.

E LATIN Mais le latin n'a pas été délaissé au quinzième et au seizième

siècle. Il reste obligatoire dans les écoles, parce qu'il procure l'accès des sciences divines et humaines, parce qu'il donne commerce « avec tout ce qu'il y a de bien, de sage et de noble sur la terre ». On rappelle souvent l'éducation de Montaigne, entouré par son père jusqu'à six ans et demi de gens qui ne lui parlent qu'en latin. Henri Estieime est élevé de même et avec plus de soin encore. Cordier écrit en 1533 que les enfants devraient avoir honte de s'entretenir avec leurs mères dans la langue vulgaire ! Le latin reste obUgatoire pour l'Université et ses collèges, pour les Facultés des arts, de médecine, de droit canon, pour l'Éghse de France ; il est encore seul employé pour la science pure, les mathématiques et la physique, la botanique et la zoologie. Dans les discussions qui se poursuivront jusqu'à nos jours sur la valeur des deux langues, les meilleurs esprits voient clairement qu'il est bon d'exposer en français tout ce qui a été acquis d'excellent, pour en permettre la connaissance à ceux qui ne savent que notre langue, mais ils conseillent aussi d'em-

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE

ployer le latin pour que les acquisitions nouvelles se répandent partout, non seulement en France, mais dans les autres pays et pour que ce qui <( couve de beau dans nos cœurs », soit connu de tous, comme dit Tumèbe. Peut-être eût-il été à souhaiter, en effet, qu'à la façon d*Ambroise Paré, de Calvin, plus tard de Descartes, on eût présenté, dans les deux langues, les idées nouvelles, qui auraient ainsi atteint tous les esprits capables de les saisir, au grand profit de notre pays, dont l'influence aurait doublement grandi dans le monde civilisé.

D'ailleurs la littérature en français utilise d'une façon régulière les œuvres latines et les œuvres de l'antiquité grecque. Ainsi l'école des rhétoriqueurs, « intrépides écumeurs de latin », continue Alain Chartier. Jean le Maire de Belges lit et admire, outre les poètes, Tite-Live et Salluste, Jules César et Cicéron. La Réforme se fait par des humanistes. Luther répète, en partie, Roger Bacon : « La première chose que nous ayons à faire, c'est de cultiver les langues, le latin, le grec et l'hébreu, les fourreaux du glaive de l'esprit. » Farel y ajoute l'étude des sciences. Si la théologie, catholique ou protestante, n'admet l'antiquité, selon la formule de Viret, que comme <( chambrière et servante », elle lui laisse parfois, comme chez Mélanchthon, une place fort honorable.

Marot imite Horace, traduit quelques passages de Virgile et d'Ovide, invoque « la trompette bellique du grand Virgile ou d'Homère ancien ». On sait les longues

études de Ronsard et de Baïf : la Pléiade prend, chez les Latins et les Grecs, ce qui constitue pour elle la perfection esthétique, comme la Réforme cherche surtout dans les Evangiles la perfection religieuse et morale. (( Feuillette, dit la Défense et Illustration de la Langue française, de main nocturne et joumelle, les exemplaires grecs et latins. Fais des épigrammes comme Martial, des élégies comme Ovide, Tibulle et Properce, des comédies et des tragédies d'après les Grecs et d'après les Romains, des sonnets d'après Pétrarque et les Italiens, des églogues d'après Théocrite et Virgile. » C'est ce que nos écrivains latins avaient entrepris dès les premiers siècles, c'est ce qu'ils n'avaient presque jamais cessé de faire et c'est ce que les contemporains de J. du Bellay tentèrent en français avec une ardeur parfois excessive, mais souvent couronnée de succès.

Les traducteurs surtout continuent l'œuvre de leurs prédécesseurs. Tous, Latins

SCEAU DE LA NATION DE FRANCE, UNIVERSITÉ DE PARIS (Fin du xiv* siècle. Archives nationales).

et Français, contribuent à assouplir et à enrichir la langue, comme Ta bien dit Montaigne en parlant du plus célèbre d'entre eux, le génial Amyot, qui nous a donné comme un nouveau Plutarque. « Nous aultres ignorants étions perdus, dit-il, si ce livre ne nous eust relevé du bourbier : sa mercy, nous osons à cette heure et parler et écrire ; les dames en régentent les maîtres d'escholes ; c'est notre bréviaire. » On ne saurait trop insister en effet sur ce que nos grands prosateurs doivent alors aux Latins et aux Grecs : que de mots et d'idées, de formules et de tournures leur a pris Rabelais, qui avait publié des éditions d'ouvrages latins et qui, même dans sa polémique contre les philosophes et théologiens de l'époque antérieure, se sert de leurs armes pour les vaincre. Rabelais, Montaigne, tous deux profonds humanistes et abondants citateurs, sont les protagonistes d'une éducation nouvelle qui éveille l'intelligence et la rend plus capable de recherches approfondies, de progrès nouveaux et plus libres. Montaigne sait très bien le latin, très peu le grec. Mais il ne se borne pas aux classiques : il met en français la Théologie naturelle de Raymond de Sebonde et V Apologie qu'il en a donnée est la clef de voûte des Essais. De l'affirmation de Raymond, que si Ton consultait la nature plus que les théologiens, on éviterait les discussions et les hérésies, Montaigne tire sa thèse essentielle qu'on aurait du même coup échappé aux guerres de reUgion et pratiqué la tolérance. François de Sales est un humaniste et un helléniste dont les périodes harmonieuses et larges, dans les lettres adressées au sénateur Antoine Favre de Chambéry, auraient pu être signées, comme on l'a dit, par Sadolet et Bembo.

JouFFROY, FicHET, Lcs publications les plus nombreuses sont des ouvrages

GAGuiN de logique et de théologie. On imprime et on réimprime

l'Aristote et le Boèce, répandus depuis longtemps déjà, en y joignant des commentaires, des gloses marginales ou interlinéaires, Buridan, Pierre Lombard et ses Sentences^ Pierre d'Espagne et les Summulce, avec des commentaires, des gloses et des questions sur les commentaires. Les contemporains, parmi lesquels on peut signaler Pierre Tartaret et Thomas Bricot, dont Rabelais fait figurer les ouvrages sous des titres sarcastiques dans la Bibliothèque de Saint- Victor, abrègent, commentent ou discutent pédantesquement. C'est souvent en dehors de nos Universités que

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