CHAPITRE XVII
La révolution accomplie dans les esprits amène en France la révolution dans l'état social. — Dix années de tourmentes. — Période de temps correspondante en Angleterre et en Allemagne. — La direction des intelligences échoit à la patrie de Gœthe. — Admirable explosion de la pensée allemande. — Poètes et philosophes. — Après cet immense effort, viennent les heures de lassitude et de découragement. — La mélancolie de Werther; le Weltschmerz, ou mal du siècle.
Comme nous l'avons indiqué précédemment, les intelligences qui menèrent le xviii^ siècle attachèrent leur principal effort à en faire sur beaucoup de points la contre-partie du xvii®. Celui-ci avait soutenu, légitimé les principes de la monarchie absolue, défendu l'unité religieuse, imposé la discipline jusque dans les lettres et les arts, où liberté semble, pourtant, synonyme d'originalité. La nouvelle génération, dès qu'elle avait pu donner signe d'existence, s'était portée en quête de réformes générales.
Elle avait déraciné les crovances et mis à leur place les idées. Toutes les audaces de l'esprit furent essavées à la fois. De là l'encvclopédisme en France et le mouvement connu en Allemai^ne sous le nom d'à Aufkloerung », dont Wieland, le Voltaire germanique, a été l'un des plus brillants représen-
LoLiÉE. — Litt. comp. 15
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tants, et qui opposa la philosophie à la foi*, jusqu'au moment où il lut combattu par Herder.
Des deux parts on avait suivi l'élan imprimé en Angleterre par les doctrines de Locke, de Shaftesburv^ , et des libres penseurs vivant sous Guillaume 111 et la reine Anne.
En France, elles furent poussées à bout par le tempérament frondeur et agressif des écrivains. En même temps elles s'aggravèrent dans Tordre social d'un secret instinct de destruction. Successivement les grandes aspirations sociales, le généreux amour du droit, le sentiment d'une plus équitable répartition des biens entre les hommes, les tendances purement spéculatives et philosophiques, arrivèrent, à force de déclamation et d'emphase, a revêtir le caractère d'un doctrinarisme absolu. On sentait les approches d'une crise inouïe, qui renverserait, du jour au lendemain, les fondements d'un édifice tant de fois séculaire. La répercussion des grands événements extérieurs, tels que Taffranchissement des colonies américaines, devait encore en précipiter l'explosion. Car ils faisaient éclater à la fois et la manière dont on pouvait agir, afin de rompre des chaînes devenues trop lourdes, et les moyens à met-
1. Dabord piétiste et théosophe. persuadé, au début de sa carrière que le mysticisme était le plus sur moyen d'arriver au bonheur, Wieland était passé ensuite à une sorte de vag-ue platonisme; puis il se trouva devenir un épicurien, un rationaliste et finalement un parfait sceptique. Il ne se départit plus, au moins en prose, du caractère de froideur ironique, qui avait remplacé en lui les ardeurs, les enthousiasmes d'antan.
2. Ami de Locke et son grand admirateur, le comte de Shaftesbury s était séparé de ce philosophe sur la question de l'innéité des idées. En réalité, il faisait d un scepticisme aimable tout le fond de sa théorie.
tre en œuvre afin d'opposer aux maux de la société des méthodes politiques susceptibles de les guérir.
Une grande révolution est toujours faite dans les esprits avant de s'accomplir dans les lois et dans l'état social. Beaumarchais et Figaro venaient de passer sur la scène, très habiles dans l'art redoutable d'exciter les passions en les amusant. Les femmes, elles aussi, dont l'imagination ardente embrasse toutes les illusions, se passionnaient à l'idée d'une révolution qui donnerait une immense énergie, pensaient-elles, aux facultés de l'âme et du cœur. Les théories politiques, sortant de leur cadre habituel, étaient livrées aux conversations des salons; on y faisait assaut de généreuse ardeur; dans ces arènes élégantes, les derniers beaux esprits venaient s'exciter à donner ou à recevoir la commotion d'un enthousiasme électrique, toujours redoutable chez une nation inflammable à l'excès. Conscient ou non, le républicanisme gagnait du terrain de jour en jour. On prit en haine le monarchisme par démonstration, en attendant que cette aversion se manifestât par la violence des actes et la réalité brutale des faits. Enfin la bourrasque se déchaîna. Quand elle se fut écoulée, emportant le trône et les institutions, il ne restait plus rien du passé.
Sauf un éclatant réveil de l'éloquence de la tribune (Mirabeau, Vergniaud , Barnave, Cazalès, Malouet, Maury, Sieyès) ; h part quelques derniers interprètes de la haute poésie : Ducis, Marie-Joseph de Chénier, et, par-dessus tous, le génie révélateur d'André de Chénier, rival des anciens et précurseur des romantiques, les lettres françaises sont en pleine décroissance pendant les dix années de
convulsions révolutionnaires. Le comte Joseph de Maistre, ce « prophète du passé », comme l'appela Ballanche, jetait les fondements de sa réputation par les véhémentes Considérations sur la France; \ Lacretelle et Rœderer élevaient la voix pour la réfor- i mation générale des mœurs ; le Genevois Mallet- Dupan, par l'énergie brusque de son style, révélait en lui un héritier de Tacite* ; mais ceux-là même étaient peu lus, peu connus du grand nombre. La multitude n'avait pour nourrir sa pensée, pour former son âme, qu'une foule de journaux" sans esprit, légalisant, au nom de la liberté, le meurtre et l'assassinat, et des œuvres sans délicatesse, des drames violents où la fureur tenait lieu d'inspiration, des romans, des contes d'une impudente immoralité. Lorsque les dernières voix éloquentes de la Révolution se furent éteintes, il y eut une éclipse complète.
Il nous faut, maintenant, porter notre attention vers l'Angleterre ou vers l'x^llemao'ne, si nous vou- Ions retrouver quelque part des signes de force et de grandeur, dans les œuvres de l'esprit.
1. Le principal mérite de Thistorien littéraire helvétique Pierre- André Sayous est d'avoir découvert Mallet-Dupan (1850), virile intelligence et écrivain original. Sayous, pourtant, n'avait entrevu qu'une partie de ses œuvres; le reste demeurait enfoui dans les archives de Lisbonne et surtout de Vienne. En 1884, André Michel fit connaître la correspondance adressée par Mail et à la cour de Vienne, de 1794 à 1798. Un arrière-petit-fils de Mallet du Pan, établi en Angleterre, lui a consacré une abondante biographie. {So'w '^lallet du Pan and the French Révolution, by Bernard Mallet, Londres, 1902.
2. La seule nomenclature des journaux publiés pendant la période révolutionnaire forme un gros volume in-8*.
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Trop cragltations politiques troublent l'Angleterre, à la fin du xviii^ siècle, pour que le culte paisible de la littérature ne le cède pas aux préoccupations de la guerre et des événements publics.
En ces temps d'orages ou de séditions, elle est toute, ou peu s'en faut, à la politique. On n'écrit guère que des articles de journaux et des pamphlets; mais quels pamphlets, lorsque ce sont les fameuses Lettres de Junius, où, sous le mystère de l'anonyme, se dénonce l'un des plus redoutables polémistes qui aient jamais existé*!
Bien que des conteurs distingués^ apparaissent encore, qu'au théâtre Sheridan, grand homme d'Etat, grand orateur, se soit révélé, comme en se jouant, le meilleur auteur comique de son pays^,
1. Les Lettres de Jiinius, publiées à Londres dans le Public Advertiser, de 1769 à 1772, furent tour à tour attribuées à Sackville, Burke, Hamilton, Litlleton, Ch. Lloyd, Ricli. Glover, Horne Tooke, Gook, Boyd, etc. Le secret de l'auteur a été bien gardé, et pour longtemps encore le champ des conjectures est ouvert. L'opinion la mieux fondée est celle qui les attribue à sir Ph. Francis.
2. « Une femme, Miss Burney (1 auteur d'Ecelina), s'est établie alors, dans le roman, comme dans une forteresse qu'elle occupe au nom de son sexe, et oîi elle fait les réparations de bienséance et de bon ton réclamées par une belle situation. » (L. Etie>'ne, la Critique en Aiigleterre.)
A ce propos, relevons une intéressante remarque. De 1789 à 1814, parmi une vingtaine de romanciers de quelque renom, il se produira quatorze femmes; et trois d'entre celles-ci laisseront une réputation européenne : Anne Radcliffe, Miss Edgeworlb et Miss Austen, les deux premières surtout.
3. Ce fut l'incroyable privilège de cet homme extraordinaire qu'il pût atteindre la première place en toute carrière aussitôt qu'il l'abordait. « Quelque chose que Sheridan ait faite ou voulu faire, a dit Byron, cette chose-là a toujours été la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure conaédie, V Ecole de Médisance {the School for Scandai, 1777); le meilleur opéra, la Duègne {1175); la meilleure farce, la Critique, ou la Répétition d'une tragédie (1779) ; la meilleure épître, le Monologue sur Garrick. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux discours sur Warren Uastings,
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et qu'il faille, en outre, garder une place cFexception au dilettantisme spirituel, plein de malice et d'éléoance, dun Horace AValpole^, rimaoination pure décline. Le premier rôle appartient h Thistoire et à l'éloquence. Les poètes se sont effacés. Mais le siècle a regagné en activité pratique ce qu'il a perdu en harmonieux idéalisme.
Après Hume. Gibbon et Robertson attestent leur vaste savoir historique.
Dans un domaine voisin : le monde de la philosophie, rattaché aux questions de morale pratique particulièrement chères à l'esprit peu métaphvsique des Anglais, Thomas Reid, le fondateur, après Hutcheson, de l'école écossaise, Adam Smith, le vrai créateur de la science économique. Fergusou, Price, Wollaston, et Jeremy Bentham'-. dont le premier livre i776\ proclamant que les lois et les institutions ne se justifient que par l'utilité, fut comme une explosion au milieu d une société fondée sur le monopole et le privilège, — tous ces grands raisonneurs continuent de remplir leur époque de dissertations sur la règle qui fixe les devoirs ou sur la faculté qui les découvre.
Au parlement, a la tribune, dominent par la force de la parole les hommes qui exercèrent l'influence
la meilleure harangue qu'on ait jamais composée ou entendue en ce pays. »
1. Les Lettres d'Horace Walpole (édit. de Cunningham. Londres, 1857-59) forment, dans la littérature anglaise, une œuvre aussi durable que, dans la littérature française, les correspondances de M°" de Sévigné et do Voltaire.
2. Voir sur les penseurs et les orateurs de cette époque les admirables Essais de Macaulay 'Critical and historical Essays, nouv. édit., 1852, 3 vol. in-8»; trad. fr. de Guillaume Guizot, 1S60-1865, 5 Tol. in-8»).
la plus directe sur l'opinion publique, en ces jours de passions efï'rénées où de tels sujets étaient portés au programme des discussions : la guerre d'indépendance, la Révolution française, l'énorme procès de Warren Hastings.
L'acharnement des partis est au comble. Chacun, du premier au dernier rang de la société, prétend intervenir de son avis ou de ses actes dans les affaires de l'Etat. A tout moment éclatent des démonstrations sympathiques ou hostiles autour de ceux qu'exalte ou que rabaisse le sentiment populaire. L'un, aujourd'hui, est acclamé jusqu'au délire : c'est William Pitt, sur qui les municipalités font pleuvoir des boîtes d'or. Un autre, demain, sera hué, sifflé avec autant d'emportement et de frénésie : c'est Granville, que l'on attend, au sortir de la Chambre, pour l'accompagner de sons stridents et de cris, ou lord Bute, dont on brûle les emblèmes, les emblèmes méprisés : une botte et une jupe.
Les passions, disons-nous, sont montées au suprême degré. Elles impriment à l'éloquence un élan et un ressort qu'elle n'avait guère connus depuis la ruine de la tribune antique, sinon dans les échos d'une autre voix puissante, celle de ^lirabeau.
A côté de ces maîtres du lano^aore : Fox, Sheridan, Burke, des inventeurs se révèlent. liutton, Priestley, Cavendish, Hunter, créent des sciences qui n'existaient, pour ainsi dire, pas avant eux.
Xous devrions citer encore... ^lais l'Allemagne nous attire; car c'est là que réside véritablement,
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à cette heure, la direction européenne des intelligences. Elle y règne, depuis plusieurs années de production exceptionnelle.
Il convient que nous nous reportions de quelques pas en arrière, afin de pouvoir suivre en tout son développement le superbe essor du génie germanique pendant la seconde moitié du xviii^ siècle et les premières années du xix®.
Avec les victoires de Frédéric s'étaient ravivées en Allemagne, comme un signe de résurrection, les ardeurs du patriotisme, — un patriotisme jaloux, il est vrai, qui déchirait les entrailles de la patrie en s'efforçant de chasser de l'empire ce qui en avait représenté jusqu'alors la tête et le mouvement, c'est-k-dire l'Autriche. Ce grandissement politique ne pouvait que servir à accroître aussi le vol des idées. Le bruit des tambours du roi victorieux réveilla les iNIuses germaniques. A peine les connaissait-il, du reste; en ses palais de Potsdam et de Berlin, il ne songeait guère à les courtiser, tout occupé qu'il était de faire chanter sa gloire dans la langue de Voltaire. Rosbach n'en devint pas moins pour les lyriques allemands la source d'Hippocrène. L'unité nationale, brisée coup sur coup par l'action séparatiste de la Réforme et par le traité de Westphalie, recherchait en vain, parmi les trois ou quatre cents principautés de la confédération, le point central où se ressaisir. Subitement la Prusse, sortant de l'ombre avec la soudaineté d'un météore, avait attiré sur elle, grâce à l'énergie de son prince, tous les regards et toutes les espérances. C'était une nouveauté inattendue, un beau thème d'inspiration. L'école de Halle ou de Hall-
berstadt s'en empara; elle se donna pour but d'entretenir l'enthousiasme, et reçut presque aussitôt le nom d'école prussienne.
D'autre part, la victoire décisive de Bodmer et de ses disciples sur Gottsched et les partisans du classicisme traditionnel avait, depuis des années, préparé la voie aux grands écrivains de la fin du siècle. Malgré l'indifférence de Frédéric II, — qui, sur le tard, en éprouvera du regret, comme d'une erreur, — Klopstock avait acquis une influence considérable d'initiateur et pris rang, avec Gœthe, Schiller et Ilerder, parmi les plus illustres promoteurs de l'œuvre de rénovation.
En 1748 avait paru la fameuse Messiade. A l'heure où la pensée française régnait à Berlin, comme régnait à Vienne la poésie et la musique italienne, Klopstock inaugura, avec AYinckelmann et Lessing*, une ère esthétique toute nouvelle. Aux écrivains français du xvii^ siècle, accusés d'avoir travesti la nature sous le masque de la convention, à Corneille et à Racine furent opposés Shakespeare et Sophocle, c'est-à-dire l'Angleterre du xvi^ siècle et l'Antiquité grecque, admirée, comprise, sentie directement, sans qu'il fallut passer par Tintermédiaire des classiques du règne de Louis XIV. Les événements auxquels leurs doctrines et celles de Ilerder serviront de prélude vont décider de l'affranchissement de la littérature allemande. Le pur idéal artistique n'avait pas encore lui aux yeux des modernes, autrement que dans les œuvres des créateurs; grâce a Winckelmann, chacun put pénétrer
1. L'Histoire de V art dans V antiquité de Winckelmann parut à Dresde en 1764, et le Laocoon de Lessing en 17GG.
clans le royaume du beau. Lessing, presque en même temps, fondait l'indépendance raisonnée des arts. Esthéticien, philosophe et poète, initiateur de génie, Herder confirma magistralement, par ses principes et son exemple, Faction réformatrice de Lessing. Disciple de Kant et de Hamann, il avait appris de ses deux maîtres à étudier 1 histoire de riiumanité dans son essence primitive, — l'histoire des peuples, de la nature, de la poésie. Il s'était accoutumé surtout à considérer de bonne heure cette dernière faculté comme la langue mère de l'esprit humain. Dès ses premiers écrits, il avait retracé l'histoire de l'ode chez les anciens, pour condamner en leur nom les pâles imitations qu'en avaient faites ses contemporains, sans en excepter les talents égarés de Klopstock et de AVieland. La poésie biblique d'abord, puis les épopées nationales, puis les chants populaires, sortis des entrailles du sol, pour ainsi dire, voila ce qu'il recommandait à l'étude, comme étant la vie même des peuples, le reflet exact de la nature. Théoricien ou créateur, Herder allait exercer une influence souveraine, en dépit de quelques préventions et de quelques injustices, sur le mouvement littéraire de son époque. Ses leçons répétées, son admiration pour Shakespeare, inspireront évidemment Goetz de Berlichin- "en. Il donnera l'essor à la littérature nationale. Enfin, le profit de ses larges visées dépassant les frontières de son pays, il contribuera très fortement à faire accepter par le monde moderne ce principe fondamental qu'il faut rattacher à l'his-