CHAPITRE DEUXIÈME
obtint des places, des missions importantes en France et en Italie, devint gentilhomme, membre du Parlement, et s'allia, par un mariage aristocratique, à la famille de Lancastre.
Chaucer est donc un voyageur , un savant , un homme de la cour brillante d'Edouard m , prince qui avait déclaré l'anglais langue nationale , en proscrivant l'idiome normand. Mêlé à toutes les afEaires , aux fêtes , aux tournois , aux combats , il a tout vu , tout connu ; il a conversé en Italie avec Pétrarque et Boccace, en France avec Froissart. II fait passer dans ses livres cette expérience que lui ont donnée le monde et l'étude ; il devient le premier écrivain anglais de son siècle par ordre de date et par supériorité de génie ; il est un brillant reflet de cette civilisation à son aurore qui marque le premier élan de l'esprit anglais.
Son coup d'essai est une traduction de ce Roman de la Rose dont les récits allégoriques et les tableaux passionnés plaisaient tant au bel esprit des châteaux et des cours. On 7 trouvait les riantes descriptions de printemps, les oiseaux, les fleurs, le doux parler, les aventures, les portraits gracieux de Gaieté, Franchise, Bel Accueil, faisant contraste à ceux de Faux Semblant, Dangier et Travail. Tout cela était vu en songe , et l'on en rêva pendant deux siècles. Chaucer revint souvent à ces rêves, à ces visions poétiques. Son roman en vers de Troïlus et Cressida est aussi un emprunt, une imitation de Pétrarque et de Boéce, mais arrangé avec un certain art; ce sont des aventures cheva-* leresques et amoureuses, mêlées de longues conversations , de descriptions sans fin , et accompagnées de souvenirs mythologiques : tel était le goût et l'esprit du temps. C'était faux et recherché^ mais cela plaisait, et quel poète
iO LITTÉRATURE ANGLAISE.
résiste au besoin de plaire , même aux dépens de la nature et de la vérité? Le fond de ce poème romanesque» c'est toujours l'amour, l'amour chevaleresque et passionné, tel que le chantèrent les troubadours avec les souvenirs de Y Art (taimer d'Ovide ; mais on y sent aussi l'influence de Pétrarque, dans sa délicatesse souvent raffinée.
Dans les Contes de Cantarbéry, Ghaucer abandonne cette recherche quintessenciée de la passion pour se rapprocher de la nature, et aussi des malicieuses peintures qui émaillent le célèbre Roman du Renard. Il y prend les allures libres, licencieuses de Boccace, et les pointes satiriques des vieux fabliaux gaulois. Les méchancetés y abondent contre les femmes aussi bien que contre les moines. Son imagination riante et vive s'accommodait moins bien de la prose que du vers, comme le prouve son Testament de P Amour, imité de Boéce.
Le cadre de ses Contes est plus commode que nouveau : il le prend tout fait chez Boccace. On voit une troupe de pèlerins qui se rendent à Gantorbéry, tous de conditions diverses : un médecin , un chevalier , un clerc , un homme de loi, un meunier, un moine, une abbesse; et pour tromper la longueur du chemin , chacun s'engage à conter une histoire. Ils parlent donc tous tour à tour, et ces récits font la bigarrure la plus singulière; on y voit figurer la fable et l'histoire , la chevalerie et l'antiquité ; Sanison et Crésus, Adam et Lucifer, Ugolin et Nabuchodonosor y représentent leur malheureuse destinée , et l'on y trouve enchâssée la touchante histoire de Grisélidis , ainsi que la fable le Coq et la Poule. A certains traits de satire grossière et par trop salée , on reconnaît un prédécesseur de Rabelais.
Ce n'est pas sans raison que les Anglais citent Ghaucer