‹ Histoire des lettresChapitre 80 sur 206 · CHARLEMAGNE AU MONT SAINT-BERNARD · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE AU MONT SAINT-BERNARD

vraie, qui le représentait comme ayant usé sa vie à parcourir la terre pour le service de Dieu. Parce qu'on voyait réellement au terme de certains pèlerinages des monuments de sa sollicitude, à Rome la Schola Francorum, à Jérusalem Sainte-Marie-Latine par lui fondées; parce qu'il avait étendu son protectorat sur les Lieux-Saints de Palestine; parce que plusieurs fois il était descendu en Italie pour assister les papes ; et parce que ses armées, franchissant les Pyrénées à

LES CHANSONS DE GESTE

l'Orient comme à l'Occident, avaient réellement combattu les Sarrasins devant Pampelune comme devant Barcelone, on le chercha, on le trouva sur toutes les routes; c'était lui, disait-on, qui les avait frayées par le pic ou la pioche, qui avait dressé cette croix de pierre, la Crux Caroli, au col de Roncevaux, fondé cet hospice au Val de Suse, trouvé la voie à travers le mont Saint-Bernard, lui, le pèlerin armé, jamais las.

Les textes émanés des églises abondent, à la fin du onzième siècle (i), qui le louent pour son incessant apostolat : <( Le pieux Charles ne craignait pas la mort pour la patrie, la mort pour l'Église ; aussi parcourut-il la terre entière ; ceux qu'il voyait rebelles à Dieu, il les soumettait par le fer. » C'est pourquoi les prédicateurs de la Croisade le présentèrent à tous comme le modèle; c'est pourquoi Godefroy de Bouillon et Baudouin de Flandre se glorifièrent de descendre de lui ; et c'est pourquoi, en iioi, la nouvelle courut parmi les croisés (2) qu'il venait de ressusciter et qu'il se mettrait à leur tête.

C'est au cours de cette période, sous ces influences mi-ecclésiastiques, mi-séculières, que les traditions jusque-là éparses des sanctuaires, que les légendes locales jusque-là isolées furent peu à peu reliées entre elles par le lien réel des itinéraires et par le lien mystique d'une idée : l'idée d'ime mission de la France que Charlemagne et ses preux avaient jadis remplie, qu'il s'agissait présentement de reprendre. Charlemagne demeure, au onzième siècle, comme pour les clercs de l'âge précédent, le roi-prêtre ; il devient en outre peu à peu pendant ce siècle le roi-croisé ; il demeure l'Empereur de toute la chrétienté, il devient plus particulièrement le roi du plus beau royaume qui soit après celui du ciel : « Par cels de France vuet il del tut errer... Par cels de France, qui les règnes conquièrent. » Ses Français conquièrent les pays non pour eux-mêmes mais pour Dieu, pour « essaucier sainte chrestienté » ; c'est tout l'esprit de la croisade, et c'est tout l'esprit des chansons de geste.

Charlemagne et ses Français considérés comme des croisés, son camp considéré comme le lieu de toute prouesse et de toute chevalerie : ce sont les idées et les sentiments de leur temps que les auteurs des chansons de geste ont projetés dans le passé, et incamés en Charlemagne et en ses barons. Dans l'histoire d'une littérature quelconque, ce qu'on appelle imagination épique, génie épique, qu'est-ce donc, sinon le goût et le pouvoir de rechercher dans le passé lointain de la nation une époque privilégiée, — âge de Thésée, âge d'Évandre, — pour la peindre à

(i) Dans la Translation de saint Servais, dans la Vie de sainte Gudule, dans la Vie de saint Genou, etc., tous écrits composés en France.

(2) Au témoignage du chroniqueur Ekkehard d'Aura.

l'image et à la ressemblance du temps présent, mais plus belle que le temps présent, plus pure et « plus conforme à l'âme »? Nos chanteurs de geste ont procédé de la sorte ; ils se sont complus à ce jeu généreux, plein de sincérité artistique et pourtant d'insouciance à l'égard de l'histoire vraie, plein de ferveur à la fois et de liberté imaginative ; et s'il est vrai que « Charlemagne fut leur Évandre » (i), et qu'ils ont voulu surtout célébrer, sous les apparences de la France de jadis, la France de leur temps, et qu'ils ont su trouver pour elle la caresse de ces noms, « douce France », « France l'absolue », c'est-à-dire la sainte, <( Terre majour », c'est-àdire terra majorum, c'est-à-dire patrie, certes leurs poèmes ont droit que nous leur appliquions, aussi bien qu'à VBnéide ou qu'à notre Franciadey le nom fier d'épopées.

Tout cela dit, il n'en reste pas moins que des fictions rudimentaires des églises et des routes aux longs poèmes réguliers qui sont entre nos mains, la distance semble infinie, est infinie, et que l'apparition aux approches de la croisade des premières chansons de geste surprend comme un miracle. Quels sont les antécédents de ces poèmes, leurs modèles?

LES MODÈLES DES CHAN- Mais cc Hiiraclc ne fut pas isolé. Dans le même

SONS DE GESTE tcmps que la première chanson de geste, peu avant

ou peu après, apparut aussi (et toujours dans notre France) la première croisée d'ogive, et encore le premier vitrail peint, et encore le premier tournoi, et encore la première charte de liberté d'une commune : toutes créations françaises, prodigieuses et inattendues. Turold et Guillaume IX de Poitiers furent presque exactement contemporains, c'est-à-dire qu'en même temps que la Chanson de Roland et pour former avec elle le plus surprenant et le plus séduisant des contrastes, se produisit aussi l'œuvre lyrique, si raffinée déjà, si voluptueuse tour à tour et si spirituelle, du plus ancien des troubadours. Elle aussi, elle suppose des antécédents, des modèles : quels sont-ils ?

Jusqu'à ces dernières années, la critique s'est obstinée, souvent elle s'obstine encore aujourd'hui à chercher la réponse comme faisaient Jacob et Wilhelm Grimm, dans les siècles les plus nébuleux du haut moyen âge, à recourir au mythe du primitif et du spontané, à alléguer la puissance du (( génie populaire », le Volksgeist. S'agit-il de nos chansons de geste? On nous a enseigné qu'elles remonteraient à une hypothétique épopée germanique, toute populaire d'inspiration. S'agit-il de

(i) Cette formule est d'Edgar Qiiinet.

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LES CHANSONS DE GESTE

notxe Roman de Renard? C'est le « peuple » qui aurait inventé ces contes, reflets d'une primitive « épopée animale », elle aussi germanique. S'agit-il de la poésie lyrique des troubadours et des trouvères? Cette aristocratique poésie serait issue de chansons populaires, composées à l'occasion des fêtes de mai, germaniques elle aussi, comme par hasard. S'agit-il de nos romans de la Table Ronde, des légendes de Tristan, de Lancelot, de Perceval? Ce serait le peuple encore, représenté par d'anonymes conteurs, armoricains cette fois ou gallois, qui les auraient imaginées en des temps reculés. Ainsi de presque toutes nos œuvres littéraires, ce qui a trop souvent conduit les historiens de notre vieille poésie à se livrer pieds et poings liés aux folkloristes.

Mais les méthodes des folkloristes, du moins dans le domaine de notre littérature médiévale, sont illusoires; leurs solutions ne sont que des solutions paresseuses, des explications non explicatives, dont le tort est de masquer les vrais problèmes, ou mieux, de masquer le vrai problème.

Car il n'y a pas, à vrai dire, un problème particulier de l'origine des chansons de geste qui serait distinct du problème de l'origine de notre poésie lyrique, lequel serait à son tour distinct du problème de l'origine des romans du cycle antique, ou de ceux de la Table Ronde, etc.. Il n'y a qu'un problème, et c'est celui qui résulte précisément des synchronismes ci-dessus marqués. Le grand fait d'histoire, à jamais honorable pour notre patrie, — et dussent en souffrir nos aphorismes que le complexe doit nécessairement naître du simple et qu'un genre littéraire ne saurait débuter par son chef-d'œuvre, — c'est qu'apparurent en France, contemporains les uns des autres ou séparés seulement par deux ou trois générations, plusieurs grands poètes, non pas dans « le peuple », mais dans l'élite, un Thibaut de Vemon et la Chanson de saint Alexis, un Turold et la Chanson de Roland, un Aubry de Besançon et le Roman d'Alexandre, un Richard le Pèlerin et la Chanson d'Antioche,

ROLAND (Bas-relief du xiii" siècle.

Cathédrale de Vérone).

un Guillaume de Poitiers et l'art des troubadours, et bientôt après un Wace, un

LITTtRATDRI, T. I.

Chrétien de Troyes, c'est-à-dire, en moins d'un siècle, les formes principales du roman, roman héroïque et roman romanesque, la poésie religieuse et la poésie amoureuse, et l'histoire, et le théâtre, une « littérature « en un mot, presque aussi diversement organisée que celle des Latins et des Grecs, presque tous les genres littéraires qu'avaient connus les Anciens, mais renaissant sous des aspects nouveaux, chrétiens, français, et ces genres représentés d'emblée par des chefs-d'œuvre. Le grand fait, c'est que la France des premières croisades, dans le même temps où la fondation des ordres nouveaux, Fontevrault, Citeaux, Prémontré, et aussi les héré-

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