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CHAPELLE SAINT -HONORAT DES ALISCAMPS

Landes de Bordeaux, et les achemine tous, épris d'un même désir, vers le tombeau de Galice, et les ramène tous vers Roncevaux, afin que l'apôtre, à cette suprême étape, leur donne à tous à la fois leur récompense, la joie d'être martyrs, et qu'ils renaissent ensemble à la lumière éternelle. Il distribue leurs dépouilles, leurs reliques, sur les chemins de Saint- Jacques, afin qu'ils en soient les gardiens et qu'ils protègent, eux les pèlerins triomphants, ceux de l'Ëglise militante; de la sorte, les légendes des chansons de geste voisinent sur ces chemins avec les traditions les plus sacrées de l'Église et parfois se rencontrent au même lieu : on voyait, aux Aliscamps d'Arles, la tombe du légendaire Vivien tout auprès de cette chapelle de Saint-Trophime où

LES CHANSONS DE GESTE

s'étaient posés les pieds de Jésus-Christ. Toutes fictions d'où il ressort qu'il s'est produit sur les routes de pèlerinage, par l'œuvre à la fois des clercs et des laïcs, chevaliers, pauvres pèlerins, jongleurs, un travail multiple, ne disons pas de pensée cléricale, mais de pensée chrétienne, de poésie, au sens le plus cher du mot ; un travail qui est nécessairement bien plus ancien que le Liber sancti Jacohi. Qui voudrait croire, en effet, que les auteurs de ce livre auraient les premiers, à des fins de réclame, fabriqué arbitrairement de telles légendes? S'ils les avaient fabriquées, si c'étaient eux, par exemple, qui avaient trouvé pour les morts de Roncevaux les tombes magnifiques de Belin et des Aliscamps, c'est donc qu'ils auraient été les créateurs des mythes les plus admirables. Et nous, à notre tour, les critiques modernes, qui insistons sur les attaches topographiques de nos légendes, s'il nous était remontré que nous y insistons à tort et que notre système n'est que chimère, une pensée nous consolerait : et c'est que les plus grands poètes n'ont pas su trouver des chimères plus belles.

En fait, ni les clercs d'autrefois, ni les érudits de notre temps n'eurent tant de mérite. Aux uns comme aux autres, il a suffi de regarder. Dès 1888, il y a plus de trente ans, celui qui écrit ces pages publiait (i) un mémoire où il était montré que la Chanson de Fierabras fut composée à l'intention des pèlerins qui venaient vénérer à l'abbaye de Saint-Denis le clou de la Croix et la couronne d'épines ; que ce roman n'est qu'une histoire poétique de ces reliques ; qu'il en va de même de plusieurs autres chansons de geste ; que tout un cycle de poèmes s'était formé de la sorte, le cycle du Lendit de Saint-Denis. Et il n'y avait à dire alors de telles choses presque aucune nouveauté; ce mémoire ne faisait que préciser des faits reconnus pour la plupart, les uns par Gaston Paris dès 1865, les autres par l'abbé Lebœuf dès 1754

PIERRE-PERTHUIS, près de Vézelay t Yonne).

(i) Au tome XVII de la Romania.

OU par Félibien dès 1706. M. Pio Rajna dès 1885, J.-V. Le Clerc dès 1850 avaient montré que maints épisodes de chansons de geste correspondent à des étapes réelles de pèlerins sur les routes d'Italie et d'Espagne. Dès 1850, Aimé Chérest avait mis en relief les rapports de Girart de Roussillon avec Vézelay ; les rapports de la légende d'Ogier avec Saint-Faron de Meaux avaient été reconnus dès 1704 par Mabillon; dès 1643, les Bollandistes avaient identifié saint Reinold de Cologne avec le héros des Quatre Fils Aymon. Dès 1755, le P. Daniel, décrivant l'une des

églises de Roncevaux, y retrouvait des héros de nos romans de chevalerie, et jamais personne, il va sans dire, n'a pu lire la Chanson de Roland sans y remarquer la tombe de Blaye et la relique de Bordeaux et sans s'apercevoir que le poète invoque à leur propos le témoignage des pèlerins : « Li pèlerin le veient, qui la vunt. » Comment d'ailleurs en serait-il autrement? L'idée de mettre en rapports les chansons de geste et les sanctuaires des routes est-elle de celles que quelqu'un invente, comme im poète invente xm. type de strophe, un musicien ime mélodie? Elle est écrite, noir sur blanc, dans tous nos romans.

Pourtant cette notion du rôle des sanctuaires et des pèlerinages n'a tenu jusqu'à ces dernières années dans la critique des chansons de geste qu'une place minime. C'est qu'une impérieuse doctrine régnait seule, celle qu'avaient construite au début du dix-neuvième siècle les frères Grimm, la doctrine des origines anciermes, populaires, germaniques des chansons de geste. Elle se résumait en cette formule qui est d'Uhland : « L'épopée française, c'est l'esprit germanique dans une forme romane. » Il était universellement admis que Roland, Guillaume et les autres avaient été célébrés, de leur vivant même ou dès le lendemain de leur mort, en des « chants lyrico-épiques », ou déjà en des poèmes épiques, lesquels dérivaient de plus anciens modèles, du temps de Chilpéric ou de Clovis, issus eux-mêmes d'une primitive épopée germanique ; en sorte que nos romans du douzième siècle passaient pour n'être que des versions abâtardies de ces lointains modèles perdus, étaient censés ne représenter que le dernier aboutissement d'un travail poétique commencé sept ou huit siècles plus tôt. En cet état des opinions, qu'importaient les humbles faits

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