CONCLUSION
L'étude des littératures nous montre à chaque pas que Fesprit humain n'a point de marche uniforme et réglée : il est ondoyant et divers, suivant l'expression de notre Montaigne; il subit mille inQuences et vicissitudes diverses que le critique et le philosophe se plaisent à constater après coup, mais qu'il est impossible de deviner et d'annoncer a priori. VEsprit souffle ou il veut, dit l'Écriture. Le génie n'a point de causes; il éclate spontanément, sous Fœil de la Providence, pour éclairer la marche de l'humanité dans cette demi-teinte obscure qui est la moyenne de l'intelligence terrestre. Pourtant, il est un fait digne de remarque, c'est qu'il y a, chez chaque peuple civilisé, des périodes de mouvement et de progrès où se produit une efflorescence brillante, précédée et suivie d'intermittences plus calmes : la vie publique prend alors une énergie souveraine; la pensée atteint des hauteurs inconnues, le génie apparaît pour concentrer et résumer ces forces vitales de la nation ; on voit alors se produire les siècles de Périclès, d* Auguste, des Médicis, de Louis XIY, qui sont comme des phares destinés à éclairer la marche de l'esprit humain sur cette terre semée de tant d'écueils.
L'Angleterre a eu deux époques ainsi favorisées, où son génie personnel a manifesté tout son éclat et toute sa sève : la première, sous Elisabeth et Jacques P% a vu fleurir Shakspearc et Milton; la seconde, depuis le com* mencement de ce siècle jusqu'en 1830, a produit Walter Scott, Byron et Shelley. Après ce dernier élan poétique, le calme s'est produit; le génie national semble avoir perdu de sa force créatrice, comme ces terres qui, après d'abondantes moissons, annoncent un peu d'épuisement et demandent à réparer leurs forces.
En efiet, depuis quarante années, la littérature anglaise ne vit plus que de la menue monnaie de ses grands écrivains ; et l'on peut en dire autant de la France ainsi que de r Allemagne. On écrit plus que jamais; le talent ne manque pas; les recherches continuent dans les sciences et dans les lettres; la critique est habile, le goût reste pur : mais où est le génie? Quel est le grand poëte qui fasse résonner la lyre et qui émeuve la scène par des créations puissantes, originales? On peut chercher et compter; la réponse n'est pas difficile.
Il y a une cause déterminante à cette uniformité de talent, empreint d'une faiblesse générale et d'une fécondité parfois malheureuse, c'est que la littérature est devenue un métier, et que la plupart des écrivains se tournent vers le journalisme. Le journal tend à remplacer le livre. Les journaux anglais sont des volumes : quiconque a passé sa journée à absorber le Times n'a plus de loisir pour faire une bonne lecture. Les afiaires courantes, la politique, la cour d'assises, les nouvelles diverses, voilà de quoi se nourrit quotidiennement la masse des lecteurs. On y ajoute volontiers les livres et descriptions de voyages : c'est pour tout bon Anglais une grtaê attracUon. Un roman en vogue»