‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 54 sur 82 · Cf. Alfred Mézières, Gœthe, sa fie, ses œuvres, 2 vol · texte numérisé non relu

Cf. Alfred Mézières, Gœthe, sa fie, ses œuvres, 2 vol

2. Taine, Carlyle, de Sanctis, les trois critiques dominants du XIX' siècle, l'ont triplement manifesté en France, en Ang-leterre et en Italie. Taine confesse qu'il a passé toute une année à lire Hegel et que ce furent les plus vives impressions de sa vie ; Carlyle déclare que le principal travail du cerveau moderne doit être de repenser les idées de la grande métaphysique allemande, qui se réduisent, au fond, aune seule : l'évolution. Enfin, de Sanctis affirme que toutes les racines de l'intelligence moderne plongent dans la philosophie de Hegel.

intellectuelles et les réalités physiques, en un mot riiistoire du frenre humain et celle du monde organique, ne voudront plus marcher qu'étroitement unies h la découverte de la vérité. Etudier tous les phénomènes, non plus dans l'idée qui les représente, mais en eux-mêmes, dans l'intimité de leur existence; chercher le sentiment religieux par delà les dogmes, la beauté poétique par delà les mythes, connaître à fond l'histoire pour n'avoir qu'à V lire naturellement des lois devenues visibles et palpables; pénétrer dans l'œuvre de la création, en aspirer l'àme et la vie ; retrouver par la contemplation de ses forces cachées le secret perdu de ces mystérieuses harmonies, dont la philologie et l'archéologie poursuivaient en même temps les traces dans tous les monuments antiques , c'était le programme grandiose que la pensive Allemagne avait prescrit à ses travaux. Cette fin du siècle qu'avait annoncée, préparée le génie universel de Leibnitz, et les commencements du xix<^ furent incomparables, à travers l'histoire intellectuelle de la patrie de Gœthe, de Herder et de Beethoven. De même que Frédéric AVolf avait régénéré la philologie en lançant dans le monde savant ses fameux Pî^olê^omènes^, et Kant déterminé la plus grande évolution philosophique accomplie depuis Descartes et Bacon, en mettant à la base de toute recherche de la

1. S'exerçant à la fois par les livres et par l'enseignement, l'influence de Wolf a été immense. On en trouve les marques dans les travaux postérieurs de Bœkh, d'Ottfried Mûller, de Welcher, de Grote, de Guigniaut, de Fauriel et d'Egger, chez ses adversaires aussi bien que chez ses partisans. Son hypothèse « antihomérique )) put sembler contestable; mais son érudition ne l'était point.

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vérité la critique de Tesprit humain, seul instrument de cette recherche ; de même Alexandre de Humboldt inausfurait un vaste mouvement scientique; son frère Guillaume donnait des lois h la linguistique; Savigny ouvrait des horizons tout à fait nouveaux à la jurisprudence ; Niebuhr, armé d'une immense érudition, apportait une force inconnue h l'histoire, et de puissants génies créateurs, dont les noms sont dans toutes les mémoires, s'imposaient comme les dieux de la musique et de la poésie.

Mais les penseurs enfin voulurent aller si loin ; ils plongèrent d'un tel vol dans les régions abstraites pour redescendre à des profondeurs où n'était parvenue la raison humaine depuis dix-huit cents années, que, n'ayant pu saisir l'insaisissable mystère, ils revinrent de toutes leurs recherches étourdis de vertige et pleins de lassitude. Alors apparut ce la maladie du siècle », l'inquiétude de Wej'ther^ et de Fausty pareille à celle qui agita les hommes, au i°^ siècle de notre ère, ou qui, sous le nom à'acedia, troubla les âmes mystiques, au fond des monastères du xii*^ siècle. On la reconnaissait aux mêmes signes : le mécontentement du présent, le vague désir d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse aspiration vers l'infini. La littérature universelle s'en imprégna, et nulle philosophie, nulle poésie en Europe, — tant

1. Nicolaï, le critique passionné de Gœlho, de Herder et de Wieland, et le précurseur de l'école de transition, qui devait prendre place, dans le siècle suivant, entre le classicisme suranné et les exagérations du romantisme, essaya de refaire, sur des bases moins troublantes, ce roman de Werther, dont l'effet fut si prodigieux qu'il c( mélancolisu » l'Europe entière.

la contagion fut rapide, — n'échappa l\ la mélancolie du doute.

Ce doute amer, inguérissable, avait remplacé dans tous les cœurs les fortes croyances, les noljlcs passions, les grands enthousiasmes. Personne n'avait plus foi dans aucun des mobiles de la vie. La poésie de lord Byron résonna parmi ce vide immense ; éclatant, sombre et violente, au milieu des ruines amoncelées par les guerres et les révolutions, une telle poésie désespérée convenait bien h cette époque d'universelle dévastation.

Ce fut un des caractères de la littérature naissante du XIX® siècle, à laquelle Chateaubriand avait servi de puissant initiateur, par-dessus les stériles ébauches de la période impériale en France. On vit presque tout à la fois se révéler au monde : le René de Chateaubriand, parsemant dans la société ses tristesses orageuses: le Manfred et le Lara de Byron, l'Oberman de Senancour, vague résultante des types mêlés de Werther et de René, et les fameuses Lettres de Jacopo Ortis par Ugo Foscolo, composé extraordinaire de vérité et d'extravagance, de rhétorique déclamatoire et d'éloquence sincère, dont le retentissement fut européen.

Les poètes du précédent siècle avaient coulé dans la fadeur en rendant la nature trop aimable et trop doucereuse; leurs successeurs, au contraire, ne trouveront plus de couleurs assez sombres pour la dépeindre et la mettre en convenance parfaite avec le noir des sentiments. L'école des « Werther» associa toute la création à ses douleurs vraies ou factices. Surexcitées par des impressions con-

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traires, qui revenaient toujours h la même pensée de désenchantement, leurs effusions offrirent, comme l'âme de Joseph Delorme, un inconcevable chaos où de monstrueuses imaginations, de fraîches réminiscences, de grandes pensées avortées, des élans pieux après des blasphèmes, jouaient et s'aofitaient confusément sur un fond de désespoir^

Le romantisme était né. Il allait faire son chemin très vite, en France, mais pour se montrer bien différent de ce qu'on lavait vu au point de départ. Le mot et l'idée venaient de l'Allemagne. A la fin du xviii® siècle et au début du xix^, Tieck et les deux frères Schleoel s'étaient mis à la tète d'un mouvement de retour vers l'art et la poésie du moyea âge, qui avaient leur origine dans le roman (composition en langue vulgaire;. On appela donc romantisme cette manifestation nouvelle, quelque peu opposée au mouvement d'expansion imprimé par Goethe, Schiller, ^Yieland et Lessing. M™® de Staël l'avait révélé en France , et Chateaubriand lui avait imprimé son caractère initial, qui fut de ramener le goût et le sentiment d'un art autochtone dans le pays gréco-latin où, depuis le règne de Charles YIII, avait dominé presque exclusivement l'art antique. Le nom resta, avec un sens plus divers, moins exactement défini, selon qu'y prédominèrent plus ou moins, tour à tour, l'une ou l'autre des influences qui présidèrent à ses origines : l'individualisme lyrique d'un J.-J. Rousseau, ancêtre commun de Byron, de Goethe, de Schiller,

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