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CHAPITRE QUATORZIÈME. 2:i

Il fit à la table royale Asseoir les barons de sa cour; Debout et rangée alentour Brillait sa noblesse loyale.

Sous le balcon grondait la mer :

Le vieux roi se lève en silence :

Il boit, et soudain Fa main lance La coupe d'or au flot amer.

Il la vit tourner dans Teau noire ; La vague en s*ouvrant fit un pli.

Le roi pencha son front pâli...

Jamais on ne le vit plus boire.

Depuis son voyage en Italie et les drames qui en sont la suite, Goethe 'paraissait absorbé par l'étude des sciences; mais son imagination était loin d'être inactive , et sa pen* sée, perdue dans la vaste compréhension des êtres, n'y voit plus que les manifestations diverses du grand tout; le T^aluralisme devient sa passion, son culte : le grand poêle est panthéiste. Il travaille depuis plusieurs années à un livre qui va surprendre bien du monde , et dérouter ses admirateurs; il compose son roman esthétique de Wilkelm Meister, Pour la forme, c'est un récit bourgeois, une peinture terre à terre de la vie étroite des petites cités allemandes. Gela parut commun, trivial, ennuyeux à la plupart des lecteurs qui avaient présent le souvenir de Werther, 11 fallut une étude critique de Frédéric Schlegel pour indiquer le fond sérieux de l'œuvre et le sens qu'il fallait y atlacher. Le public revint de sa prévention et de son dédain; on comprit que W. Meister était Werther revenu de sa folle passion, rattaché à la vie par l'action, et trouvant dans les choses vulgaires de l'existence , un idéal plus vrai

r>i LITTÉRATURE ALLEMANDE.

que les songe-creux d'une passion désespérée. Le calme prend la place de l'exaltation; plus de violence, plus d'orage; l'âme a retrouvé son harmonie en employant utilement ses forces.

Il y a deux parties dans Wilhelm Meister : les Années d'apprentissage et les Années de voyage; la première, publiée en 1796, la seconde en 1821 , c'est-à-dire à vingt-cinq ans de distance. Le lecteur français, habitué à chercher dans un roman l'unité et la rapidité de l'action , se trouve dérouté dans cette œuvre par une foule de digressions, de caprices, de réflexions, de dissertations diverses; l'auteur s'amuse en route, en véritable artiste qui flâne, observe, et n'est jamais pressé d'arriver. Il y a des parties réalistes et crues que le moraliste doit réprouver : c'est une expérience de la vie, dans le mal comme dans le bien. Gœthe semble vouloir enseigner que pour arriver à la sagesse, il faut avoir tout vu, tout senti, tout éprouvé : morale trop facile, et d'une réalité toute païenne. Si telle était la doctrine de Grœthe, en théorie comme en pratique, il faut l'en plaindre autant que l'en blâmer, et son livre doit

être rangé parmi ceux qui offrent un vrai danger pour la jeunesse. Ce danger est d'autant plus grand que le héros, Wilhelm, est présenté sous des couleurs intéressantes et vives , et qu'après sa vie aventureuse , artistique , au milieu d'une troupe de comédiens, tantôt mêlé à une société ignoble et grossière, tantôt coudoyant la noblesse, il finit par un beau mariage qui semble une récompense audessus de ses vertus.

Une perle se détache, gracieuse et pure, sur ce fond trop souvent terni par des peintures réalistes : c'est la candide figure de Mignon, popularisée en France par les chefs-d'œuvre dus au pinceau d'Ary Scheffer : fleur char-

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