AYMERI
LES CHANSONS DE GESTE
Dès lors, les vingt-quatre chansons du cycle se déploient à travers le temps. Les romanciers peuvent à leur gré choisir tour à tour, comme principal personnage, Guillaume {les Enfances Guillaume^ le Couronnement de Louis, le Charroi, la Prise d'Orange, Aliscans, le Montage Guillaume, etc.)? ou l'un de ses frères {Bovon de Commarcis, le Siège de Barhastre, Guibert d^Andrenas, la Prise de Cordoue), ou l'un de leurs ascendants {Aymeri de Narhonne, Girard de Vienne, la Mort Aymeri, Garin de Monglane, etc.), ou l'un de leurs descendants (les Enfances Vivien, Foucon de Candie, la Bataille Loquifer, Renier, etc.) ; le vrai protaganiste, c'est toujours « le Lignage ».
Et sans doute chacun de ces romans traite à peu près les mêmes thèmes d'aventure et de chevalerie que les romans du cycle du roi. Mais du seul fait que les poètes disposent d'un thème de plus, le thème de l'orgueil du lignage, et qu'ils nous laissent entrevoir le grave foyer féodal et les mères, Ermenjart, Huistace, Guibour, assises à ce foyer, de ce seul fait les thèmes d'aventure et de chevalerie prennent une autre couleur. Le thème du compagnonnage d'armes se fait plus pathétique quand c'est l'aïeul Aymeri qui mène les batailles et qu'au moment de la charge, à son cri de « Narborme !», il écoute s'ébranler derrière lui la chevauchée de ses fils et de ses petits-fils. Le thème du secours apporté à une troupe en péril se teint de nuances plus tendres, quand c'est la « mesnie privée » de Guillaume qui l'appelle. Le thème de la rivalité entre les vieux et les jeunes émeut davantage, quand ce sont des vaillants sortis de lui que gahe Aymeri, rudoyant ses fils cormne de petits enfants, et rudoyé par eux. Le thème des « enfances » s'enrichit à l'infini, quand au jour de leur adoubement, les petits chevaliers voient devant eux assemblés à la cour de l'aïeul leurs propres ascendants, ce Guibert aux mains percées de clous, comme celles du Christ, cet Aimer qui a fait vœu de toujours tenir la campagne et de ne jamais coucher sous les lattes d'un toit et que, fiers de tels modèles, les enfants s'engagent à leur tour par des pactes d'une sévérité croissante, et jurent, par exemple, de ne jamais fuir en bataille de la longueur d'un arpent mesuré.
Que tout ce qui précède représente une schématisation plus ou moins outrée, nous le savons; mais nous croyons aussi qu'elle souligne des faits incontestables. Considérer tour à tour les trois grandes gestes, c'est tout autre chose, semble-t-il bien, qu'user d'un procédé commode et artificiel de dénombrement ; c'est remonter aux idées poétiques, à la fois très peu nombreuses et très fécondes, qui furent les génératrices de ces fictions iimombrables. Le personnage de Charlemagne une fois conçu, le reste suit; le personnage de Guillaume une fois conçu, le reste suit; et ce sont les quarante ou cinquante chansons du cycle du roi et du cycle de Garin de
Monglane qui découlent de ces quelques « idées-forces ». Non pas que nous prétendions, par recours à quelque vague théorie dynamique de l'invention, prêter mystiquement à ces idées une puissance propre de prolification spontanée; elles ont prolifié parce que des lignées de bons poètes, et qui savaient leur métier, y ont pris peine.
Mais nous n'avons encore considéré que les quarante ou cinquante romans qui développent Tidée de guerre sainte. Tant d'autres restent, qui décrivent aussi des guerres, mais entre chrétiens : les crimes de l'ambition, de la haine et de la brutalité. Ce n'est plus le sentiment national qu'elles exaltent, et « douce France » ne peut que gémir de ces tristes querelles. Ces romans dispersés procèdent-ils, eux aussi, d'une idée commune? et quelle peut être cette idée?
LA GESTE DE DOON Lcs trouvèrcs opposent aux « chansons de preudho-
DE MAYENCE ixûe » les « chansous d'orgueil et de folie ». Charlemagne traque de refuge en refuge le rebelle Ogier (chanson de la Chevalerie Ogier). Il abat Aigremont, repaire de Bovon, Nanteuil, repaire de Doon; il poursuit, obstiné, de Montessor à Montauban et à Tremoigne, les fils d'Aymon révoltés (chansons des Quatre Fils Aymon, de Mangis d'Aigremont, de la Mort Maugis). Pendant des années et des générations, des rancunes inexpiables mettent aux prises avec leurs feudataires les rois de France, Charles Martel ou Charlemagne, ou Charles le Chauve, ou tel et tel roi Louis (chansons d^Aubri le Bourguignon, de Basin, de Girart de Roussillon, de Gormond). Sans fin s'entre-tuent les barons du Vermandois et ceux du Cambrésis (chanson de Raoul de Cambrai), les barons du Bordelais et ceux de la Lorraine (chansons des Lorrains).
L'orgueil, la desmesure, inspire et soutient ces luttes. Mais il est très rare que l'on mette en scène des criminels qui le soient par nature, comme Lambert d'Oridon. Presque toujours, c'est xme persécution injuste ou c'est un malentendu tragique qui a poussé hors de la droite voie un chevalier jusqu'alors sans reproche, Ogier comme Renaud, Isembard comme Bovon d'Aigremont, Raoul de Cambrai comme Girard de Roussillon. L'erreur ou le crime de leur principal adversaire justifie en quelque mesure leur révolte, en sorte que notre sympathie se partage et que, dans les deux camps adverses, les cœurs sont pareillement partagés.
Car les deux persormages en lutte entraînent après eux tous leurs vassaux. De ces vassaux les uns ont épousé pleinement la cause du chef de clan et s'appliquent à attiser ses passions : Guerri le Sor est l'âme damnée de Raoul de Cambrai, Hardré l'âme damnée de Charlemagne, Bernard de Naisil l'âme damnée de Fromont.
LES CHANSONS DE GESTE
Mais d'autres vassaux, les plus nombreux, restent froids de raison; ils déplorent la querelle et combattent sans haine. Les deux camps sont pleins d'amis qui suivent leurs amis, de parents qui suivent leurs parents, de (( chasés » et de « nourris » qui suivent leurs seigneurs, malgré leur cœur, parce qu'ils le doivent. Ils reconnaissent tous une même doctrine : « Quiconque abandonne son ami doit être méprisé en toute bonne cour », dit un personnage de Girart de Roussilloriy et un personnage de Renaud de Montauban dit pareillement :
« Nus ne doit son droit seignor boisier. » Et Garin le Lorrain dit de même :
« N'est pas richece ne de vair ne de gris. D'or ne d'argent, de murs ne de roncins ; Mais est richece de parens et d'amis ; Li cuers d'un homme vaut tout l'or d'un païs. »
Et le conseil de Marsent à son fils semble à tous le précepte des préceptes :
« Tes sire est fel et pire que Judas : Ser ton seignor. Dieu en gaaigneras. »
Ces maximes sont claires. Pourtant n'y a-t-il pas, dans la complication des rapports féodaux, des circonstances où elles s'obscurcissent? où, par exemple, l'on se doive à la fois à deux seigneurs rivaux ? où l'on se doive à ses fils, comme le vieil Aymon, plutôt qu'à son suzerain? Renaud, qui soupçonne son seigneur Yon de vouloir l'envoyer, lui et ses frères, à un guet-apens, où ils risquent de périr, a-t-il le droit d'avertir ses frères de son soupçon? Jusqu'où va, pour Turpin, le devoir de combattre l'ennemi de Charlemagne, Ogier ? Ogier est le parent et le compagnon de Turpin : si Turpin trouve Ogier endormi et désarmé, est-il tenu de le livrer au roi? Un moment ne viendr a-t-il pas où l'écuyer Bemier pourra légitimement cesser de suivre Raoul de Cambrai dans une guerre qu'il sait injuste? Il est le « nourri » de Raoul, il a reçu de lui de grands bienfaits; il l'aime. Mais Raoul court de crime en crime ; il vient d'attaquer et de brûler le bourg d'Origny, et
OGŒR ENDORMI.
l'abbesse du lieu, la propre mère de Bernier, a péri dans l'incendie; Bemier n'est-il pas libre désormais? Cependant il dompte encore sa colère et sa douleur et comme, après le combat, son seigneur forcené demande du vin, qu'il boira à la ruine de ses ennemis, Bemier s'agenouille dans l'herbe et lui tend la coupe ; il guette, le redoutant et le désirant à la fois, im nouvel outrage, qui peut-être Taffiranchira. Nos trouvères se sont ingéniés à poser de tels cas de conscience,
souvent subtils, à les faire jaillir des situations, en casuistes, en juristes qui seraient bons dramaturges. Que l'on est loin des passions imif ormes, collectives, des caractères typiques que peignaient les poètes de la Geste du roi !
Ce sont ici les drames intimes, particuliers, de la conscience individuelle. Et ces romans, pourtant pleins de violence, servent surtout, — c'est leur grand caractère, — à mettre en relief la plus belle vertu du moyen âge, celle qui avait noué les mailles du tissu féodal, la religion de la foi donnée ou reçue.
Les péripéties se succèdent, les deux chefs de clan s'acharnent, la guerre se prolonge et parfois les violents meurent sans repentir, Raoul de Cambrai entre autres, au cours même de leurs forfaits. Parfois aussi, ils se reconnaissent au moment de périr : Isembard, qui reniant Dieu, n'a jamais voulu renier la mère de Dieu, invoque Notre-Dame à son heure dernière, et peut-être a-t-elle obtenu son pardon. Mais, le plus souvent, ces orgueilleux, que la démesure a presque dépossédés d'euxmêmes. Dieu les prend en pitié. Il les avertit par des signes. Il les élève, il les abaisse tour à tour. Il les appelle. Longtemps im Girard de Roussillon résiste à cet appel. Dieu a beau lui imposer les châtiments les plus graves, l'exil, la ruine, la vie misérable au fond d'une forêt ; il retourne de sa forêt au siècle, et l'amour de la guerre se réveille en lui. Dieu, qui l'aime, le reprend par d'autres épreuves encore (la mort