GUIZOT
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
de meilleur chez les Latins et chez les Grecs? Mais la connaissance du latin est d'un secours inappréciable. Elle donne du fond, du suc et du nerf à la pensée et à la forme. S'il est incontestable que les traductions, parfois supérieures au texte, nous permettent une lecture plus rapide et par endroits plus compréhensive, il ne l'est pas moins que la lecture du texte fait saisir tous les éléments des idées résumées par les mots, élargit notre horizon et, du même coup, nous amène à pénétrer plus profondément et d'uçe façon plus intime l'inspiration des écrivains. Nous les voyons face à face et non dans un miroir.
Il suffit de rappeler les avantages qui résultent d'une éducation classique, dans laquelle intervient le grec, pour la formation de l'intelligence et du goût. Les hommes qui ont fait de bonnes études classiques et qui ont une connaissance du latin élargissent le champ de leur vision, puisqu'ils sont préparés à Ure les œuvres qui n'étaient pas étudiées dans les classes, en particulier celles des historiens mis au jour dans les trois derniers siècles et celles qui sont encore à publier. Quelquestms de nos romantiques et de nos historiens du dixneuvième siècle ont fait preuve d'une originalité puissante. Parfois ils ont puisé à des sources allemandes, anglaises ou autres. Mais à y regarder de près, on observera qu'ils ont, comme leurs prédécesseurs du dix-septième siècle, amplement mis à contribution tout ce qui nous vient de notre patrimoine gréco-romain, lentement accumulé à travers les siècles. Nos grands historiens, Augustin Thierry, Guizot, Michelet, lui doivent leur méthode, la matière qu'ils ont mise en œuvre et même en partie la langue dont ils ont usé. Les poètes de toutes les écoles y ont pris des rythmes, des formes, des images. Lamartine y a puisé le plotinisme chrétien qui nourrit son œuvre ; Chateaubriand a essayé, après tant d'autres que nous avons mentionnés dans cette étude sommaire, de réunir le merveilleux gréco-romain aux conceptions chrétiennes. Nos orateurs, ceux qui ont été vraiment originaux, nous apparaissent profondément imprégnés de la lecture du Conciones et même des orateurs antiques. Et pour certains de ceux dont nous avons des exercices scolaires, vers, dissertations, discours ou versions, ne pourrait-on pas se rendre compte des directions qu'ils ont prises, en comparant leurs œuvres d'écoliers et leurs œuvres d'hommes, comme nous avons rapproché les œuvres françaises et les œuvres latines d'Alain Chartier?
MICHELET (D'après une eau-forte de Boilvin).
Ces comparaisons, qui n'ont pas été faites, expliqueraient pourquoi il convient de conserver précieusement et de mettre en lumière toute notre littérature latine de France, depuis les origines jusqu'à nos jours. Elle fait partie du patrimoine artistique, intellectuel et moral de la nation.
C'est qu'en effet nos écrivains latins ont conservé et accru ce qui avait été produit par l'humanité pendant plus de vingt siècles. Les perdre ou les délaisser ce serait négliger l'acquis humain pendant près de la moitié de la période civilisée. Nos écrivains en français sont leurs fils. Les uns et les autres nous appartiennent, et ce qui fait la valeur incomparable du patrimoine qu'ils ont amassé pour nous, c'est que tous, en illustrant leur commune patrie, n'ont pas oublié que sa pensée doit se proposer d'agir sur l'humanité tout entière.
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