CHAPITRE DEUXIÈME
le merveilleux chrétien. Les haines de parti, les rivalités de faction Tont rendu parfois injuste pour certains personnages, et il distribue un peu arbitrairement les châtiments et les récompenses dont il s*est fait le dispensateur dans le séjour étemel. Malgré la hauteur de ses vues philosophiques, il n*est pas exempt d'erreurs et de préjugés; beaucoup d'allusions aux hommes et aux choses de son temps sont perdues pour nous , tout en ayant épuisé la science conjecturale des commentateurs.
Ces ombres au tableau ne peuvent nous empêcher de contempler la vive et splendide lumière que projette cette grande œuvre ; il y a assez de beautés dans l'ensemble et les détails pour ne point s'arrêter à la dépiécier en signalant quelques taches. Ce que l'on ne contestera jamais , c'est la grandeur de l'invention, l'originalité puissante, l'unité merveilleuse qui y régnent. Ce poëme est à lui seul l'encyclopédie du moyen âge ; il en résume toute l'histoire, toutes les idées, la science, la croyance, la poésie; et quand on se rappelle que celte inspiration vigoureuse, cette grande composition poétique a jailli d'un seul jet au milieu d'un siècle encore inculte, dans une langue encore incomplète et confuse, on se sent pénétré d'une admiration sans bornes pour le mftie génie doué d'une telle puissance créatrice.
« Depuis Homère, peintre si admirable des champs et de la vie domestique , il n'y a eu que Dante qui fût à la fois si créateur et si vrai.
c Jamais on n'a rendu tous les objets de la vie champêtre avec ces expressions que Ton appellerait basses dans une littérature artificielle, et qui ont le mérite d'être nécessaires. Et, singularité précieuse de son ouvrage, cette simplicité parfaite, cette copie exacte de la vie, au
ii LITTÉRATURE ITALIENNE.
miliea de quoi est-elle jetée ? parmi les rêves les plus hardis de rimagination poétique. Dans les poètes qui ont voulu peindre la nature, vous ne la trouvez pas; et chez Dante,
qui peint le surnaturel, vous la trouverez partout Ses
fautes, ses inégalités ne semblent pas altérer roriginalifé puissante et continue de son style. Ce sont des fautes qui sont nées pour nous du changement de la perspective; mais il écrivit toujours avec la même inspiration de verve
et d*amour C'est dans ce mélange de sentiments si
divers, d'inspirations si opposées, que s'est formé le plus grand poète du moyen âge, ce poète dont les vers sublimes et naturels ne s'oublieront jamais, tant que la langue italienne sera conservée , tant que la poésie sera chérie dans le monde *. p
Le mètre employé par Dante est disposé en couplets de trois vers [rima terxa) : le vers du milieu de chaque couplet rime avec le premier et le troisième du tercet suivant, ce qui forme un enchaînement continu très-musical et très-favorable à la mémoire. Le vers est décasyllabique.
Le plus célèbre détracteur de Dante est Cecco d'Ascoli , dont le poème en cinq livres intitulé fAcerha est une sorte d'encyclopédie indigeste, faite d'après le Trésor de Brunetto Latini. Il se vante de ne chanter que des choses vraies, au lieu de ces fables vaines qu'un autre poète a coassées comme les grenouilles dans un étang. Cecco fut brûlé vif à Florence comme astrologue, imposteur et impie.
Gino de Pistoie (1270-1336) fut ami de Dante. Savant
* ViLLEMArN, Littérature du mo^en âge. Les principales tradactions de la Divine Comédie sont, en prose, celles d'Artaud, de Brizeax, de Saint-Manris ; et, en vers, celles de Rivarol, de Terrasson, d'Aroux, de Mongis, de Rattsbonne, de Lamennais, de Mesnard.