CHAPITRE QUATORZIÈME
Il appartenait à une famille de Francfort, obscure d'origine, mais devenue aisée par le travail. Son grand-père avait été tailleur, puis aubergiste; son père, docteur en droit, épousa la fille d'un échevin de la ville, et devint conseiller impérial ; c'était un homme grave et positif, ami des arts ; il soigna lui-même l'éducation de son fils , et lui enseigna le latin, en même temps que l'enfant apprenait, comme en se jouant, les langues modernes, la musique, le dessin, l'histoire naturelle. Si l'austérité du père refoulait un peu trop l'expansion naturelle de cette jeune et riche nature , il trouvait une compensation auprès de sa mère et de sa sœur, toutes deux complices indulgentes quand il fallait lui épargner les sévérités que pouvaient provoquer les fautes du jeune âge. Dans ses Mémoires iur tilulés Vérité et poésie, Goethe a raconté avec charme ces souvenirs de son enfance; il se garde bien d'imiter les Confessions brutales et grossières de Jean-Jacques Rousseau, et il n'a pas non plus la pose vaniteuse qu'on peut reprocher aux Confidences de Lamartine; c'est un écrit plein de finesse et d'attrait, comme on pouvait l'attendre d'un homme si maître de lui-même.
Cependant la guerre de Sept-Ans avait rempli Francfort de troupes françaises ; un officier supérieur logeait dans la maison de Gœlhe ; on jouait des pièces françaises au théâtre; ce fut pour l'enfant une occasion d'apprendre notre langue, grâce à cette puissance d'assimilation qui était déjà son aptitude dominante. Mais le mouvement littéraire et poétique imprimé par KIopstock devait le frapper bien plus vivement que le répertoire de notre théâtre classique ; l'école de Gottsched et celle de Bodmer étaient alors en rivalité ; le père de Gœthe , avec sa froideur de légiste, goûtait fort peu les élans de la rêverie
mystique ; aussi fut-il aussi surpris qu'irrité quand il découvrit que Wolfgang et sa sœur Gornélie savaient par cœur des tirades entières de la Messiade; le poème avait été introduit secrètement dans la famille par un ami, grand partisan de Rlopstock, et avec la complicité de la mère : il fut proscrit ; mais reflet était produit : Gœthe avait bu à la coupe enchantée; son imagination avait reçu l'éveil poétique, et suivait le courant national, qui n'était pas celui de Gottsched.
Ce goût de la poésie le suivit à Leipzig, où on l'envoya faire son cours de droit, qu'il étudia fort mal; en revanche, il se livra à de nombreuses lectures, et à quelques essais poétiques, qui furent sévèrement jugés dans le cercle de ses amis. La femme d'un professeur de droit, Bœhme, chez lequel il était admis, avait un goût ferme et délicat : ce fut sa critique impitoyable qui le décida à brûler ces ébauches, non sans produire en lui un assez grand découragement. Une passion qu'il conçut pour la fille de son hôte, Catherine Schœnkopf, passion qui finit par une rupture, après de violentes scènes de jalousie et de découragement, le ramena à la poésie; elle lui inspira une petite pièce, le Caprice de Pâmant. Toute expérience personnelle devait se traduire pour lui en œuvres littéraires, par cet instinct puissant qu'il eut toujours de s'analyser, de maîtriser son âme, et de reproduire dans l'art toutes les impressions ressenties. Il indique lui-même, dans ses Mémoires, cette disposition qu'il avait < de transformer en tableaux, en poèmes, tous les sujets de ses joies, de ses peines, de ses tourments », et il ajoute que toutes les œuvres qu'il a publiées ne sont que les fragments d'une grande confession. Ce fait est important à constater, et jamais peut-être aucun auteur n'a mis plus de lui-même