‹ Histoire des lettresChapitre 73 sur 206 · LES LEGENDES · texte numérisé non relu

LES LEGENDES

E qui fait le mystère des chansons de geste et quelque chose de leur beauté, c'est la complexité des lois selon lesquelles s'y enchevêtrent la vérité et la fiction. Chercher à reconnaître les conditions de ce mélange, c'est le problème des origines. Pour le poser en termes clairs, pour y pénétrer vite et profondément, prenons en mains trois de nos romans, la Chanson de Roland, écrite vers l'an iiio, la Chanson de Guillaume et la Chanson de Gormond et Isembard, écrites, semble-t-il, quelques décades plus tard; ce sont les trois plus anciennes chansons de geste que nous ayons conservées, les trois seules que nous puissions lire en des versions peutêtre antérieures à l'an 1150. Comparons-les; tâchons de discerner, si dissemblables qu'elles soient entre elles, les caractères qui les apparentent ; et, à cet effet, regardons d'abord du même regard, chacun à l'un des moments pathétiques de sa destinée, les trois héros qu'elles mettent en scène.

A Roncevaux, non loin du champ déjà tout fleuri des fleurs sacrées « qui sont vermeilles du sang de nos barons «, Roland, à la place qu'il s'est choisie, un peu

au delà des quatre « perrons » de marbre, achève son sacrifice, la tête tournée vers la terre ennemie, comme il convient à un victorieux :

De plusurs choses a remembrer li prist. De tantes teres cimi li bers conquist, De dulce France, des humes de sun hgn. De Carlemagne, sun seignor, kil nurrit : Ne poet muer n'en plurt et ne suspirt. Mais lui meïsme ne volt mettre en ubli, Cleimet sa culpe, si priet Deu mercit... Sun destre guant a Deu en purofiFrit...

Des a cité d'Orange, pressant ses troupes rassemblées en hâte, le marquis

Guillaume est parti pour secourir, s'il peut, là-bas, à Larchant-sur-la-Mer, l'armée chrétienne, que les Sarrasins ont cernée ; et depuis des jours, restée seule dans Orange avec les vieillards, sa femme Guibour attend qu'il revienne, anxieuse ; car ceux qui ont appelé Guillaimie à leur rescousse, ce sont les meilleurs barons de son lignage, c'est Vivien, Gautier, Gui, les autres, toute la fière mesnie des jeimes chevaliers que Guillaume et elle-même ont élevés comme leurs enfants bienaimés et formés à la prouesse. Les sauverat-il? Depuis des jours, du haut des murs, elle guette GUIBOUR au loin. Elle espère : si

LES CHANSONS DE GESTE

souvent, de ce même créneau, elle l'a vu revenir de bataille, ramenant ses troupes chargées de butin, au son des trompettes et des vielles, parmi les chants des jongleurs ! N'est-il pas celui que jamais on n'appela en vain?... Du haut des murs, enfin, elle le revoit dans la plaine, mais seul cette fois, caché sous un déguisement vil, pourchassé par des fourrageurs sarrasins ; il revient en vaincu, presque en fuyard. Elle lui ouvre la porte, et, prosternée devant lui : « Sire, dit-elle, qu'as-tu fait de ta gent ? » Hélas ! est-il besoin qu'il réponde ? De son front, que le cercle du heaume embarre, la sueur et le sang coulent comme de la couronne d'épines. Il dit la lutte désespérée, le désastre. « Sire, reprend-elle, qu'as-tu fait de Vivien? » Il le dit : le vaillant gît là-bas, sous la ramure noire de l'olivier. « Sire, qu'as-tu fait de Bertrand ?... Sire, qu'as-tu fait de Gui, le bel enfant?... » Et quand elle a mené jusqu'au bout le funèbre questionnaire et jusqu'au bout recueilli les funèbres réponses : « Lave tes mains, sire, et viens manger. » Par les degrés de marbre, vers la haute salle où naguère leurs jeunes chevaliers s'assemblaient joyeux, tous deux montent, ainsi qu'au Calvaire : « Ah ! bonne salle, comme vous êtes parée, et vous, tables bien dressées, recouvertes de fraîches nappes de lin ! Ils n'y mangeront plus, les fils des franches mères... » En son deuil, il s'est assis à la plus basse table et pleure. Et maintenant que tout est consommé :

« Je m'enfuirai, dit-il, vers Saint-iVlichel-du-Péril ou vers Saint-Pierre de Rome, ou dans xm désert où nul jamais ne me retrouvera ; je me ferai ermite, et toi, Guibour, tu prendras le voile.

« Sire, répond-elle, oui, nous le ferons un jour, quand d'abord nous aurons achevé dans le siècle notre besogne :

Sire, dist ele, ço ferum nus assez, Quant nus avrum nostre siècle mené. »

Et sur l'heure, relancé par elle, il reprend ses armes, remonte à cheval, part pour la cour de France. Il rassemblera les débris de son lignage, lèvera une nouvelle armée; il défendra encore le sol chrétien; il fera jusqu'au bout dans le siècle sa besogne.

Dans une lande du Ponthieu, assis sous sa tente, au milieu du camp des Sarrasins, Isembard le renégat regarde le château, le bourg, l'égHse de Saint-Riquier, qui flambent dans la nuit. C'étaient jadis son château, son bourg, son église ; le roi Louis, son oncle, qu'il aimait, l'en a chassé contre tout droit ; mais il a su répondre au forfait par le forfait. Pour venger son injure, il est allé chercher outre-mer le roi païen Gormond et ses bandes ; à leur tête, il est rentré sur sa terre, il la ravage par

belles représailles, et il a ri la veille quand les Sarrasins ont renversé la croix dans le sanctuaire de Saint-Riquier et que le Crucifié a saigné sous leurs lances. Maintenant l'église flambe dans la nuit et c'est lui-même qui vient d'y porter la torche. Que le roi Louis, pour le châtier, mène contre lui son armée, qu'importe? Pour l'heure, assis sous sa tente sarrasine, il regarde les flammes vengeresses, qu'il fit

jaillir, illuminer la nuit, et ses yeux se repaissent.

Or, venu de l'armée du roi Louis, un vieux baron s'est glissé à travers les lignes sarrasines jusqu'à lui, et voici qu'il embrasse ses genoux :

« Souviens-toi de ton père... » Il supplie, et le renégat écoute gémir la voix paternelle, pleine de reproches et d'amour.

Il écoute, plus douloureux encore que son père et plus déplorable ; car avant que d'en venir là, il a enduré, innocent, à la cour du roi Louis, des souffrances sans mesure, puis, contraint à « forjurer toute France », traqué comme une bête, il a erré hors de la chrétienté pendant des années, et c'est toute misère bue que, rejeté de Dieu, il a renié Dieu. Pourtant il la chérit toujours, cette terre de France qu'il a tant offensée; il la meurtrit le plus qu'il peut, parce que l'honneur, croit-il, le lui commande; mais son cœur forcené demeure filial, et il ne souhaite rien tant, l'étrange adversaire, que d'être vaincu et tué, comme il le sera dès la prochaine bataille, par ces Français qu'il brave, qu'il envie et qu'il aime :

'< La gentil gent et l'honorée !

Tele ne fut de mère née :

Sur eus n'ert terre conquestee : »

Page 1