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GUILLAUME

LES CHANSONS DE GESTE

On a beau, pour les besoins de cette pauvre chose qu'est un exposé critique, découper arbittairement de telles scènes dans le tissu des amples narrations et les résumer, comme nous venons de faire, en quelques lignes, cette poésie est si pleine d'âme qu'il y paraît encore peut-être, même dans ces analyses éttiquées ; peut-êtte laissent-elles enttevoir, si vaguement que ce soit, quelque chose de ce que représentaient à la pensée et au cœur de nos plus anciens chanteurs de geste leurs sujets et leurs personnages. Soit qu'ils enveloppent le rebelle Isembard de leur horreur à la fois et de leur pitié, soit qu'ils révèrent en Roland, en Guillaume, des chevaliers de Dieu, ils semblent moins des romanciers que les célébrants d'un culte; la Grèce n'a pas chanté plus pieusement Achille, Ajax, Oreste.

Déjà avant le temps des trois poètes que nous considérons ici, — les premiers témoignages sur les chansons de geste sont du onzième siècle, — ce culte, le culte des héros, avait commencé de se propager (i); il traversera les âges. Jusqu'au quatorzième siècle et au delà, pendant deux cents ans et plus, à l'imitation des plus anciens conteurs, d'autres conteurs, en de nombreux poèmes qui forment prologue ou épilogue à la Chanson de Roland, célébreront « les vassaux qui moururent en Roncevaux » et aussi les survivants de Roncevaux, et décriront sans fin leurs exploits en Saxe, en Espagne, en Bretagne, et jusque dans l'Orient lointain. Pareillement, pendant deux siècles et plus, d'autres conteurs s'ingénieront à multiplier les aventures de Guillaimie, celle de ses six frères, celles de leur père Aymeri de Narbonne,

(i) La Chanson de Roland en suppose d'autres, un peu plus anciennes, qui déjà mettaient en scène les douze pairs, et Girard de Roussillon et Ogier le Danois. La Chanson de Guillaume fait allusion à maints poèmes, perdus pour nous sous leurs formes primitives, à un Couronnement de Louis, à un Charroi de Nîmes, à une Prise d'Orange, etc., où déjà l'histoire poétique de Guillaume et des membres de son lignage se développait largement

ISEMBARD.

celles de leurs aïeux, celles de leurs descendants, jusqu'à former ce cycle de vingtquatre chansons, — cent cinquante mille vers peut-être, — où l'on voit, depuis l'ancêtre Garin de Monglane jusqu'aux fils de ses arrière-petits-fils, à travers cinq ou six générations, des chevaliers sans nombre, associés par des liens constants de parenté ou de compagnonnage, passer d'une péripétie à une autre, disparaître

de la scène pour y reparaître plus loin toujours fidèles à leur rôle, comme si un poète héraldiste avait dressé d'avance leur arbre généalogique et arrêté une fois pour toutes le système de leurs rapports, comme si un dramaturge unique avait construit dès l'origine le scénario de l'ample tragédie aux cent actes divers. Et pareillement, pendant deux siècles et plus, en vers, en prose, d'autres conteurs s'appliqueront à varier, à nuancer les malheurs d'Isembard et à relier sa tragique biographie à la biographie similaire d'autres rebelles, tels que Raoul de Cambrai. Au point de départ de ce développement prodigieux, qu'y a-t-il? Rien que la piété des plus anciens poètes, ceux du onzième siècle et du début du douzième, envers un Roland, un Guillaume, un Isembard, rien que la sincérité et la plénitude de leur émotion, qui, de génération en génération, retentit, rayonne, agit comme une force toujours vive. Et tant de poètes du douzième, du treizième, du quatorzième siècle, participant à l'esprit de ces lointains devanciers, n'auront guère fait qu'épouser leurs intentions, que suivre et prolonger avec respect les lignes par eux tracées.

Tous conjurés, ils répètent qu'ils chantent des « chansons de vraie estoire ».

ÉGLISE DE SAINT-RIQUIER (Somme). (xvi« siècle).

LES CHANSONS DE GESTE

En regard des trouvères courtois qui content les « contes de Bretagne » ou de « Rome la grant », ils ont choisi, disent-ils, de traiter « la matière de France », et de fait, ils ne cessent d'exalter la France de jadis, celle de Clovis parfois, très ordinairement celle de Charlemagne, qu'ils ont peuplée de preux ou, comme on disait au temps de Corneille, de généreux. Sous tant de noms de héros divers, c'est elle, principalement, qu'ils veulent célébrer ; ils n'ont d'autre souci, assurent-ils, que de dérouler ses fastes avec véracité.

Pourtant il est aisé à chacun de constater, — et rien n'est plus étrange, — que, passant leur vie à louer la France carolingienne, ils ne savent presque rien d'elle. « Leurs notions historiques, a pu écrire M. Ch.-V. Langlois (i), non seulement sont partout très incorrectes, mais elles sont très pauvres, d'une banalité, d'une nullité extraordinaires ; ils ne disent rien de Charlemagne ni de leurs autres héros « historiques )) qui ne fût de nature à courir les rues en leur temps, c'est-à-dire au douzième siècle ; ils ont à leur endroit les idées les plus fausses, telles qu'ime postérité lointaine et peu lettrée en peut avoir sur des hommes d'autrefois. » Prenez dans la Chanson de Roland la liste honorée des douze pairs : elle est faite de noms inventés à plaisir, Olivier, Gerin et Gerier, Berengier et Haton, etc., et si deux pairs sur les douze, Roland et Girard, sont des personnages historiques, par quelle naïve erreur du poète peuvent-ils courir les mêmes aventures, ce Roland qui a vécu sous Charlemagne, ce Girard qui a vécu sous Charles le Chauve, cent ans plus tard? Et comment Roland, personnage du huitième siècle, peut-il frayer en outre, dans ce roman, avec Ganelon, personnage du neuvième, et avec Jofroi d'Anjou, personnage du dixième, et avec Richard le Vieux, lequel régit la Normandie de 943 à 996 ? Mener à Roncevaux ce duc de Normandie et ses Normands comme s'il y avait eu de temps immémorial en France des ducs de Normandie et des Normands, n'est-ce pas l'indice et le symbole d'une ignorance merveilleuse du passé? Pourtant, c'est au poète de la Chanson de Roland que nous avons emprunté cette suite d'exemples, parce qu'il fut l'un des plus instruits des chanteurs de geste. Ses confrères enchérissent sur sa fantaisie. On peut compter jusqu'à cinquante personnages authentiques des temps carolingiens, qu'ils ont embauchés dans la troupe bigarrée de leurs héros, mais ils ne les emploient guère qu'à contresens et à contretemps. Que nous disent-ils qu'ils auraient exploité des annales « de vieille antiquité », les Gesta Francorum ou les Chroniques de Saint-Denis? S'ils avaient communément pratiqué de tels Uvres, l'esprit même des chansons de geste serait tout autre ; c'est en leur tré-

(i) Dans la Revue critique des livres nouveaux^ 1913, p. 196.

fonds qu'elles sont anachroniques. Elles répugnent comme par définition à la vérité de l'histoire, puisqu'elles sont essentiellement des « romans de chevalerie w, mais qui se déroulent en des temps qui ont tout ignoré de la chevalerie, et puisqu'elles mettent en scène des personnages qui vivent, souffrent, meurent pour des idées et pour des sentiments auxquels leurs prototypes historiques n'auraient à l'ordinaire presque rien compris. Le nom de « douce France » eût été à peu près ininteUigible au vrai Roland, — et ce seul exemple dit tout. Sans doute, on peut essayer de se rassurer par la pensée que cette poésie n'a que faire d'être de l'histoire, qu'il suffit bien qu'elle soit de la poésie. La singularité subsiste, que nos romanciers aient pu conciUer tant de ferveur avec tant d'incuriosité : la France

du passé, ils l'ignorent autant qu'ils la vénèrent.

Tournons la médaille.

Sur Roland, sur Guillaume, sur Gormond, sur bien d'autres personnages, — mais nous

LA MORT DE ROLAND. VOUloUS pOUr l'inStaUt

nous en tenir à notre triple exemple, — ils sont pourtant fort bien renseignés ; et la précision de leurs connaissances en ces cas particuliers fait contraste avec le vague presque risible de leur information sur l'ensemble des temps carolingiens.

Il est bien vrai, en effet, que Charlemagne, en l'an 778, revenait d'une expédition heureuse en Espagne, quand, le 15 août, au passage des Pyrénées, et presque sûrement à Roncevaux, son arrière-garde, séparée du gros de son armée, fut surprise et massacrée toute ; et il est bien vrai que parmi les morts se trouvait un seigneur d'importance, du nom de Roland.

De même, il est bien vrai que dans l'entourage de Charlemagne vécut im sien parent, nommé Guillaume, qui fut comte de Toulouse ; que ce Guillaume épousa ime femme nommée Guibour ; et qu'il combattit avec honneur les Sarrasins d'Espagne ; en l'an 796, notamment, quand il leur infligea une défaite sur l'Orbieu, et en l'an 801 (ou 803), quand il suivit au siège de Barcelone le fils de Charlemagne, Louis, alors roi d'Aquitaine.

De même, il est bien vrai qu'à partir de l'an 879 les envahisseurs Scandinaves de l'Angleterre, encore païens, menacèrent la France ; que parmi eux se trouvait

un Viking du nom de Gormond ; que certaines de leurs bandes franchirent la mer en 880j mirent en flammes, le 2 février 881, l'église de Saint- Riquier et dévastèrent le Ponthieu ; et que le 3 août de la même année, non loin de Saint- Valery-sur- Somme, à Saucourt-en-Vimeu, le roi de France, Louis III, tailla en pièces les barbares.

Il est bien vrai que ce sont là trois séries de faits historiques, tous bien attestés ; nous y reconnaissons, non sans surprise, la trame solide des trois chansons de Roland, de Guillaume, de Gormond et Isembard.

Non sans surprise. Pour qui considère dans le lointain des âges la masse et le grouillement des événements de tout un siècle, qu'est-ce que ce combat d'une arrière-garde dans les Pyrénées en l'an 778? Qu'est-ce que cette bataille sur l'Orbieu en Tan 796? Qu'est-ce que cet incendie de Saint-Riquier en l'an 881? Rien que de chétifs faits-divers. Comment les poètes ont-ils pu choisir pour les magnifier ces épisodes infimes, ces personnages d'arrière-plan? Pourquoi Roland entre tant de capitaines ? Pourquoi Guillaume ? Pourquoi cet obscur Viking danois, Gormond? Entre la mort de ces personnages et le temps de nos trouvères, les jours, les ans, les siècles avaient coulé silencieux; comment ont-ils pu prendre intérêt à ces faits et à ces personnages, les connaître seulement ? Supposé qu'ils aient été les chercher là où nous les trouvons nous-mêmes, dans les annales et chroniques latines du neuvième siècle, ils n'auraient pu y trouver que ce que nous y trouvons nous-mêmes : une seule ligne sur Roland dans la Vita Caroli d'Eginhard, quelques bouts de phrases sur Guillaume en des livres tels que le Chronicon Moissacience, quelques bouts de phrases sur Gormond au fond de chroniques anglo-saxonnes, telles que le De rébus gestis Aelfredi. A des siècles de distance, ces sèches mentions des annales carolingiennes auraient-elles suffi pour exciter leur imagination, pour lui donner le branle et l'essor? Après tout ce que nous venons de constater de la médiocrité coutumière de leur information, quelle apparence d'ailleurs qu'ils auraient recouru à de telles sources ? Certains de ces livres au moins étaient d'accès difficile, et, au onzième siècle comme aujourd'hui, seuls des spécialistes de l'histoire carolingienne pouvaient les manier, s'y débrouiller, s'attacher à des incidents de cet ordre de grandeur. De quelque côté qu'on se tourne, ce ne sont que ténèbres.

Au plus profond de ces ténèbres, les érudits ont construit des systèmes. Faut-il les exposer ici ? Pour trouver la voie vers plus de lumière, prenons plutôt pour guides nos trois poètes et ceux qui, à leur imitation, ont célébré Roland, Guillaume, Isembard ; suivons-les là où ils nous mèneront.

ESSAI D'UNE SOLUTION : QU'IL FAUT Ils iious mèneront vers des sanc-

„ LOCALISER ,, LES LÉGENDES tuaires ; le poète de la Chanson de Roland vers deux des plus antiques églises de France. Il dit que Charlemagne, à son retour de Roncevaux, déposa à Bordeaux, en l'église Saint-Seurin, sur l'autel, l'olifant que le souffle de Roland avait fendu, et qu'il convoya plus loin, jusqu'à Blaye, pour les y ensevelir, son neveu et deux de ses compagnons :

En blancs sarcous fait mètre les seignurs A Seint Romain : la gisent li baron.

Jusqu'à la Renaissance en effet, des milliers d'hommes ont vu et plusieurs ont

décrit, tels que le poète les avait vus et décrits, sur l'autel de Saint-Seurin, le cor d'ivoire fendu par Roland, et, dans la crypte de Saint-Romain, les trois « blancs sarcous », ime triple tombe de marbre blanc.

Et les renouvellements du ' douzième siècle de la Chanson de Roland, multipliant les données de cet ordre, arrêteront Charlemagne à d'autres lieux de prière encore, à Saint- Jean -Pied -de -Port, à Saint- Jean-de-Sorde, à Belin dans les Landes, tout au long de sa voie douloureuse ; ils attestent que maintes églises sur cette route rendirent aux combattants de Roncevaux des honneurs posthumes. Le temps nous a par malheur envié les titres anciens de la plupart de ces maisons, ceux de Saint-Romain en particulier : la vénérable église a été détruite au seizième siècle, et François P^, qui fit ouvrir sous ses yeux, en 1526, le sarcophage de Roland, fut l'un de ses derniers visiteurs; les documents qu'elle possédait ont péri. Nous avons conservé quelques textes pourtant, et qui prouvent au moins l'essentiel. Ils prouvent qu'avant qu'un seul vers de la Chanson de Roland eût été écrit, déjà dans cette région l'on vénérait Roland comme un martyr. Ils prouvent aussi qu'à Saint-Romain, à Saint-Seurin, et dans les autres sanctuaires semés sur la route jusqu'à Roncevaux, vivaient des clercs habiles à lire les vieilles chroniques, et que maintes fois ils s'employèrent, ceux de Saint- Jean-de-

CHAPELLE D IBANETA, près Roncevaux.

LES CHANSONS DE GESTE

Sorde notamment, à y chercher des preuves du passage de Charlemagne sur cette route, des indices d'une station qu'il aurait faite chez eux, pour se prévaloir de sa visite et de ses bienfaits. On est conduit par là à supposer que les toutes premières fictions relatives à la bataille de Roncevaux et à Roland auront germé là : auprès de la tombe de Blaye et dans les églises de Roncevaux, telles que la chapelle de Saint-Sauveur d'Ibaneta, et dans les églises construites sur le ruban de route qui relie Blaye à Roncevaux. Autant il nous semblait inconcevable tout à l'heure, et à bon droit, qu'un rimeur du Nord de la France, au fond de sa Champagne ou de sa Normandie, eût pris fantaisie de compulser des chroniques vieilles de trois siècles pour y chercher quelque sujet de roman et qu'il eût exhumé Roland de la Vita Caroli d'Eginhard, autant il apparaît simple au contraire, et naturel, que ce livre, le plus célèbre et le plus accessible des livres sur Charlemagne, ait été lu en cette région par des hommes intéressés à le lire, et que la page où Roland est nommé ait pris pour eux sens et vie. Pour rendre compte de r« élément historique » des chansons de geste, on entrevoit donc im principe d'explication : avant la chanson de geste, la légende, légende locale, légende d'église. Ce que nous entendons sous ces mots, demandons à nos deux autres poèmes de quoi le mettre en lumière. Dans le cas de la Chanson de Roland^ les témoignages, trop délicats à analyser, ne deviendraient expressifs et probants qu'au terme d'ime longue discussion, et nous sommes ici tenu à la brièveté. Dans l'histoire poétique de Guillaume, dans celle d'Isembard, les faits sont à fleur de sol ; ils parleront plus vite.

Comme les poètes qui chantent de Roland, ceux qui chantent de Guillaume d'Orange nous désignent, eux aussi, la tombe de leur héros. On la garde, disent-ils, « es granz deserz encoste Montpelier », dans une abbaye qui est placée sous son vocable ; car, au terme d'une longue vie guerrière, il s'y est rendu moine et y est mort en odeur de sainteté ; l'Église l'honore sur ses autels.

Ce ne sont pas là des fictions, mais des faits d'histoire aussi bien attestés que les traits de la vie séculière de Guillaume ci-dessus relevés. Il est de toute historicité que, vers l'an 804, renonçant à ses dignités mondaines, ce personnage se retira dans une abbaye du diocèse de Lodève, Aniane ; qu'il fit construire à deux lieues de là et comme une colonie d'Aniane, une autre maison religieuse, Gellone, et la dota richement ; qu'il y vécut, à partir de l'an 806, sous la robe bénédictine et qu'il y mourut quelques années plus tard. On possède des actes, — le plus ancien est daté de l'an 938, — où son nom figure, comme celui d'un saint, dans la titulature de l'abbaye. Les fils de saint Benoît établis par lui à Gellone avaient donc commencé de bonne heure à honorer sa tombe. Le culte par eux instauré se confirma si bien

que le vieux nom de Gellone disparut de l'usage ; au temps des chansons de geste, ces lieux s'appelaient, ils s'appellent encore Saint-Guilhem-le-Désert.

Pour entretenir et raviver au besoin le souvenir de leur premier bienfaiteur, les religieux de cette abbaye ne manquaient pas de documents ; plusieurs sont parvenus jusqu'à nous. Ils possédaient des actes authentiques, émanés du saint lui-même, et qui relataient ses donations. Ils avaient intérêt à les lire et à les reUre; c'étaient

leurs propres titres de noblesse; — à lire et à relire aussi les armales où il était parlé de Guillaume et de sa vie dans le siècle aux côtés de Charlemagne et de Louis ; et c'est ainsi que, combinant ces textes divers, chartes de leur abbaye et mentions aimalistiques, rassemblant toutes leurs traditions, ils avaient finalement composé, vers l'an 1124, une ample relation hagiographique des origines de l'abbaye, la Vita sancti Wilhelmi, Il est donc assuré qu'à une époque quelconque, un passant quelconque qui eût par hasard poussé la porte de cette église ne se fût pas trouvé en présence d'une tombe anonyme ; et si l'on suppose (la conjecture est-elle en soi difficile?) que l'un de ces passants aura pu être un poète de métier, un jongleur, il est évident qu'il aura suffi à ce jongleur d'interroger le premier moine par lui rencontré : de la bouche de ce moine, en peu d'instants, il aura pu apprendre sur la vie de Guillaume autant et plus de faits vrais que nous en pouvons aujourd'hui recueillir dans toutes les chansons de geste réunies.

Or, dès qu'on regarde aux faits, on s'aperçoit que cette hypothèse, en soi plausible, est vraie par surcroît, qu'elle ne pèche que par l'excès de sa simplicité ; que non seulement un jongleur a pu visiter l'église de Saint- Guilhem, mais que maints jongleurs l'ont effectivement visitée ; et qu'ils y ont été conduits non par le hasard, mais par des raisons qu'ils savaient, qu'ils nous diront peut-être.

Plusieurs, en effet, décrivent dans leurs romans, avec la précision de témoins

GUILLAUME A ANIANE.

LES CHANSONS DE GESTE

oculaires, ce qu'ils appellent la « maison » du saint, les reliques que l'on y montrait, et la vallée de l'Hérault fortement encaissée, et le « castelet » du vieux moine, et, tel qu'il subsiste de nos jours, « en la gastine, lés un desrubant fier », le Pont du Diable, par lui construit au confluent de l'Hérault et du Verdus; ils peignent, reconnaissable encore, le rude paysage. Qu'ils aient recueilli sur place leur information, c'est ce qu'un petit fait, entre autres, prouvera.

Ils appellent Guibour la femme de Guillaume, et ce n'est pas im nom de fan-

SAINT-GUILHEM-LE-DÉSERT (Hérault).

taisiê. Les religieux de Saint-Guilhem conservaient comme le plus ancien de leurs parchemins, et nous lisons à la première page de leur cartulaire, un acte dicté par Guillaume lui-même en décembre 804, où il dit qu'il leur fait des donations de terres pour son salut et pour le salut de ses proches, au nombre desquels il nomme sa femme : Guithurg. Le nom de cette femme, comme il est naturel, ne se retrouve dans aucune chronique, ni dans aucun texte hagiographique ; il n'a jamais pu être écrit que dans des doctunents d'ordre privé et familial (i). Personne au monde au

(i) L'une des brus de Guillaume, en un petit livre de famille que l'on intitxile le Manuel de Dhuoday l'a inscrit au nombre des défunts dont elle-même et son fils doivent se souvenir dans leurs prières quotidiennes.

onzième siècle et au douzième siècle, ne pouvait se souvenir d'elle, hormis les moines d'Aniane et de Saint- Guilhem. De qui donc, sinon de ces moines, les jongleurs ont-ils pu apprendre qu'elle avait existé? Or, sans le personnage de Guibour, que serait la Chanson de Guillaume? Ce que serait la légende de Tarquin sans Lucrèce, celle de Coriolan sans Véturie, celle des Gracques sans Comélie. C'est donc à la racine même des fictions des chansons de geste que se constate l'action de ces moines.

Mais la réciproque est vraie, — et c'est ici le trait le plus remarquable de leurs relations avec les jongleurs ; comme les chansons de geste se réfèrent aux documents de l'abbaye, les documents de l'abbaye à leur tour se réfèrent aux chansons de geste. Les rehgieux ont, par exemple, interpolé le plus respectable des titres de leur égHse, l'acte de donation de décembre 804, pour y glisser le nom d'un des prétendus neveux de Guillaume, Bertrand, personnage qui leur venait en droite Ugne des romans (i). En outre, dans ce grave document officiel qu'est la Vita sancti Wilhelmi, ils n'ont pas craint d'alléguer les chansons que colportaient les jongleurs et de les couvrir de leur autorité : « Quelle assemblée de jeunes gens, disent-ils dans le prologue de la Vita, quelles réunions, surtout de chevaliers et de barons, quelles vigiles de saints ne retentissent pas de la gloire de Guillaume et ne redisent pas en chants modulés quel grand homme il fut, quelles guerres glorieuses il soutint...?» «Pour rapporter tous ces récits, ajoutent-ils, il y faudrait un grand volume (magno indigerent volumine) » : du moins, ils en résument un, la chanson de la Prise d'Orange.

En présence de tels faits, est-il possible de les attribuer à deux sources de développement légendaire, primitivement distinctes l'une de l'autre? Alors que tant d'autres seigneurs du temps jadis, plus considérables de leur vivant que ce Guillaimie, sont tombés à l'étemel oubli, par quel privilège aurait-il été, lui, par deux fois transfiguré, ici par les religieux qui gardaient ses reliques, là-bas, dans la France du Nord, indépendamment de ces religieux et à leur insu, par des poètes? Non, le comte de Toulouse n'aura pas eu par deux fois cette prodigieuse chance posthume. Lui aussi sans légende et sans gloire, il eût péri tout entier, ou, ce qui revient au même, il fût resté à jamais enserré comme une momie dans les bandelettes des vieilles annales carolingiennes, si par hasard les gardiens de sa tombe s'étaient désintéressés d'elle. Légende hagiographique, légende épique, ce n'est qu'une seule légende, ce n'est rien à l'origine que la petite flamme allumée sur cette tombe.

(i) Sous sa forme non falsifiée, conservée par l'abbaye d'Aniane, l'acte est daté du 15 décembre (du 14, dans la version de Gellone) ; il donne le nom de l'authentique Guibour, pas celui du chimérique Bertrand.

Saint-Riquier, Saint- Valéry, Cayeux : l'action de Gormond et Isemhard se déroule sur un petit territoire, nettement circonscrit, et l'église que saint Riquier avait construite à Centule au septième siècle et que la munificence de Charlemagne avait faite riche et grande, domine ce territoire, domine pareillement la chanson de geste. L'idée que l'amour et la haine ramènent Isembard, devenu criminel, aux lieux mêmes d'où il fut chassé, innocent, l'idée qu'il lutte en son orgueil contre le patron céleste du pays, saint Riquier, et que le saint le châtie : c'est toute la chanson de geste. Elle a dû naître dans cette région.

De fait, si l'on interroge le poète sur ses sources, il allègue une chronique de l'abbaye : ço dist la geste, a Saint Richier, Réciproquement, si l'on s'adresse à l'abbaye, le phénomène inverse se produit : la Chronique de Saint- Riquier, composée en l'an 1088, rapporte tout au long l'histoire de Gormond et d'Isembard, et son auteur, Hariulf, abbé du lieu, qui était né, qui avait grandi dans le pays, dit qu'il la raconte d'après des livres en latin, mais qu'on la répète aussi et qu'on la chante chaque jour (quotidie recoîitur et cantatur) aux abords de son monastère. Donc, comme à Saint-Guilhem-le-Désert, il y a cercle ; comme à Saint-Guilhem-le-Désert, les jongleurs invoquent les docimients des moines, les moines invoquent les poèmes des jongleurs et les couvrent de leur patronage.

Si même nous ne disposions pas de ces textes antiques, une simple promenade à Saint-Riquier y suppléerait, sufiirait à prouver que la légende s'est formée là, n'a pu se former que là ; car tout visiteur y retrouve de nos jours, après huit siècles écoulés, les deux adversaires en présence, le vieil abbé mérovingien, saint Riquier, et Isembard, son infidèle avoué. Dans l'église abbatiale construite au seizième siècle sur l'emplacement des églises plus anciennes, chacun voit encore, sur le maîtreautel, les reliques du saint, celles-là même que l'on vénérait au temps d'Hariulf et des plus anciens chanteurs de geste; et chacun voit aussi, à mille mètres de là, telle que l'avaient vue Hariulf et les plus anciens chanteurs de geste, la tombe d'Isembard. Le lieu-dit que le cadastre désigne encore sous le nom de « tombe d'Isembard » est un haut tumulus des temps préhistoriques; chacun le connaît dans le pays, et le premier paysan venu qui vous y mène sait vous dire qu'un seigneur révolté a jadis brûlé la ville « aux cent-une tours » (i) et qu'en punition de ce crime il fut enseveli là, loin de l'église, sous ces ronces, revêtu de ses armes toutes d'or. Pensées assurément aussi vieilles que la légende, qui, pour mieux dire, sont la

(i) Étymologie populaire de Centule; c'est le nom primitif du bourg, qui se perpétue dans la tradition orale (simplement parce qu'il faut bien que le curé le répète, chaque fois qu'il célèbre le saint de la paroisse).

légende elle-même, la légende tout entière; et si la plus ancienne charte connue qui mentionne la Tumha Isamhardi ne date que 1263, il est sûr pourtant que ce tumulus a trouvé dès une époque bien plus haute son affectation, tant il y a de ressemblance entre la destinée du rebelle et sa tombe solitaire, conmie lui orgueilleuse et comme lui désolée. Là-haut, sur son rocher, dans son église, trône le saint très puissant ; ici, hors de l'enceinte sacrée de l'abbaye, mais tout près d'elle, à portée encore du son des cloches, gît son rival humilié, à demi repenti, à demi pardonné ; et la tombe semble, conmie celui qu'elle abrite, implorer le pardon du saint victorieux. Cette châsse, ce tumulus, voilà les deux déterminants de la légende.

Elle tient toute en ces combinaisons rudimentaires. En tout autre lieu de la terre

et à quelques kilomètres seulement de Saint-Riquier, il resterait inexplicable qu'elles se fussent formées ; à Saint- Riquier, pour les pro^ voquer, peu de chose aura suffi : la tradition, entretenue par la vue des ruines, d'une antique invasion de barbares, le souvenir de quelque conflit entre un ancien seigneur du lieu, Isembard, et l'abbaye ; et n'importe qui, clerc ou laïc, chevalier ou vilain, jongleur ou marchand, aura pu rapprocher ces données, le premier venu, pourvu qu'il fût du pays et qu'il fût doué d'une imagination forte et fière.

En fait pourtant, au cœur même de ces combinaisons primitives, voici qu'il nous faut faire leur part aux clercs de l'abbaye. Sans quoi, comment le personnage, parfaitement historique, de Gormond, se trouverait-il mêlé à l'aventure, avec ce détail caractéristique que, selon la chanson de geste, ce roi païen vient d'Angleterre, et plus précisément de « Cirencestre », qui est la ville de Circester, au comté de Gloucester ? Détail qui, vérification faite, se révèle à la fois vrai et erroné : vrai, car les chroniques anglo-saxonnes attestent qu'en effet un Viking de ce nom cantoima avec ses bandes à Circester en l'an 879; erroné, car il résulte des mêmes chroniques que ce Viking, paisiblement établi à Circester, ne fut pas de ceux qui, l'année suivante, mirent à la voile pour envahir la France. On surprend donc ici en plein travail un historiographe qui Ut en des chroniques de France, telles que

LES CHANSONS DE GESTE

les Annales de Satnt-Vaast, la relation de l'invasion du Ponthieu et de l'incendie de Saint-Riquier en 880-881, et qui, voulant en savoir plus long, ouvre aux pages correspondantes les chroniques, plus difficilement accessibles, d'Angleterre, y découvre, à la date qui convient, 879, le Viking de Circester et reconnaît en lui, — à tort, mais la méprise était facile, — le chef des bandes qui, peu après, devaient ravager la France. Le « Gormond de Cirencestre » de la chanson de geste est donc d'invention savante ; il sort, armé de pied en cap, du contresens d'un clerc. Il nous rend le même service que nous rendait tout à l'heure Guibour. Son nom est comme le sceau de l'abbaye de Saint-Riquier, comme la marque de fabrique des clercs empreinte sur la chanson de geste. De même, à Saint-Guilhem-le-Désert, le nom de Guibour.

De nos trois enquêtes ressortent donc des faits similaires et qui concordent. Par trois fois, les auteurs de chansons de geste se sont chargés de nous désigner des maisons où des hommes vivant de leur temps avaient des raisons à eux d'entretenir et de raviver sans cesse certains souvenirs d'un passé reculé. Au temps de nos auteurs, cet antique et médiocre événement, l'incendie de Saint-Riquier en 881, était partout oublié : pas à Saint-Riquier ; — partout, Roland, Guillaume n'étaient plus que des inconnus : pas à Saint-Romain de Blaye, pas à Saint-Guilhem-le-Désert. Ce que nous observons en ces maisons, c'est ce qui s'est passé aussi bien jadis dans ces temples de la Grèce que visitait Pausanias, c'est ce qui se passe encore de nos jours dans nos moindres églises de village. Pour les hommes groupés sur un même coin de terre, à l'ombre du même clocher, le souvenir de tel événement, fût-il chétif en soi, qui s'est accompli là, de tel personnage, fût-il assez peu considérable, qui a vécu là, peut persister indéfiniment, s'il s'attache à une ruine, à une tombe, s'il se lie à un culte; incrustées dans de vieilles pierres, mêlées aux lignes du paysage familier, des données de cet ordre représentent à leurs yeux toute leur histoire, toute l'histoire. Le père les transmet au fils, et ainsi de siècle en siècle. Mais la tradition orale abandonnée à elle-même, c'est-à-dire confiée aux gens les moins cxiltivés du pays, va tantôt s 'appauvrissant, tantôt se chargeant de fables, se réduit peu à peu à un résidu informe de fictions insignifiantes, et les vieilles pierres cesseraient de parler, si le savant du pays, celui qui sait lire dans les livres, le « clerc », ne se chargeait de renouveler ces souvenirs quand ils s'épuisent, de rendre à ces fables, par recours à ses livres, consistance et dignité. Ainsi, à la faveur des cultes locaux, implantées dans le terroir, en maints lieux, végètent obscurément des légendes à base d'histoire. Il peut arriver, par l'effet d'accidents divers, que certaines soient transportées ailleurs et que, promenées par le vaste monde, elles perdent leurs

attaches au sol. En ce cas, pour en reconnaître le sens premier, pour en expliquer « l'élément historique », il s'agit seulement de retrouver quel fut leur terroir natal et de les y enraciner à nouveau : la légende de Roland à Blaye, celle de Guillaume à Gellone, celle de Gormond et Isembard à Saint-Riquier.

LE RÔLE DES SANCTUAIRES, DES Parfois, il est facilc d'apercevoir com-

FOiREs, DES PÈLERINAGES ment ct pourquoi telle légende locale a pris de l'ampleur et trouvé qui l'illustrerait. Par exemple, on sait que saint Riquier fut

tenu au moyen âge pour un thaumaturge puissant et que, deux fois Tan, le 26 avril et le 29 octobre, mais surtout le 29 octobre, il appelait vers lui de nombreux fidèles.

C'était l'occasion d'une grande foire, organisée par l'abbaye : « Ce jour-là et de temps immémorial, dit Hariulf en sa Chronique, toute la chevalerie du Ponthieu venait faire sa cour au patron du pays. » Les baraques de cette foire s'élevaient sur le champ même où Gor^ mond, disait-on, avait planté ses tentes, et la tombe d'Isembard en marquait la limite. Ces chevaliers assemblés autour de leur saint comme autour d'un suzerain, ces marchands et les chalands de toute sorte attirés par sa fête, voilà sans doute les premiers artisans du travail de poésie qui s'accomplit là. Que des jongleurs de la région, des poètes de métier, s'en soient mêlés, on le conçoit.

Mais il est plus étrange que d'autres poètes de métier, venant du Nord de la France, soient entrés en relations, non point passagères, mais suivies, non point superficielles, mais intimes, avec les religieux d'im monastère perdu dans une vallée

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