CHAPITRE QUATORZIÈME
dans ses ouvrages. Cette source d'inspiration personnelle, cette puissance d'assimilation et de mise en œuvre , n'estelle pas la plus grande preuve du génie If Ce n'est pas l'auteur qui invente le sujet, c'est le sujet qui s'impose, qui s'empare de l'imagination de l'écrivain, qui le pousse à écrire, et celui-ci, à son tour, dominant le sujet par la hauteur de sa conception poétique, le façonne, le transforme, le modifie, et lui donne la création artistique.
Une autre petite pièce, les Complices, suivit la première. Ce sont des essais qui n'ont pas grande importance, et qui ne pouvaient lui attirer la renommée. Il revint à Francfort, le cœur triste, l'âme vide, la santé altérée par des écarts de jeunesse, et trouva son père assez mécontent du peu de progrès qu'il avait faits dans ses études. Le vague des désirs, le tourment de l'inconnu, la perte de sa foi religieuse, remplacée par le scepticisme, tout cela agitait cette jeune âme a^ide de savoir et de sentir. Gœthe avait perdu à Leipzig le peu de croyances qui lui étaient restées de ses impressions d'enfance ; le protestantisme a cela de particulier qu'il doit aboutir au mysticisme ou à la négation; dépourvu d'autorité, n'ayant d'autre guide que la raison individuelle, il n'est plus, pour les esprits qui discutent, qu'une opinion philosophique, ou un simple instinct religieux qui satisfait au besoin de l'élément divin.
Gœthe, à dix-huit ans, avait l'âme trop ardente pour s'arrêter au scepticisme ; à son retour de Leipzig il se jeta un moment dans le mysticisme, sous l'influence d'une amie de sa mère, mademoiselle de Klettenberg, âme exaltée, qui s'occupait môme d'alchimie ; Gœthe la suivit dans ces recherches occultes, mais il laissa bientôt ces chimères, trop antipathiques à son sens droit et positif; il quitta l'alchimie pour la chimie, et en tira au moins des connais-
sances utiles. Les scènes de magie que Ton trouve dans FauH sont un souvenir de ce passage à travers la cabale.
Il se rendit à Strasbourg, pour y achever son cours de droit, et obtint enfin le doctorat ; mais la littérature l'emportait sur tout le reste ; il négligea les modèles français pour se plonger dans la lecture d*Ossian et de Shakspeare, traduit par Wieland ; ce fut pour lui une révélation : un art nouveau se présentait à sa pensée, et déjà Gœtz de Berlickingen y était à l'état d'incubation. D'ailleurs Herder venait d'arriver à Strasbourg, et Gœthe s'attacha à lui comme à un maître, il suivit ses conversations, reçut ses conseils, et lui montra ses essais sans se laisser rebuter par les dures leçons du critique. Le bonheur s'offrit même à lui dans la passion partagée de Frédérique Brion, fille du pasteur de ce nom ; elle était digne de lui par la candeur de son âme et les charmes de sa personne ; mais la gloire seule pouvait fixer ce cœur volage, il éteignit cette flamme naissante et revint dans sa famille; Frédérique se résigna, mais sans oublier. Quand im homme honorable vint plus tard demander sa main , elle répondit : < Celle que Gœthe *a aimée ne peut être à un autre. » Dévouement sublime dont Gœthe ne s'était pas montré digne.
Pendant que, de retour à Francfort, il donnait quelques soins aux affaires de jurisprudence, il s'occupait activement de son drame de Gœtz, pressé par sa sœur Gornélie, qui avait h&te de voir réalisé le plan dont elle avaijt reçu la confidence ; l'œuvre achevée , il la soumit à son ami Merck, et à Herder; les conseils encourageants de l'un, les critiques un peu vives de l'autre lui furent également utiles : la pièce parut en 1773, et fut saluée par d'unanimes acclamations. L'Allemagne avait enfin trouvé son drame national : l'école de Gotlsched perdait tout crédit;