VÉZELAY
sies nouvelles témoignaient de l'abondance de sa vie religieuse, dans le même temps où les maîtres des écoles parisiennes et chartraines, im Roscelin, un Abélard, un Guillaume de Champeaux, l'éveillaient à la haute spéculation philosophique, elle sut aussi, la France des premières croisades, constituer, par-dessus la diversité de ses dialectes et de ses patois, cette chose merveilleuse, une langue littéraire, et créer une littérature nationale, assez particulière dès l'origine pour que nous y reconnaissions, qualités et défauts, les traits distinctifs de son génie, assez généralement humaine pour que l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie l'aient au plus tôt imitée.
Dans tous les ordres de l'art, de la pensée et de la poésie, la France du onzième et du douzième siècle, « comme l'Athènes de Périclès, a créé pour tous les peuples (i) ».
(i) Emile MÂLE.
LES CHANSONS DE GESTE
Voilà la vérité qu'offusquèrent les Grimm et les Schlegel aux jours où, par patriotisme et parce que le joug napoléonien pesait sur leur pays, ils élaborèrent leur théorie de la <( littérature non écrite », spontanée, populaire, et reniant leurs obligations à la France, se cherchèrent ainsi des ancêtres spiri- ^ .^
tuels qui fussent de leur race. Mais nous avons été bien naïfs de les suivre si longtemps et si avant dans ces voies. Nos origines littéraires sont latines. C'est dans les œuvres que nous ont léguées l'antiquité latine et le moyen âge latin qu'il faut chercher les modèles des premières œuvres françaises. Par malheur, cette recherche est à peine commencée. Naguère encore, les critiques qui étudiaient le moyeji âge français ignoraient à peu près tout du moyen âge latin, et c'était une hérésie, quand on traitait des chansons de geste, que d'écrire : « Pour former le seul
personnage du Charlemagne épique, n'a-t-il pas fallu l'ensemble des circonstances historiques qui maintinrent vivant dans la tradition de tant d'églises le type dessiné d'abord par les Eginhard, les Angilbert et les Alcuin, et qui le représentèrent plus fortement aux esprits durant le onzième siècle ? Pour donner son tour héroïque à l'imagination du poète de la première chanson de geste, les sources d'inspiration ont-elles manqué, si l'on songe que le onzième siècle disposait de la Bible, et que la seule légende de Judas Macchabée, par exemple, renferme tous les thèmes essentiels de la geste de Guillaume, et si l'on considère que, par Virgile et par Stace, par Dictys et Darès et par Servius, par les Actes des martyrs et par les Vies des saints, par les historiens romains et par les Pères de l'Église, le onzième siècle disposait de toute l'histoire héroïque de l'antiquité biblique et de l'antiquité profane, de toute l'épopée antique et de toute l'épopée chrétienne ? »
Ces pensées qui tendent à dire qu'il est grand temps d'étudier solidairement le moyen âge latin et le moyen âge français et de « rétablir la liaison entre le monde des clercs et l'autre », étaient venues au critique qui les exprimait de critiques plus jeunes, déjà résolument orientés en ce sens. La recherche des sources latines de notre poésie en langue vulgaire leur avait donné déjà de beaux résultats. Malheureu-
OLIVIER (Bas-relief du xiii» siècle.
Cathédrale de Vérone).
sèment, c'est sur d'autres œuvres que les chansons de geste qu'elle avait porté, et de tous les problèmes qui concernent les chansons de geste, le problème d'en retrouver les modèles littéraires reste le moins traité. Quelques travaux tout récents tendent pourtant à l'éclaircir, nous invitant à reconnaître dans les écrits latms d'allure épique, tels que les poèmes d'Angilbert, d'Ermold le Noir et d'Abbon, des prototypes des chansons de geste. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette voie qu'il faut chercher. L'un des érudits qui ont le plus fait pour la frayer a écrit à bon droit : « La plupart des ouvrages écrits en français au douzième siècle sont comme l'affleurement à la surface d'une très riche vie souterraine, de veines et de filons multiples, dont les œuvres en latin du même temps forment la masse enfouie (i). »