EGLISE SAINT-JULIEN, A BRIOUDE
LES CHANSONS DE GESTE
sauvage des Basses- Cévennes, Saint-Guilhem-le-Désert. De même pour Blaye ou pour Saint-Sauveur-d'Ibaneta. Qu'avaient-ils à s'enquérir de traditions languedociennes ou gasconnes, si loin de chez eux, hors du domaine de la langue française, eux qui écrivaient en langue française?
Ce qui resserre, complique, embrouille encore ce nœud, c'est que les chansons de geste du cycle de Guillaume arrêtent leurs héros en bien d'autres lieux encore que Saint-Guilhem-le-Désert : à Brioude par exemple, au Puy-en-Velay, à Nîmes, à Saint-GiUes de Provence, à Narbonne, à Ensérune près Béziers, à Lézignan, prieuré de l'abbaye de La
Grasse, à Termesen-Termcnès, et qu'en chaame de ces locaUtés, et en quelques autres encore, on observe des faits concrets, ici des légendes topographiques, là des faits d'exploitation ecclésiastique.
RUINES DE l'abbaye DE MONT-MAJOUR (près d'Arles).
très analogues à ceux que nous rencontrons à Saint- Guilhcm : on conservait des reliques de Guillaume et de son neveu légendaire Rainoart dans l'égUse Saint- Julien à Brioude, le culte de Guillaume était entretenu à Nîmes, on montrait la tombe de son neveu Vivien aux Aliscamps d'Arles, la tombe de son père Aymeri en l'église Saint-Pierre à Narbonne, des reliques de Vivien à Martres-Tolosanes... A quoi peut répondre cette distribution, ou plutôt ce désordre géographique, à première vue inextricable? et comment exphquer, par exemple, qu'un personnage du cycle des Narbonnais, Rainoart, fût honoré à Brioude en Auvergne, un autre, Vivien, à Martres-Tolosanes, bourg perdu des environs de Muret ? Mais prenez une carte de France et repérez-y les localités qui viennent d'être dénombrées ; reUez chacune d'elles aux deux localités les plus proches par un trait continu. Votre crayon tracera ainsi une ligne non point capricieuse et bizarre, mais intelligente, si l'on peut dire, car, épousant le tracé moderne des routes nationales et des grandes voies ferrées, qui est aussi le tracé des voies romaines, elle formera
le plus correct des itinéraires. A part trois crochets (Le Puy-en-Velay, Saint-Gilles, Saint-Guilhem), elle reproduira le système des routes qui, dès les âges antiques, reliaient Lutèce à Gergovie, Gergovie à Arles et à Narbonne, et qui, au delà, par Toulouse, s'acheminaient vers les passages des Pyrénées. C'est la voie que les Itinéraires du moyen âge appellent la Via Tolosana; et les chansons de geste, la décrivant, répètent, à propos des sanctuaires qui la bordent :
La se voldront pèlerin adrechier, Quant il iront a saint Gille proier (i) ;
ou bien :
Encor le voient et li fol et li sage,
Tout cil qui vont a saint Gille en voiage (2) ;
ou bien :
Encor le voient li pèlerin assés
Qui a saint Jaque ont les chemins voés (3).
Les pèlerins de Saint-Gilles ! Les pèlerins de Saint- Jacques ! On comprend désormais les trois détours que fait la route décrite par nos poètes vers Le Puy, vers Saint-Gilles, vers Saint-Guilhem. La sauvage vallée où s'élève Saint- Guilhem, aujourd'hui délaissée, ne l'était pas de leur temps : c'était une étape pieuse. De fait, le Guide officiel composé vers l'an 11 40 à l'usage des pèlerins de Saint- Jacques de Compostelle ne manque pas de leur recommander les diverticula de Notre-Dame du Puy, de Saint-Gilles, de Saint-Guilhem : Ah his guiper viam Tolosanam adsanctum Jacohum tendunty heati confessons Guiîhelmi corpus est visitandum...
Tout à l'heure, regardant la légende de Roland, n'avons-nous pas vu déjà, de Blaye à Roncevaux, une route se dessiner ? Voici, de Brioude jusqu'à Martres-Tolosanes, cette autre route : les légendes du cycle de Guillaume la jalonnent comme des pierres milliaires. Que de faits jusque-là épars, inintelligibles, s'éclairent soudain, tous à la fois ! Ces routes, de grands cortèges de pèlerins les battaient au moyen âge. Les chansons de geste, nous le savons, étaient colportées de pays en pays par des jongleurs nomades. Où allaient-ils, ces nomades, pour vivre de leur métier? Où, de préférence, sinon vers les églises qui étaient alors but de pèlerinage ou étape de pèlerinage, et qui, par leurs fêtes, à la fois religieuses et commerciales, exhibitions de reliques, marchés et foires, attiraient les larges publics souvent renouvelés que
(i) Le Montage Guillaume , seconde rédaction, vers 6560.
(2) Le Montage Guillaume, première rédaction, vers 93.
(3) La Chevalerie Vivien, vers 1789.
LES CHANSONS DE GESTE
les clercs se chargeraient d'édifier, les chanteurs de geste de récréer? Système d'explication dont le sort dépend évidemment du nombre des légendes épiques auxquelles il conviendra. D'autres routes conduisaient au moyen âge vers d'autres sanctuaires. Regardons.
Quels sont au onzième, au douzième siècle, les plus illustres buts de pèlerinage ? C'est Aix-la-Chapelle, l'église de Charlemagne, par lui pourvue des <( grandes
PORTAIL DE l'Église de SAINT-GILLES (Gard).
reliques », celles de la Passion ; dans la crypte, disait-on, assis sur un trône, le front ceint d'une couronne gemmée, il veillait toujours, et sa ville favorite, « le meillor sied de France )>, fut l'un des foyers persistants de sa légende. — C'est Vézelay en Bourgogne : on y honorait du même culte sainte Marie-Madeleine, et le fondateur de son église, le comte Girard : la chanson de Girard de Roussillon mêle aux aventures du comte la sainte, sa protectrice. — C'est Saint-Gilles en Provence : ce saint patronne les douze pairs, car la Chanson de Roland lui attribue la plus ancienne relation qui aurait été écrite de la bataille de Roncevaux ; il patronne aussi les héros du cycle narbonnais, car la destinée guerrière de Guillaume d'Orange fut déterminée, selon les chansons de geste, par un vœu qu'il lui avait fait, jeune chevalier. — C'est Saint-Pierre de Rome : maints témoignages montrent que des jongleurs fran-
çais chantaient de geste outre les Alpes aux étapes des « romieux ». — C'est Sainti Jacques de Compostelle : si Ton examine tant de romans, la Prise de Pampelune, la Chanson de Roland, Anseïs de Cartage, etc., dont le théâtre est l'Espagne, l'action se déroule toujours « au droit chemin de saint Jacques » : Blaye, Belin, Roncevaux, Estella, Logrono, Burgos, Hornillos del Camino, Castro jeriz, Carrion, et ainsi jusqu'à El Padron, où Charlemagne planta sa lance dans la mer de Galice, ces noms relevés dans nos poèmes et mis bout à bout forment un « routier » assez précis pour
conduire un voyageur par l'itinéraire le plus sûr jusqu'à Compostelle; à chacun de ces lieux, des légendes épiques de France sont attachées. De même en Italie, sur les trois ou quatre voies principales qui menaient soit à Saint-Pierre, soit aux ports d'embarquement pour le Saint-Sépulcre :
pas une scène de chanson de geste qui soit localisée en Italie, si ce n'est sur Time de ces voies.
« En passant à Mortara, les voyageurs se souvenaient qu'Ami et Amile, ces deux saints de l'amitié chantés par les poètes, y étaient ensevelis l'un près de l'autre. Ils traversaient avec respect la forêt d'Imola, car les jongleurs venaient leur apprendre que Berthe et Milon, chassés par Charlemagne, y avaient vécu et que Roland y était né. A Sutri, ils retrouvaient Roland; au dire des poètes, il y avait passé ses premières années, et c'est là que Charlemagne avait vu, pour la première fois, le fier enfant, semblable à un lion. La route du Mont Bardon (col de la Cisa) était la route d'Ogier le Danois... Ainsi les poètes français rendaient aux vieilles routes romaines leur majesté, les embellissaient d'une nouvelle histoire. Ils les animaient d'im monde de héros, jeunes comme les héros