Henry Bérenger, l'Ame d'un siècle
ligences avait été pareille et instantanée dans les autres pays, où les conditions s'étaient trouvées les mêmes et partout semblablement propices. Encore mal remis de la tempête révolutionnaire, ébranlés jusqu'au plus profond de leur organisme par le contre-coup de ces convulsions, les peuples n'aspiraient qu'au repos, au recueillement dans la paix. Il leur fallait du temps pour se reconnaître, pour rentrer en possession de leurs forces et de leurs ressources, avant d'entamer, au sortir des conflits sanguinaires, les grandes luttes sociales et industrielles. Ce furent vingt-cinq années de trêve, — la trêve de la poésie et du sentiment. Epoque inoubliable où l'Europe paraissait ne respirer que l'idéal, la passion, l'harmonie. On constate en tous lieux cette émulation généreuse, en Allemagne comme en France, en Angleterre comme en Italie, en Espagne comme dans les pays slaves et Scandinaves.
Bien que le romantisme eût été préparé de longue date en France par des écrivains tels que Jean- Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, il revient à l'Allemagne, ainsi que nous l'avons dû constater en des pages précédentes, d'en avoir trouvé la formule et d'en avoir imprimé l'élan. Dès l'année 1797, Auguste-Guillaume de Schlegel, en fondant, avec Louis Tieck, V Athenœum, d'inoubliable mémoire, en avait élaboré le programme, des lors modifié et élargi par le cosmopolitisme littéraire de Gœthe. Possédant une capacité de travail presque sans limites, poète, traducteur, critique.
orientaliste et philosophe, il exerça une action énorme sur la direction de la pensée nationale et étrangère. Interprétateur magnifique de Caldcron et de Shakespeare, il avait découvert aux Anglais eux-mêmes, en leur poète favori, des effets insoupçonnés; et, de reconnaissance, ils Tavaient surnommé « l'ultra-sliakespearien » Par ses admirables traductions, qui contribuèrent, a-t-on justement dit, avec celles de Voss, h faire des grandes œuvres de tous les temps et de tous les pays autant de monuments de la langue allemande, par la pénétration de son génie, inconstant et hatif, par l'abondance d'idées initiatrices, qu'il sema sur tous les points, comme autant de traces lumineuses, il fut un merveilleux rénovateur. Il y aurait fort a dire sur la haute activité spirituelle que représentent, h coté du sien, les noms de : Frédéric de Schlegel, son frère, dont la richesse de pensées et l'ouverture d'esprit sur les mondes différents de l'imagination et de la science ne furent pas moins merveilleuses; de Jean-Paul Richter, dit l'Unique, parce qu'en effet jamais aucune nature sincèrement poétique n'associa de manière plus étonnante, dans un chaos de disparates, toutes les couleurs et tous les tonSjdeChamisso^ et de l'étrange conteur Hoffmann^.
1. Avec la dualité de sa nature, qu'expliquaient les contrastes de son orig-ine française et de son éducation allemande, gardant au fond de lui-même, comme de naissance, les g-ermes d'un esprit net et facile, alternativement ironique et enthousiaste, et y mêlant, par la suite, ce goût du fantastique, ces dispositions rêveuses, cette recherche sentimentale et profonde, qui sont les marques du génie germanique, Chamisso de Boncourt est une des figures les plus difficiles à saisir et à rendre de la littérature moderne.
2. Tout ce que la réalité la plus terrestre peut supporter de
312 LITTERATURES COMPARÉES
On aurait à relever, par contre, soit l'influence particulariste de l'école souabe de Ludwig Uhland, qui, de bonne heure sortie de l'école romantique, saura se défaire de ce que celle-ci eut d'exagéré et de rêveur, soit le renouveau de l'école appelée (( la Jeune Allemagne* )>, qui, plus tard, sous l'inspiration de Bœrne, de Henri Heine, de Laube, de Freiligrath, de Georges Ilerwegh^, remplira dixhuit années tumultueuses (1830-1848) à porter vers d'autres buts que l'art et le sentiment esthétique la direction des intelligences, en multipliant, sous toutes les formes, les tentatives d'éducation sociale et politique.
A part cheminait, aux environs de 1830, le groupe autrichien de Grûn et de Lenau, et les plus beaux chants lyriques prenaient naissance dans l'àme agitée de ce dernier, le tendre et mélancolique Nicolas Lenau. La passion, la sensibilité nerveuse et enthousiaste, les capricieux mouvements d'une nature sceptique et pourtant ivre d'idéal, les tourmentes d'une conscience ballottée entre les tristesses du doute et le besoin de croire, qui persistait en elle, faisaient de ses jours un continuel ébranlement. Mais les gémissements de son cœur blessé, les émo-
contrastes avec les hallucinations bizarres ou terribles du surnarel se trouve réuni, confondu, dans les Contes fantastiques d'Hoffmann, dont la vogue fut immense.
1. Une forme particulière de style était là très en faveur : cette forme légère, capricieuse, empruntée par Bœrne à Jean-Paul et que Henri Heine avait aiguisée encore avec sa verve et sa gaieté.
2. Implacable ennemi de la monarchie et du césarisme, Geoi*ges Herwegh se fit naturaliser citoyen suisse. Ses Poésies à un vivant (1841-1844) produisirent grande impression dans le cénacle de la Jeune Allemagne, Il semblait que le fier chevalier de Hutten eût reparu dans les vers irrités de Herwegh.
LITTÉRATURES COMPARÉES 3l3
lions et les orages qui bouleversèrent sa raison jusqu'à la précipiter dans les abîmes de la folie, s'exprimaient avec un charme de mélancolie très pénétrant; et le souvenir ne s'en perdit plus.
C'est ainsi que tant de pages brillantes furent ajoutées, coup sur coup, à l'histoire littéraire de
l'Allemaone.
Le romantisme anglais et son ascendant international datent de Byron. Après Cowper, il avait eu la gloire de déterminer cette forte impulsion dont les effets s'étaient répercutés d'une manière si intense à l'étranger. Les goûts de Byron étaient classiques; son tempérament fut romantique. Entre les œuvres les plus violentes et les plus régulières son jugement hésitait. Il célébra Pope. Il défendit la règle des unités dans la tragédie, la phrase symétrique, le style cadencé. L'harmonie constante du vers, la perfection du style, ses qualités supérieures, ne l'abandonnèrent jamais. Cependant la véhémence de ses sentiments l'avait emporté tout aussitôt bien loin au delà des barrières classiques. Il s'était annoncé par le cri puissant d'Harold; et à travers les critiques inquiètes, par-dessus les réputations jalouses, son nom avait retenti dans toute l'Europe. Un moment toutes les nations littéraires furent byroniennes.
Sur le même plan d'horizon était apparue l'étoile de Walter Scott, dont l'éclat n'eut pas moins de rayonnement. L'auteur des Puritains ne fut pas seulement, pour la France aussi bien que pour l'Angleterre, l'initiateur du roman moderne : il fut
LoLiÉE. — Litt. comp. 18
encore Tun des rénovateurs de Ihistoire. Avant lui, celle-ci n'était ni dramatique ni pittoresque : il donnera aux Français Augustin Thierry, de Barante, le goût de la couleur, la passion de la vie. Son influence s'étendra, à divers titres, sur de Vi^nv, Victor Hugo, Mérimée, Balzac et sa descendance.
Tout le romantisme anglais eut un pouvoir magique pour provoquer l'excitation des esprits. Etonnant revival que celui-là, car il fit éclater les accents de Shelley, de ^Yordsworth, deColeridge, et suscita des imaginations merveilleuses !
Chacun de ces admirables poètes mériterait de nous retenir longuement : Wordsworth, pour son exquise simplicité colorant d'un reflet d'idéal les réalités les plus voisines de nous; Coleridge, pour la force de son Ivrisme et la hauteur de son rêve philosophique*; Southey, pour l'étonnante fantaisie de son imagination toujours suspendue dans l'aérien ; et Shelley, pour la largeur et la flexibilité de son génie. Au milieu d'une existence incroyablement tourmentée, et qui se termina d'une manière si tragique^ (il avait vingt-neuf ans !), l'éblouissant Shelley avait créé l'une des poésies les plus
1. Etabli à Keswick, au milieu des lacs d'Ecosse, dans le voisinage de Southey et de Woi'dsworth, Coleridge forma avec eux l'école des lakistes, cette école sentimentale qui eut tant de vogue en Angleterre, parce qu'elle unissait à l'amour de la nature la délicate analyse des sentiments. Il écrivit ses Poèmes d'amour, ses Poèmes méditatifs ; des Odes, d'une grandeur parfois sublime; des Ballades lyriques, des romans, des drames. L'habitude de l'opium, qu il avait prise, altéra sa santé jusqu'à faire craindre pour sa raison. Vibrant à toutes les émotions et capable de comprendre tous les systèmes, Coleridge avait des échappées de génie se faisant jour par de soudaines et splendides aspirations; mais ce génie est resté fragmentaire et incomplet.