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CHAPITRE XVIII

Point de dcpai't du mouvement romantique, dont les effets s'étendront sur l'Europe entière. — Des perspectives agrandies s'ouvrent dans toutes les directions de la pensée. — Rénovation générale des études. — Du côté de l'imagination pure. — La grande poésie romantique. — Ses transformations et ses différentes expressions en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Russie, en Pologne et dans les pays Scandinaves.

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A la vérité, le romantisme français retarda d'une génération sur le romantisme allemand, qui, à la suite de ses grands initiateurs, avait vu se former le groupe si original d'Arnim, d'Immermann, de Tieck, Brentano, Chamisso, Novalis.*, et par de si beaux élans vivifié les principaux éléments d'inspiration de cette école : l'enthousiasme, la curiosité ardente du pittoresque, l'amour démesuré de l'étrange ou la sensibilité profonde.

Les tourmentes de la Révolution et les massacres organisés de l'Empire avaient été l'obstacle formi-

1. Que ne pouvons-nous ici nous arrêter quelques instants, au moins, dans la compagnie d'un de ceux-là, du touchant Novalis ! Tous ceux qui l'approchaient, a rapporté Schleicrmacher , ne pouvaient s'empêcher d'admirer la double perfection physique et morale de « ce jeune homme divin », pour qui le monde entier était un large poème. Hélas ! la mort l'attendait au tournant de la route, où il avançait plein d'espoir. Il n'a laissé que d'admirables ébauches : épisodes romanesques, chants spirituels, pensées et fragments.

dable au rapprochement des esprits. Les conditions du temps ne permettaient guère aux âmes de se replier sur elles-mêmes ni d'entendre dans le silence de la pensée les appels de la vocation artistique. On ne jouissait pour cela ni d'assez de loisirs ni d'assez de liberté. La France, au milieu de ses enivrements de victoires et de conquêtes, cherchait vainement à retrouver dans les lettres l'éclat de ses triomphes passés.

C'est au début du siècle. L'aube en a commencé de poindre, nuageuse et trouble. Encore meurtrie des crises révolutionnaires, la littérature, exsangue, épuisée, voudrait rappeler ses forces; les encouragements et les soins officiels ne parviennent pas à lui infuser un sang nouveau. Des grandes œuvres venues de l'étranger, comme le Faust de Goethe \ et qu'on s'efforce timidement de faire connaître en France, on n'a qu'ignorante incompréhension. Les idées alanguies se consument en la stérilité générale. La tragédie et l'ode ne sont plus que des formes sans vie. Nuls chants héroïques en cet âge de héros, mais de pâles flagorneries au pouvoir et d'insipides cantates ou de froides traductions ^. La comédie se traîne dans la vulgarité ; on ne lui reconnaît plus le droit de peindre au vrai les mœurs

1. En 1808, M™" de Staël faisait jouer devant elle, Schlegel étant présent, quelques scènes de Faust sur le théâtre de société de Coppet. En France, les rédacteurs du Journal des Débats n affichaient que dédain pour cette œuvre, le type achevé de « la poésie frénétique ».

2. Tandis que Baour-Lormian corrig^eait sa traduction de \a Jérusalem délifrée du Tasse et terminait la tragédie à'Omasis, Mille- Toye traduisait en vers, simultanément, \ Iliade d'Homère, les Odes d'Anacréon et les Bucoliques de Virgile.

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et les hommes*. La prose se tait ou se déforme, sous la menace perpétuelle du pilon. La tribune ne répète que les échos de la voix du maître, et la presse entière est réduite au silence ou à l'adulation sans fin. Avec son ombrageuse aversion pour tou ce qui sent la liberté, pour tout ce qui respire la hardiesse, comment Napoléon serait-il le promoteur d'une grande ère intellectuelle? Au surplus, que le moment est mal venu de se vouer h la profession des lettres ! Alors que se déchaînent, d'un bout h l'autre de l'Europe, les fureurs de la guerre, toute l'attention est aux fanfares belliqueuses, tous les bruits sont étouiFés par le cliquetis des armes, tous les élans de l'àme se précipitent vers ceux qui combattent et qui meurent. Elevés dans les collèges, aux roulements des tambours, les jeunes gens se savent a l'avance désignés pour les vastes hécatombes. Mais, que certains échappent a ces levées meurtrières, où périrent confusément tant de germes précieux, iront-ils demander à l'ingrat exercice de la plume, outre les satisfactions idéales, l'assurance paisible des choses de la réalité ? Trop chimérique illusion. Des esprits supérieurs, tels que Chateaubriand et M™® de Staël, ont, à la vérité, pris la tète du mouvement de ce siècle; mais à ceux-là leur situation de fortune, leur rang nobiliaire, leur état de personne exceptionnel ou leur libre résidence à l'étranger garantissaient une indépendance relative. Pour les autres, il fallait opter entre ces

1. Souvenons-nous, en passant, du nom d'un précurseur de Scribe, Picard, dont les comédies sont le journal en action de l'époque, le compte rendu plaisant des mœurs ou des ridicules du jour.

trois conditions inéluctables : ou brûler à l'idole du jour un encens banal, ou suspendre volontairement l'application de sa pensée * jusqu'à la venue de temps meilleurs, ou se résigner à devenir l'instrument docile des mesures de compression, et travailler contre les lettres au nom de la littérature. « Il y a des moments, a dit Chateaubriand, où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. » D'Avrigny, Esménard, Lacretelle, Lemontey, furent de ces esclaves du besoin; sur les reoistres des douanés intellectuelles parafèrent bien des signatures qui, sous un nouveau régime , s'inscriront en première ligne des défenseurs du libéralisme. A défaut de ressources plus honorables, on portait en compte les arrêts de la censure cette censure vexatoire et puérilement méticuleuse qui ne se contentait pas de supprimer les journaux ou de les travestir en leur soufflant des sujets d'articles, mais c[ui, voyant des allusions partout, mutilait presque autant les livres anciens que les livres nouveaux, corrigeait Racine, amputait Corneille et mettait Molière en interdit. Le premier empire fut bien la pire des époques, non seulement pour la littérature d'imagination, mais pour toute espèce d'études^. Enfin la chute de ce despotisme écrasant, le

1. « Tout s'inclinait devant Napoléon, tout, excepté six poètes, excepté six penseurs, restés seuls debout dans l'univers agenouillé : Ducis, Delille, M™' de Staël, Benjamin Constant, Chateaubriand, Lemercier. » (Victor Hugo, Discours de réception à l'Académie française.) Et encore. Benjamin Constant...?

2. En dépit de la foule de grammaires qui se publiaient alors, à défaut d'autres livres, où en était la science même du langage? « La philologie, qui est la base de toute bonne littérature, disait Dacier dans son rapport à Napoléon I^', la philologie, sur laquelle

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retour de la famille des Bourbons et d'une aristocratie qui avait toujours patronné, honoré, cultivé les lettres, puis les influences européennes, le large afflux des sources étrangères dans le courant national, contribuèrent à ranimer les imaginations engourdies.

Après les années sanglantes, où la France avait consumé son énergie, ses ressources, son entière puissance d'activité en luttes intestines ou sur les champs de bataille, renaissaient enfin les espérances fécondes de la paix. Le monde respira, délivré. Jamais époque ne parut favoriser d'une manière plus heureuse le rajeunissement de la pensée ; jamais communion plus intime ne parut fondre avec le sentiment public les aspirations des intelligences supérieures. Le classicisme et ses productions surannées avaient fait leur temps. L'heure avait sonné de mettre en pratique le mot lancé déjà, au xvii" siècle, par Théophile de Viau à ses contemporains : « Il faut écrire à la moderne. )> A d'autres hommes , h des aspirations différentes, devaient répondre un autre langage et des pensées nouvelles.

Sur tous les points se découvrirent des perspectives agrandies. En philosophie, en politique, en histoire, en littérature, au théâtre, sous chaque forme et sous chaque impression, se manifestait le besoin et s'annonçaient les présages d'un splendide

repose la certitude de l'histoire, ne trouve presque plus personne pour la cultiver. »

Seule la contemplation physique de l'univers put alors enfanter des œuvres puissantes, comme la Mécanique céleste de Laplace et la Mécanique analytique de Logrange.

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épanouissement. La restauration complète de la méthode et de la matière historique mériterait à elle seule d'être exposée dans le cadre d'un long chapitre. En Ançyleterre, puis en France, Henry Hallam et Chateaubriand avaient donné le siofnal du renouvellement de l'histoire ; et la renaissance de ce genre important fit le tour de l'Europe entière. Cet essor, dont le point de départ avait été l'enquête générale ouverte sur le moyen âge, se jDrolongera, par des répercussions successives, en Angleterre avec Lingard et Macaulay, en Allemagne avec Ranke, en Italie avec Cantù, en Espagne avec Lafuente, dans les littératures russe et Scandinave avec Karamzine, Geiier et Allen, en France avec Augustin Thierry, Guizot et leur abondante école. Chaque peuple voudra reconstituer ses annales.

L'histoire de l'esprit profita largement de cette rénovation des études. Aux xvii^ et xviii^ siècles, la critique s'était montrée le plus souvent insuffisante et superficielle, parce qu'elle prétendait subordonner à des règles invariables l'inspiration des auteurs. Elle était alors toute d'admiration classique, de goût traditionnel et de bonne rhétorique. Le côté évolutionnel des idées, la valeur pittoresque du milieu, la couleur locale et l'individualité des littératures lui échappaient presque entièrement. La période de la critique historique, inaugurée en Allemagne au siècle précédent, ouverte en France par M'"® de Staël et Benjamin Constant, en Angleterre par Hallam, se détermina vers 1830. Des hommes tels que Yillemain, Sainte-Beuve, lui donnèrent une force, une extension et un éclat inattendus.

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Naguère encore, lorsque les Allemands se flattaient d'avoir Lessing et Winckelmann, la France croyait posséder en La Harpe le premier critique du monde Elle avait longtemps ignoré, méconnu ou travesti \ Shakespeare. Volontiers les rhéteurs de la vieille école classique eussent arrêté les limites de la pensée humaine à ses bornes frontières. Le passé tout h coup s'éclaira d'une lumière vive; la poussière des siècles sembla se ranimer ; on apprit à discerner enfin d'autres peuples el d'autres horizons

De 1820 à 1840, tandis qu'Auguste Comte traçait d'une main déjà très assurée les linéaments de la sociologie; que, dans les sciences naturelles, éclatait la découverte de l'homme préhistorique*; ou que la philosophie de l'histoire du Napolitain Jean- Baptiste Vico, révélée par Michelet en 1827, inclinait tant de sérieux esprits vers le déploiement des époques et les hautes synthèses de l'humanité, — des connaissances toutes nouvelles jaillirent des champs infinis du savoir. En Allemagne, François Bopp venait de créer la philologie comparée. Au même moment et du même fait, il avait transformé les études, régénéré la linguistique, modifié profondément l'ethnographie et l'histoire, et éclairé d'un jour inattendu le passé de l'humanité. Presque aussitôt s'annoncèrent de merveilleuses reconstitutions de langues et de littératures perdues. Les travaux de l'érudition prirent une valeur histori-

1. L'étude de la préhistoire date réellement des découvertes de Boucher de Perthes (1836).

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que et piiilosophique qu'on n'eut point soupçonnée. L'Occident se mit à interrocrer avec une ardeur extraordinaire les idiomes et les symboles religieux de l'Orient*.

Du jour où Tut trouvée par le génie divinateur d'un ChampoUion la clef des hiéroglyphes, on eut, pour expliquer les usages, les coutumes et les idées de l'Egypte, des documents innombrables. L'Inde, énigmatique et majestueuse, attira les regards plus instamment encore que la terre des Pharaons. Les esprits cultivés éprouvèrent une sorte d'éblouissement lorsque, derrière l'Acropole et la montagne de Sion, derrière la Grèce et la Judée, patrie intellectuelle ou religieuse des nations modernes, derrière les pyramides égyptiennes rendues à l'explication historique, ils virent culminer la pagode hindoue, frissonnante de mystère et de poésie. Pour rétablir sur leurs bases et resceller les débris des monuments de l'Inde ancienne, pour ordonner les pierres tumulaires de cette civilisation, déjà si vieille au temps où elle avait pris contact avec l'armée d'Alexandre, on déploya en France, en Allemagne, en Angleterre, une activité fiévreuse de reconstitution. Il sembla voir renaître en Europe l'enthousiasme qui transportait les érudits de la Renaissance, alors qu'ils pensaient vraiment ressusciter la Grèce et Rome. La philologie moderne renouvelait sur la littérature brahmanique les expériences qu'elle croyait avoir presque épui-

1. Voir l'introduction de Michel Bréal à l'édition française (1866) de la Grammaire comparée des langues sanscrite, zende, grecque, latine, lithuanienne, slaue ancienne, gothique et allemande, de François Bopp (Berlin, 1833-49, Paris, 1867-72, 4 vol. gr. in-8°).

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sées sur l'antiquité classique, mais pour en élargir singulièrement les conclusions. Sous la conduite de Bopp et des savants qui marchèrent sur ses traces \ on pouvait suivre, pour ainsi dire, mot à mot l'histoire des lanscues de cette famille. INIais ce n'était pas assez d'établir l'étroite parenté du sanscrit et du grec : on voulut montrer aussi, chez les deux peuples frères, les Aryas et les Hellènes, l'identité des conceptions et des habitudes intellectuelles. Au merveilleux fiofuré des chansons héroïques de l'Inde ancienne fut opposé le merveilleux mythologique de l'épopée grecque; et il en ressortit de frappantes similitudes.

Une égale ardeur se dépensait dans le champ de la pure archéologie classique, émancipée de la grammaire, rendue accessible à l'expression de toutes les formes de la vie matérielle et intellectuelle des anciens. De création presque récente, l'épigraphie dégageait une foule de traits lumineux sur l'organisation du monde ancien, racontant ce que ne disent pas les livres : la vie quotidienne des classes populaires, les costumes, les coutumes, les cérémonies, les crovances de la foule, en même temps qu'elle consacrait ou rectifiait la valeur des témoignages historiques. Nul effort ne coûtait pour restituer un mot à une inscription, un fragment h une statue, une date à un monument. En même temps l'histoire de l'art devenait véritablement une science par la substitution à Fétude des œuvres

1. Pliilolog-ue de génie, restaurateur de civilisations antiques et de langues dont le nom était à peine connu avant lui : le zend et le pâli, admirable historien de mouvements religieux dont le sens avait jusqu'alors échappé à la critique, l'auteur des Commeniaires sur le Yaçna (1833-34, in-8"), Eugène Burnouf, fut un de ceux-là.

individuelles et des biographies d'artistes celle autrement féconde de l'évolution des styles.

Les grands érudits du xvi^ siècle et quelquesuns aussi du xvii*^ et du xviii* avaient une immense lecture; ils vivaient en une communion parfaite avec les Grecs et les Romains; ils possédaient à fond les langues classiques, et, dans la discussion du détail des mots, — Tétymologie mise a part, — on ne pouvait qu'admirer leur sagacité. Pourtant, l'étonnante persévérance de leurs recherches n'aboutissait guère qu'à des résultats de surface. Quelle que fut l'intensité de leur labeur, ils ne dépassaient point certaines considérations d'exactitude dans les faits ou d'idéal dans les œuvres d'art et de sentiment, et la préoccupation vraie des origines, des causes, des milieux, en était presque toujours absente. Ignorant l'histoire de plusieurs grands peuples, n'ayant par conséquent aucune notion du degré de rayonnement de leur civilisation, manquant de ces mille ressources de comparaison d'où sortent des vues plus générales, des principes plus certains, des appréciations plus sûres et plus impartiales, ils ne voyaient, ils ne pouvaient saisir, en histoire comme en littérature, qu'une face des choses. Les érudits modernes, de l'école de AVolf, Bœckh et Ottfried ÏMûllcr en Allemagne, de Letronne en France, élargiront, plus tard, singulièrement la conception même de la philologie. En appliquant toutes les formes de l'érudition à l'histoire politique, à l'archéologie monumentale, à l'étude des lanaues, h la science des mythes et des religions, cette méthode de l'esprit critique qu'avait entrevue le génie si compréhensif

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de Lcibnitz et dont rAUemagne eut l'honneur de se servir la première, ils étaient appelés à renouveler sur tous les points la connaissance des idées et des faits. Aux âges précédents comme dans l'antiquité, on identifiait la philologie avec les études purement grammaticales, on la bornait à l'exégèse des textes archaïques^; désormais, elle ne vise à rien moins qu'à embrasser l'esprit antique, grec ou oriental, tout entier, dans ses développements philosophiques, littéraires, artistiques, dans ses œuvres de foi, de raison, de sentiment et d'imagination". S'alliant avec la mythologie comparée, elle aspirait enfin à donner la théorie définitive de l'idée religieuse, saisie dès l'heure de sa formation primitive et, pour ainsi dire, inconsciente.

Les théologies, ébranlées sur leurs bases, avaient éprouvé une sorte d'effarement à voir surgir ces faits considérables de Tordre antique, illuminant tout à coup d'une lueur si profonde la genèse des cosmogonies. Jusqu'alors, les mythologies étaient demeurées obscures, inexpliquées en leurs principes. Elles étaient restées sans attaches réelles avec

1. \oyez Renan, Mélanges d'histoire et de tfoyages, Histoire delà philologie classique dans l'antiquité.

2. Telle est la carrière que lui ouvrira plus tard Max Millier, dans une définition célèbre. Des progrès plus récents, ainsi que voulait bien nous 1 écrire, un jour, à nous-même M. Salomon Reinach, auront surtout consisté à mettre en évidence que la religion, distinctive de la mythologie, doit être étudiée de préférence chez les peuples arriérés, qui nous offrent l'équivalent des Grecs et des Hébreux, longtemps avant la rédaction de l'Iliade et de la Bible. Ces recherches, poursuivies d'abord en Angleterre, sont appelées à prendre un grand développement au xx" siècle ; elles exerceront sans doute une influence bienfaisante sur les sociétés, en révélant l'origine tout humaine et sociale de bien des illusions d'ordre théologique, que le grand jour de la science n'a pas encore dissipées.

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les conditions sociales qui en avaient déterminé la conception. La connaissance du Yéda et du panthéon indien chanorea toutes les vues. Les mvthologies aryennes apparurent comme un groupe aussi homogène que les idiomes de même souche. Les formations primitives ne se voilaient plus sous un impénétrable mystère. Elles n'avaient plus rien d'illogique ni d'arbitraire dans leurs « révélations » successives. On s'étonna des nombreuses analogies qu'il fut permis de faire ressortir entre les systèmes de religions les plus opposés, entre le panthéisme aryen et le monothéisme biblique \ entre le roi des dieux, le héros de la foudre et de l'orage, l'auteur et le conservateur de toute vie, Indra, et Jéhovah, le Dieu unique. Mais surtout ces études projetaient les plus vives clartés sur les origines et les vicissitudes des vieilles croyances naturalistes^ qui, dans un passé extrêmement reculé, avaient été communes à toutes les branches de la famille indo-européenne. La philologie se trouva dès lors

1. De nos jours, on a rapproché sans anachronismes les hymnes de Vicvûmitra, de Renou, son fils, de Pragàtha ou de Vamâdeva, des cantiques de Moïse, de David et des autres enfants d'Israël célébrant également, et par des images semblables, la grandeur de leur Dieu et la force de son bras.

2. En France, c'est Benjamin Constant qui, révélant, dans son livre De la Religion (1824-31, 5 vol. in-8°), les premiers symptômes de la nouvelle méthode historique de l'interprétation des mythes, a ouvert pour son pays les voies de la critique religieuse, où se sont engagés avec succès : Fauriel, J.-J. Ampère, Guignant, Quinet, Schérer, Renan, Maury, Joubert, Baudry, Bréal, etc.

Yoy. Max Muller, A history of ancient sanskrit littérature ; Lassen, Indisch. Alterthumsk, t. I""; Adalbert Kuhn, Die Urgeschichte (1er indogermanischen Volker, dans la Zeitschrift fiir rcrgleichende Sprachforschung, t. IV; Alfred Maury, Croyances et Légendes de l antiquité, 2" édit., 1863; Barth, Des Religions de l'Inde, dans V Encyclopédie des sciences religieuses, 1879; etc.

engagée dans les questions les plus ardentes de la polémique religieuse; avec ses découvertes, relevées seulement de la veille, avec sa méthode rigoureuse s'appliquant aux prémices du christianisme comme aux léoendes de la Grèce et de l'Inde, elle avait transposé les termes des controverses philosophiques.

Mais nous nous sommes laissé entraîner un peu loin et trop en avant de notre cadre. Il nous faut, maintenant, rétrograder de quelques pas et revenir sur le sujet de la véritable expansion de l'époque romantique-

C'était surtout du côté de l'imagination pure, vers les domaines sans limites de la poésie, qu'une jeunesse passionnée tournait les yeux, avide de s'v lancer à la recherche de l'inconnu. Chateaubriand, avons nous dit, venait de transformer l'art poétique et l'imagination de la France, et son action s'était étendue à l'Europe entière. Le sentiment de la liberté avait été ramené par, lui dans les lettres. Presque du jour au lendemain surgirent en France d'éclatantes souverainetés. Alfred de Vigny en avait été le précurseur. A la voix à'Eloa, toute une génération de jeunes esprits s'était éveillée à une poésie mieux sentie et plus vraie que celle du xviii® siècle. On avait entendu vibrer la lyre de Lamartine. Une vaste acclamation salua comme une éclatante surprise les premières Méditations, qui apportaient au monde des accents jusqu'alors inconnus. Il n'y eut pas assez de fleurs pour couronner ce prince de l'élégie, ce poète vraiment inspiré, qui, sans autre travail que de répercuter les battements de son

cœur, pouvait exprimer avec des accords si mélo* dieux tous les sentiments tristes et doux enfermés dans la nature humaine. Presque en même temps s'était levé sur l'horizon le soleil de Victor Hugo, puissant, étrange, troublant, disparate et prodigieux. Il avait lancé par le monde la préface révolutionnaire de Cromwell : le drame substitué à la tragédie, l'homme au personnage, la pièce libre d'aller de l'héroïque au positif et le style d'avoir toutes les allures épiques, lyriques, graves ou bouffonnes; ce manifeste était devenu la bible des émancipés*. Pendant près de soixante-dix ans Hugo restera le dominateur intellectuel de son époque; il amoncellera poèmes sur poèmes, drames sur drames, romans sur romans; et tout ce qui est du passé, du présent et de l'avenir, du fini et de l'infini, traversera ce vaste cerveau perpétuellement en mouvement et en ébullition. Enfin, au moment où le sfénie de Lamartine perdait sa première fraîcheur, où celui de Victor Hugo allait s'exagérant et s'amplifiant dans une note exaspérée, était apparu ^Musset très jeune, trahissant le mal de son époque, la tristesse romantique, ou menant h beau bruit ses heures d'insurrection capricieuse contre la sagesse et la raison. Derrière Hugo, Lamartine et ^lusset montèrent en foule les enthousiasmes et les désirs. Une «"rande

o foi palpitait dans le cœur de la jeunesse. Les esprits

s'échaufFant et s'enflammant au contact de leurs

mutuelles ardeurs, ce fut une explosion instantanée.

1, Cependant, il est bon de se souvenir que le romantisme français, qui s imposa par la préface de CroniwcU (1827), avait été précédé d'un autre romantism^e, ayant eu pour manifeste la brochure de Stendhal : Racine et Shakespeare (1822).

On put alors assister à ce rare spectacle d'un groupe serré de novateurs bataillant et vivant pour l'unique souci des beautés de l'art ^, pour les seules joies de la création, pour le contentement de sentir et d'exprimer les transports de l'imagination lyrique. Que pourront contre ceux-là Baour-Lormian, Yiennet et les disciples attardés des vieux genres? Encore un temps de patience et quelques poussées vigoureuses : le théâtre et le livre appartiendront aux disciples de Shakespeare, de Calderon et de l'auteur à'Heniani. Une pléiade d'artistes privilégiés recueilleront tout le gain des labeurs d'une génération éperdue.

Le romantisme avait commencé par proclamer le libéralisme dans l'art. Ses romanciers et ses poètes affranchirent aussi les sentiments et les cœurs. Les siècles précédents avaient dit à l'homme : « Tu as le droit de raisonner librement. )) Le xix^ ajouta ; « Tu as le droit d'aimer librement. )) Jamais l'amour ne fut si ardemment ni si éloquemment chanté. « Le romantisme sentimental avait donné h Tàme humaine un ciel illimité pour y étendre ses ailes et y enfoncer son vol". »

Cette sorte de restauration des âmes et des intel-

1. « C'était le bon temps. Comme on s'aimait, comme on se haïssait, comme on se soutenait alors ! On se battait jusqu'aux morsures ; on résistait avec acharnement ; on applaudissait avec délire; on se déchirait, on s'élevait des autels. Bientôt, du drame représenté la foule allait aux écrivains, qui règlent et qui soutiennent lopinion, et c'était encore une fête heureuse , le lendemain de ces victoires si vivement disputées, de voir la foule se ruant sur le feuilleton, prête à le déchirer en mille parcelles, pour peu que le critique ne fût pas de l'avis du lecteur. Belles journées de combats poétiques, heures charmantes, on ne vous verra plus! » (Jules Junin, Journal des Débats, 6 juillet 1863.)

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