Voir Anatole Leroy-Beaulieu, l'Asie et l'Europe
et, sous leur influence progressive, s'étendra' partout, sans exclusion de races ni de pays, la conception de cette morale scientifique inconnue encore, pressentie seulement, et qui doit apporter aux hommes la compensation la plus équitable possible de tout ce qui manque ici-bas à leur éphémère destinée.
Le dernier mot de ces grandes compétitions
intellectuelles.
Xous marchons vers l'unité. Tout l'annonce. Les peuples se voient entraînés, sans qu'ils puissent s'en défendre, dans un même cercle de vie. C'est le grand signe des temps. Une activité inouïe se dépense pour l'accomplissement de cette œuvre de resserrement et de concentration. Chaque jour, des voyageurs intrépides, obéissant à leur impulsion propre ou à celle de leur gouvernement, n'arrêtent jDoint de parcourir des contrées et des mers inconnues pour les faire entrer dans le domaine de la géographie positive, ou pour ouvrir de nouveaux débouchés à cette quantité innombrable de produits dont l'industrie européenne surcharge les marchés de l'univers. Que dis-je? Bientôt Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Pékin, Melbourne, Yokohama, San-Francisco , New- York, ne formeront que les parties d'un même tout ; et ce sera le marché mondial, comme l'appellent les économistes, où l'équilibre s'établira, à chaque instant, entre les offres et les demandes émanées des différents points du globe.
L'humanité, donc, par toutes les manifestations de la littérature, de l'art, de l'industrie et du commerce, tend de plus en plus à sortir du cercle des nationalités, dont on aura voulu, de nos jours, raviver le principe. Alors que l'homme augmente indéfiniment ses points de contact avec la nature, comment les influences de milieu subsisteraientelles, fatales en quelque sorte et toujours pareilles? Que le rapprochement plus intime et la pénétration réciproque des peuples aient pour conséquence inévitable de porter atteinte à l'intégrité de leur génie individuel, cela ne parait point douteux. C'est la loi évidente de l'évolution actuelle, la loi forcée qu'il leur faudra, pourtant, subir. Le cosmopolitisme intellectuel s'étendra, pour les niveler, sur les différences nationales. La civilisation poursuit sa voie, inexorablement destructive des variétés locales. Les types s'en vont, les particularités s'effacent, l'homme se rend partout semblable à l'homme, et les voyageurs parcourant le monde trouvent moins de singuliers contrastes et de piquants détails de mœurs que les érudits explorant les siècles écoulés. Dans les souvenirs des littératures indigènes résidera véritablement la seule originalité durable.
Le cosmopolitisme et l'internationalisme devenant, comme de force, la vie imminente de l'esprit moderne, la fonction sociale de la littérature changera nécessairement de nature. Comme l'a établi Brunetière, au lieu d'entretenir les traditions qui divisent, parce qu'elles ne sont nées que de la nécessité de « s'opposer pour se poser )), elle n'emportera de chacune d'elles et n'en retiendra, pour
la confondre dans une vivante universalité, que le meilleur, le plus original et le plus pur.
Bien des nuances précieuses, des signes de races, des restes d'un passé pittoresque, s'effaceront dans cette mêlée pour n'appartenir plus qu'à l'histoire. Mais ce qui demeurera intangible, au milieu du mouvement des choses, des hommes et des idées, est ce privilège auquel se reconnaîtront toujours, en art, en littérature, les vrais génies : le sens impersonnel et général par où ils s'identifient — non sans accuser chez eux-mêmes un grand relief de personnalité — avec leur époque, avec leur pays, avec le genre humain tout entier.