DES ORIGINES A LA FIN DU XI SIÈCLE
et elle avait déjà ce caractère oxytonique qui n'a fait que s'accentuer depuis, surtout dans les parlers du Nord. La déclinaison s'était réduite à deux cas, servant l'un pour le sujet, l'autre pour tous les régimes. La conjugaison s'était aussi réduite et plusieurs temps simples y avaient remplacé des temps composés. Le lexique, en dépit des acquisitions signalées plus haut, s'était fort appauvri ; de la riche synonymie qui permettait de nuancer délicatement la pensée et d'en varier l'expression, de cette langue abstraite qui facilitait la spéculation il ne restait presque rien ; beaucoup de mots, même des plus usités, avaient fait place à des équivalents, souvent vulgaires ou grossiers ; le nombre des conjonctions, aux emplois si compliqués, avait été réduit des trois quarts, de sorte qu'il devenait aussi difficile de marquer les articulations de la pensée que d'en noter les nuances. Il est vrai que de très bonne heure, et dès cette époque même, les formations savantes vinrent combler peu à peu ces fâcheuses lacunes.
Les parlers du Nord et ceux du Midi n'étaient alors séparés que par quelques particularités de phonétique ; aussi est-il impossible de se prononcer, d'après leurs seuls caractères linguistiques, sur la provenance des documents de cette époque. Mais les variations dialectales allaient s'accentuer bientôt et très rapidement ; aussi a-t-on pu, comme on va le voir, localiser assez exactement la plupart des documents qui nous restent du dixième et du onzième siècle.
Nous sommes fort mal renseignés, faute de documents, sur la littérature à laquelle cette langue servit de véhicule, mais des textes précis et des inductions sûres nous permettent du moins d'en affirmer l'existence.
LES Si nous en croyons Tacite, les Germains du premier siècle
scôPAS possédaient des « poèmes anciens », où étaient célébrés « leurs héros et les fondateurs de leur race ». Ces poèmes, de caractère épique, furent sûrement importés en Gaule et y vécurent quelque temps, puisque Charlemagne en avait fait faire un recueil. Les Germains avaient aussi, selon le même historien, des chants destinés à enflammer le courage des guerriers, chants lyriques évidemment, comme ceux qui, aux noces, dans les festins et les veilles, importunaient les oreilles de Fortunat et de Sidoine, comme ces « winileodi » qu'une ordonnance de Charlemagne, de 789, interdit aux religieuses de composer et d'envoyer.
Ces diverses sortes de poèmes étaient débitées par des chanteurs et musiciens de profession dont l'existence nous est attestée, chez les Goths d'abord (i),puis chez
(i) Cassiodore nous apprend que Qovis avait demandé à Théodoric le Grand de lui envoyer un de ses harpeurs.
les Francs, enfin, vers le sixième siècle, chez les Anglo-Saxons. Ces aèdes, appelés chez ceux-ci « scôpas », voyageaient de cour en cour, offrant levurs services axix grands, dont ils récompensaient les bienfaits par des éloges. « Ainsi s'en vont par le pays, lisons-nous dans le Widsith (i), les chanteurs des hommes ; ils disent leurs besoins, ils remercient ceux qui les satisfont ; toujours, soit au Sud, soit au Nord, ils trouvent quelque ami des chansons, libéral, et qui, par eux, obtient une gloire immortelle. »
De cette poésie lyrique rien ne nous est resté; comme spécimen de la poésie héroïque des Germains, on a cité souvent le fragment sur Hildebrand et Hadubrand ; mais dans ce morceau, qui traite d'une façon vraiment dramatique le thème, commun à tant de Uttératures, du combat singulier entre un père et son fils, se décèle évidemment la main d'un lettré, ayant au moins une teinture de l'antiquité.
Quand les Germains adoptèrent la « romane rustique », transportèrent-ils dans cette langue leurs chants héréditaires? Les Gallo-Romains s'en servirent-ils pour composer, à l'imitation des Germains, des poèmes héroïques sur leurs traditions nationales ? Faut-il, en d'autres termes, faire remonter à cette époque les plus anciennes de nos chansons de geste, et quelle part revient, dans leur éclosion, au peuple conquérant et au peuple conquis? C'est une question qui a été traitée dans les pages qui précèdent.
JONGLEUR (D'après un manuscrit du xi« siècle).
LES « jocuLATORES» Les Gallo-Romains possédaient,
ET LEUR RÉPERTOIRE g^x aussi, dcs chautcurs et récitateurs de profession, qu'ils avaient hérités de l'antiquité. Quand, vers le quatrième siècle, le théâtre succomba sous les coups de l'Église, les histrions dépossédés réussirent à s'introduire, en certaines occasions, chez les particuliers. C'était en effet une coutume fort répandue dans la Rome de la décadence de faire figurer aux repas de cérémonie, non seulement des joueurs et joueuses de flûte, mais des bouffons chargés de divertir les convives par des tours d'adresse, des lazzi, des scènes dialoguées. Partout où se répandit la civilisation romaine, nous retrouvons ces personnages, qui excitaient à la fois le mépris et la curiosité, qualifiés d'abord de
(i) Poème anglo-saxon, dont le titre signifie : « Poème du voyageur. »