LES FILS DE GARIN
LES CHANSONS DE GESTE
et qu'ils le méprisent, se battre sans répit, établis ou plutôt campés en territoire conquis, à Orange ou à Gérone, à Narboime ou à Barbastre, vivre aux dépens des Sarrasins et mourir de leurs coups, c'est le lot qu'ils se sont choisi. S'ils s'offrent ainsi, victimes volontaires, à un holocauste toujours renouvelé, c'est sans doute parce qu'ils veulent être, tout comme les héros de la Geste du roi, les champions de (( douce France » et parce qu'ils aiment, tout comme eux, l'aventure et la gloire ; mais c'est surtout parce qu'ils se doivent les uns aux autres, comme membres d'im même lignage. L'amour et l'orgueil de leur lignage, voilà leur propre et leur force.
Quel vaste champ se découvre dès lors aux yeux des poètes, et quelles larges perspectives, si, remontant de Guillaume et de ses six frères vers leurs aïeux, si, descendant de Guillaume et de ses six frères vers leurs fils, ils entreprennent de célébrer la constance des vertus héréditaires !
Ils feignent donc que Guillaume et ses frères ne font qu'imiter et répéter leurs aïeux; que, dès le temps de la prime jeunesse de Charlemagne, les Narbonnais furent des vassaux fidèles, mais ombrageux et prompts à exiger du roi réciprocité d'estime et de services ; que, de père en fils, ils lui ont redit cette parole de l'un
d'eux :
« Tant com voldrez, je serai vostre amis. Et, quant voldrez, par le cors saint Denis, Je reserai de vostre amor eschis. »
Ils feignent que, de père en fils, les Narbonnais ont conquis sur les Sarrasins leurs domaines, leurs femmes, leurs trésors, en vertu de la tradition familiale. Car jadis, leur ancêtre, Garin, chevalier sans terre, avait demandé au roi de France, pour prix de ses « soudées », un fief inaccessible, le château sarrasin de Monglane :
« Un castel me donez que tienent raescreant : Il n'i a crucefis ne autel en estant... »
Il avait conquis le fief étrange. Il y avait élevé ses quatre fils, Hemaut, Renier, Milon, Girard, puis, quand ils avaient été en âge d'être armés chevahers, loin de leur partager sa terre, il les en avait chassés, chassés « aux quatre parts du monde », avec l'ordre de se tailler, comme lui, des fiefs en pays ennemi. Les quatre frères avaient obéi ; puis, le temps venu, ils avaient à leur tour imposé à leurs fils la même loi. Ainsi s'était formée la famille de proie et de sacrifice, la « geste honorée », « la fiere geste que Dieus parama tant ». Tous ses membres n'ont au cœur qu'un désir : « retraire au Hgnage », comme ils disent, ressembler aux aïeux.